mardi 23 février 2021

Tangier dream

 



        Assia me tend le Guide du Routard, pages ouvertes sur les bars et les hôtels de la baie. Du doigt, elle pointe l'hôtel El Minzah où ont résidé, entre autres, Winston Churchill, Juan Carlos et Jean Genet ; il existe des photos célèbres des Rolling Stones prises dans cet hôtel, où passaient aussi Brion Gysin et William Burroughs. N'en déplaisent aux guides, Tanger n'est pas la ville où les Stones ont écrit leurs meilleures chansons, mais celle où Brian Jones a été abandonné par le groupe et où il s'est fait piquer Anita Pallenberg par Keith Richards – et Genet détestait Tanger. Assia irait bien y boire un verre un soir, au bar pour écouter du piano. L'hôtel vit-il encore de la mythologie fantasmée d'une époque désormais révolue ? J'imagine la suite Brian Jones, à 3000 dirhams la nuit, avec accès privatif à la piscine de l'hôtel ; la chambre double Jean Genet, donnant sur les parcs où traînent les adolescents lascifs et de jeunes voleurs ; la terrasse William Burroughs, avec vue imprenable sur le labyrinthe de l'interzone. 

    Tanger, paradis terrestre des artistes ? Dans les années 30, peut-être, quand la ville était une zone internationale affranchie de droits de douane, saturée de trafics, de contrebande, de contrefaçons, d'espionnage et de prostitution. Ville cosmopolite ? Contrairement au suranné Paul Bowles, Burroughs n'a jamais cru à cette vision d'Occidental rêvant l'altérité arabo-musulmane, à cette idéalisation orientale du modèle américain, les deux pour lui ne se ressemblant et ne se rejoignant que dans le malentendu. Ici l'Orient rencontre l'Occident en une débâcle de totale incompréhension, chacun attendant de l'Autre la Réponse, le Secret, sans pouvoir la trouver, car ni l'un ni l'autre n'en détiennent, écrit-il dans Interzone. Les commentateurs ont beaucoup insisté sur l'importance qu'a eu Tanger dans la vie et l'œuvre de Burroughs, après qu'il ait tué sa femme, ville d'expiation et lieu de sa venue au monde en tant qu'écrivain, en revanche, et ce n'est guère surprenant, bien peu ont relevé l'importance qu'a eue l'Islam dans sa rédemption. Lettre à Ginsberg des années 50 : Interzone me vient comme sous la dictée, j’ai du mal à tenir le rythme. Je vais envoyer ce qui a été fait jusqu’à présent. Lis-le dans n’importe quel sens. Cela n’a aucune importance… Ma conversion religieuse est maintenant terminée. Je ne suis ni musulman ni chrétien, mais j’ai une grosse dette envers l’islam et n’aurais jamais pu entrer en contact avec Dieu AILLEURS QU’ICI. Je suis conscient de tout ce que j’ai pu absorber de cette religion en vivant en osmose avec elle et sans même parler un seul mot de cette langue effrayante. Je vais m’en occuper quand j’aurai un moment de temps libre. En ce moment, j’ai à peine le temps de manger et de baiser. 

    Burroughs anarchiste ? Sans dieu ni maître ? Plutôt un spiritualiste qui explorait toutes les possibilités de la conscience et qui croyait à la survie de celle-ci après la mort, unique raison d'après lui pour laquelle il fallait continuer à se battre dans ce monde. Parrain du punk, plus certainement, ne respectant aucune catégorie et ne voulant entrer dans aucune communauté, pas même homosexuelle, ses points communs avec Genet sont nombreux. Les pédés m'emmerdent, qu'ils aillent se faire foutre ! déclarait l'auteur du Journal du voleur, quand un journal gay voulait l'interviewer. De la cause palestinienne qu'il s'était mis à soutenir de toutes ses forces, défense des opprimés au regard de laquelle la littérature avait fini par lui apparaître comme une gigantesque imposture, Genet disait : le jour où les Palestiniens auront leur État, leur police et leur armée, ils ne m'intéresseront plus. Navrant Blanchot qui écrit sur Genet, invalidant son œuvre sous prétexte qu'elle exclut le lecteur comme semblable et qu'elle ne repose pas avec lui sur un rapport d'honnêteté. Depuis quand la bienveillance préside-t-elle à la création d'un roman ? Ne faut-il pas en écriture, comme dans le rock, être particulièrement mal intentionné ? La chose est pourtant connue, on ne fait pas de bons livres avec de bons sentiments – ce que Maurice Blanchot savait mieux que quiconque, d'ailleurs.



Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay




mardi 16 février 2021

Hommage à Emmanuel Carrière (suite)




        Comme la bêtise et la méchanceté sont prévisibles, même érudites – il n'y a guère que la bonté qui surprend, même inculte –, c'est toujours à l'œuvre la même logique de ressentiment : refus de la Loi, haine du Livre, rancune envers le peuple qui l'a porté, surdité au Verbe qui les a révélés – tares si communes des disgraciés du style et des orphelins de la vérité qui n'ont plus qu'à se vouer aux idoles et à eux-mêmes, comme Jean-Claude Carrière, bon scénariste de cinéma et écrivain médiocre. On comprend mieux maintenant qu'il soit passé à côté de l'Inde – bon sang, trente visites ! – surtout lorsqu'on découvre de quelle manière il a voyagé : en voiture, avec chauffeur et guide, et toujours pour le travail. Il aura donc traversé l'Inde en regardant par la vitre comme on voit à travers l'écran de sa subjectivité, en se faisant des films, trouvant au passage les paysages de l'Inde sans charme, aussi monotones que sa cuisine – confondrait-il avec les Pays-Bas ? –, fantasmant les Indiens et leur croyance, foi dont au fond il n'accepte pas une seule seconde le mystère, lui le conteur, s'imaginant seulement communiquer avec leurs dieux par l'imagination – c'est que l'homme a ses émois –, se voyant ici vaguement panthéiste comme tout le monde, adorant une source, un arbre, un volcan ou un rocher s'avançant dans la mer – lui parleront-ils un jour, lui diront-ils d'aimer son prochain comme lui-même ? –, ou se rêvant complaisamment installé dans quelque palais indien, servi par Ganesha en personne. Il s'en réconforte : si toute religion est œuvre de l'imagination, toute œuvre de l'imagination ne serait-elle, quelque part, divine ? Et son créateur un dieu lui-même, digne après tout d'être servi par un de ses semblables ? 

    C'est là un summum de vanité et peut-être tout le drame de Carrière, de s'être servi de l'Inde plus qu'il ne l'a servie. Doute-il de ses visions, de sa compréhension et de ses idées ? Il se rassure du mieux qu'il peut – c'est-à-dire très mal – en se convainquant que vouloir se défaire des illusions du monde est sans doute la plus grande des illusions, habituel cabotinage d'esthète qui trahit toute l'étendue de la dérobade intellectuelle et de la débandade morale, comme le montre la fin foireuse de son Mahabharata théâtral, piétinant une fois de plus la piété extraordinaire des Indiens. Mais comment saisir l'âme de l'Inde si l'on est soi-même dépourvu d'âme ? Si l'on est incapable de faire la différence entre foi et superstition, croyance et idolâtrie, entre rituel et folklore, dévotion et charlatanerie ? Plus grave encore : entre réalité et songe, vérité et mensonge, entre le juste et l'injuste, le bien et le mal ? En décrétant que toute vérité est imaginaire et que toute imagination est illusoire – ne distinguant même plus la première de la seconde –, Carrière n'a pas seulement renoncé à son âme en commettant le plus grand crime contre l'esprit – le seul qui ne soit pas pardonné, dit la Bible –, il s'est aussi damné en tant qu'artiste et en tant qu'écrivain. Si toute vérité est imaginaire, comment l'imagination pourrait-elle dire alors quelque chose de vrai ? 

    Voilà ce qui arrive quand on précipite tout critère de jugement dans un néant qui n'a rien d'indien et que l'on voue tous les croyants que l'on finit par confondre à un même destin de malheur et de mort – c'est définitivement une obsession chez les Occidentaux. Ainsi écrit-il, au plus haut de sa confusion : Seul le ciel divise et oppose. Tout ce qui est réel réunit, comme il est normal. Mais l'irréel, l'imaginaire, le vide, en un mot le néant, déchire et assassine. Fallait-il ajouter au drame la tragédie ? C'est une chose que d'identifier le prêtre et le charlatan, le saint et le tartuffe, l'artiste et le faiseur, le chercheur de vérité et le menteur, le législateur et le tyran ; c'en est une autre que de confondre les victimes et les bourreaux. Nous savons bien que tout voyage est illusion et que tout récit de voyage est mensonge avait-il prévenu, cherchant visiblement à se protéger à l'avance de son inconséquence ; encore n'était-il pas obligé de s'aveugler sciemment et de mentir délibérément. Le néant qu'il croit voir à l'œuvre partout, aussi bien dans l'imaginaire que dans la foi, l'habiterait-il en secret, lui qui parle plaisamment de la certitude de la fin, de la joie secrète de mourir – s'est-il déjà réjoui de la mort d'un proche ? Parce que le divin lui est resté invisible, il l'a déclaré inaccessible ; parce qu'il ne l'a jamais exaucé, il l'a déclaré inutile ; parce qu'il n'a jamais entendu sa voix ni reflété sa conscience en lui, il affirme qu'il n'est rien, préférant rendre hommage à ce néant qui l'a vu naître et qui le verra disparaître bientôt.

    Carrière à l'évidence n'aura écouté que son seul plaisir, lui le grand épicurien devant l'éternel, qui associe saveur et savoir, prenant pour une profonde philosophie ce qui n'est que la maxime du plus grand nombre – si j'ai du plaisir, c'est que j'ai raison, non ? – et projetant la vacuité de sa spiritualité sur tous ceux qui auraient la folie de ne pas penser comme lui, en les traitant systématiquement d'adeptes du néant. N'a-t-il pas vu où se trouvait le plus grand vide ? Carrière n'a pas compris la spiritualité indienne, pas plus qu'il n'a saisi les paysages ni apprécié la cuisine, pourtant tous trois inextricablement liés aux hommes, mais alors qu'a-t-il pigé exactement en Inde ? Et pourquoi diable lui a-t-on demandé d'en rédiger le dictionnaire amoureux ? Il est des amours dont on se passerait bien, surtout de la part de ceux qui ne connaissent rien en âme ni en amour. L'Inde est une éponge spirituelle et c'est à une pierre qu'on a demandé d'en parler.




Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay




mardi 9 février 2021

Venir 30 fois en Inde et ne rien voir




        À défaut d'âme du monde, l'âme de l'Inde serait-elle plus aisément saisissable ? Surtout de nos jours, où les voyages sont plus accessibles et que l'intégralité des textes canoniques de la spiritualité indienne nous sont connus ? Les intellectuels et autres spécialistes autoproclamés de l'Inde s'en tirent-ils mieux que les philosophes d'antan ? On peut en douter, quand on se met à les lire de près, comme le célèbre Jean-Claude Carrière, indolâtre venu trente fois en Inde et qui confesse ne toujours pas en saisir le cœur ni à en expliquer l'existence – est-il utile que l'homme y retourne une trente et unième fois ? Pour lui, l'Inde reste un pays chimérique, incohérent, complexe et confus, mélange de peuples, de langues, de coutumes, de croyances, d'activités qu'aucune unité ne peut réduire et qu'aucune raison ne peut comprendre, si ce n'est celle, secrète, d'un seul texte, le fameux Mahabharata – dont on ne peut soupçonner qu'il ne le maîtrise pas puisqu'il l'a adapté au théâtre avec Peter Brook – qui agirait selon lui comme un ciment invisible. Comment un homme à l'érudition si parfaite, humaniste sincère, curieux et raffiné, peut-il en arriver à réduire l'Inde à l'hindouisme ? C'est pourtant à cela qu'il se livre dans son foutraque Dictionnaire amoureux de l'Inde, accréditant – malgré lui ? – la thèse principale des grands théoriciens du nationalisme ethnique et des extrémistes hindous qui, lorsqu'ils accèdent au pouvoir, s'évertuent à débaptiser les villes et les monuments, à réécrire les livres d'Histoire et à réviser les manuels scolaires afin les rendre plus conformes à leur idéal fanatique d'hindouité. Se serait-il fait à son insu le disciple du revitaliste V. D. Savarkar, en minorant comme lui, voire en niant les contributions bouddhistes, jaïnistes, musulmanes, chrétiennes, parsies et juives à l'identité de l'Inde ? Que l'on songe aux deux plus grands empereurs de la nation indienne et l'on cite aussitôt Ashoka et Akbar, soit un bouddhiste et un musulman… 

    C'est vrai que Carrière ne semble pas beaucoup les aimer, les musulmans ; il ne les voit que de loin, au Pakistan : il oublie un peu vite que l'Inde abrite encore la plus grande communauté musulmane au monde – 140 millions de personnes – vivant dans une démocratie libérale, après l'Indonésie. Il ne leur pardonne toujours pas visiblement d'avoir vaincu Hampi, ce qui peut se comprendre sans toutefois s'excuser ; dans l'histoire ensanglantée de l'Inde, écrit-il, l'Islam frappe fort et fait mal. À le lire, les Maharajas n'auraient conquis et défendu autrefois leurs royaumes qu'à coup de fleurs, de musiques et de danses. Il est usuel de faire le même reproche aux croisés, à croire que les arabes ne sont jamais arrivés jusqu'à Poitiers. Ce que vise en fait Carrière à travers son rejet de l'Islam, outre une fâcheuse tendance qu'auraient les musulmans à préférer à la danse la prosternation, à l'érotisme la prière, aux chatoiements du sari la pudeur du voile, deuil islamiste qui couvre de sombre tant de femmes, attristant le monde, autrement dit au plaisir d'être en vie un obscur désir de mort – tiens donc, on y revient encore –, n'est autre que le monothéisme lui-même, responsable à ses yeux de tous les maux. Passons sur Les Contes des mille et une nuit, sur la longue tradition érotique de l'Islam, sur les visions de paradis du Coran, où il n'est question que de vin et d'accouplements, sur l'orgasme sexuel considéré ici-bas comme le prélude de la jouissance divine dans l'au-delà, de l'union des corps sur terre qui préfigure la réunion avec Dieu au ciel, exactement comme dans le sublime Cantique des cantiques des chrétiens, sur la conception soufie de la femme comme figure privilégiée de théophanie – n'insistons pas, Jean-Claude Carrière en reste persuadé, pour un musulman, le désir des femmes ne compte pas –, oublions donc les paroles du Prophète qui recommande au fidèle de ne pas se jeter sur son épouse comme sur un animal, de la préparer avec le regard, la parole, la caresse. Comment ne pas rester en revanche estomaqué par sa critique du monothéisme, qu'il juge en son essence intolérant et belliqueux, lui préférant définitivement un polythéisme qui serait par définition plus ouvert et pacifiste ? Ce grand érudit croit avoir les témoignages de l'Histoire pour lui, faut-il lui rappeler que les Grecs et les Romains, guerriers conquérants sans pareil, étaient des polythéistes convaincus ? De même que les Huns et les Wisigoths ? Que les nazis, avant de s'emparer d'une Europe chrétienne, s'étaient empressés en Allemagne de restaurer tout un fatras polythéiste indien et teutonique ? Continuer d'opposer de cette façon les hindous et les musulmans, les hindous et les chrétiens comme le fait Carrière, au moment même où, en Inde, des musulmans se font massacrer au Gujarat et où des églises catholiques sont incendiées au Nagaland par des milices hindoues, n'est-ce pas une attitude un peu irresponsable, pour ne pas dire criminelle ? 

    Comme c'est étrange que de ce point de vue là Carrière se montre si peu indien en fin de compte, c'est-à-dire indigne de cette incroyable tolérance qui caractérise véritablement l'Inde, en dépit des pogroms et des attentats qui déchirent sporadiquement sa périphérie mais qui n'atteignent jamais son intégrité. À tout prendre – quitte à vouloir absolument trouver les origines de cette incompréhensible et miraculeuse unité de l'Inde d'aujourd'hui –, ne faudrait-il pas plutôt chercher du côté de sa constitution politique, qu'elle a directement héritée des Anglais ? C'est-à-dire des anglicans, très précisément des chrétiens dont le monothéisme a été le premier dans l'Histoire à affirmer le caractère sacré et la valeur absolue de chaque individu, aussi faible et pauvre soit-il, fondant ainsi les bases de justice et d'égalité de la démocratie à venir, qui s'opposera à jamais à toute forme de domination se réclamant de la race, de la classe ou de la caste. C'est donc à un drôle de retournement que se livre Carrière – décidément dans le domaine, que de spécialistes en inversion –, en soutenant sans rire que le monothéisme est un obscurantisme et que le polythéisme est une philosophie des lumières. C'est que l'indophile ne fait aucune distinction au sein du monothéisme, mettant dans le même mauvais sac le musulman et le chrétien, unis dans une pareille monomanie intégriste. Quant au monothéisme juif, fondateur des deux autres, il n'en fait aucun cas ; il l'exclut tout simplement de l'histoire du monde. Parlant des Indiens qu'il réduit une nouvelle fois aux hindous et de leur texte sacré le Mahabharata, il ose cette phrase effarante : aucun autre peuple n'est aussi étroitement lié à une œuvre poétique que le peuple indien. Que les chrétiens, de nos jours, aient perdu quelque peu leur rapport aux Évangiles, cela se conçoit ; que les musulmans, entre guerres intestines et modernité, soient en train de perdre leur rapport avec le Coran, cela peut s'imaginer – et pour Carrière sans doute se rêver –, mais du lien qui unit les juifs et la Thora, que fait-il ? Rien : du destin inextricablement lié d'Israël et de la Bible hébraïque, Jean-Claude Carrière ne fait à proprement parler rien du tout. Il ajoute, toujours à propos du Mahabharata : aucune œuvre, à ma connaissance (mais il me semble que, s'il en existait une autre, je le saurais), n'a montré autant d'ambition dans son propos et autant d'invention dans l'enchaînement des épisodes. Quel exploit que de parvenir, dans une double forclusion du divin et du littéraire, à retirer au grand texte indien – rien que de la poésie et des histoires, n'est-ce pas ? – le caractère sacré que les hindous eux-mêmes lui attribuent et à refuser en même temps à tout autre texte comparable la possibilité d'exister – voyons, si la Bible avait été écrite, notre incrédule érudit l'aurait su, non ? 

    On connaissait auparavant ces esprits malins qui s'ingéniaient à contester aux juifs une partie de leur histoire, de leur souffrance et de leurs morts ; il faudra désormais faire avec ceux qui, poussant la révision et la négation plus loin, en arrivent à leur refuser purement et simplement l'existence. Quoi de moins étonnant de la part de ceux qui, comme Carrière, considèrent le monothéisme comme la grande catastrophe de l'humanité ? Le raisonnement s'enchaîne de lui-même : si le Dieu unique est la source de tous les maux, alors les juifs, qui sont le peuple de cette révélation, sont à l'origine de tous nos problèmes – jusqu'à la conclusion qui s'impose : que les juifs disparaissent et nos problèmes disparaîtront. Les assassiner physiquement en masse n'avait pas suffi ; tenter de les assassiner une seconde fois par un déni de mémoire n'a pas davantage réussi ; les précipiter une bonne fois pour toutes dans le néant en prétendant qu'ils n'ont jamais existé ne serait-il pas, au final, la solution idéale ?




Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay




mardi 2 février 2021

Hey Hey, My My




        L'être du rock ne réside pas plus dans son histoire qu'il ne se situe dans un instrument, dans l'enregistrement, dans une technique de distribution, de diffusion ou de commercialisation ; il n'est pas davantage dans sa consommation, qu'elle soit individuellement récréative, socialement divertissante ou mondialement spectaculaire – comme usage raisonné d'une fantasmagorie de liberté manquée –, n'en déplaise au fonctionnaire de la pensée nancéien. Le rock n'est pas même dans un mode de vie, qui peut certes s'avérer fascinant, et ô combien enviable, mais qui peut se révéler aussi comme l'un des plus cons qui soient, débouchant fréquemment sur la surdité, l'obsession sexuelle, l'alcoolisme et la toxicomanie. Son être n'est pas non plus politique, il n'est pas le son de la révolution ; comme tout art, il n'est ni de droite ni de gauche, même si l'on trouve beaucoup plus de personnes de gauche dans son public, il y a aussi des rockeurs de droite – hélas, et c'est en France la plaie purulente de Johnny Halliday, le Alain Delon du rock. Elvis le premier, n'a-t-il pas renié les années 60 auprès de Nixon, critiquant les Beatles et condamnant l'usage de la drogue ? Bob Dylan, le chanteur de Times they are a changin', Juif converti au christianisme, n'a-t-il pas lui-aussi viré conservateur ? Et que dire de Lemmy de Motörhead ? De Black Francis des Pixies ? La moitié des Ramones soutenaient Bush père et fils, pour ne rien dire des Eagles of Death Metal – même si c'est resté une énigme pour moi, j'ai réussi à jouer successivement avec deux guitaristes de droite. Dans une certaine mesure, le rock n'est pas une musique. Il y a parfois plus de rock'n'roll dans un livre, un film, une pièce de théâtre, un spectacle de danse, dans un bar, une dispute ou une baston que dans tous les disques de Coldplay réunis. Alors, où est le rock ? Serait-ce seulement une attitude ? La fameuse Rock'n'roll attitude… N'est-ce pas le degré le plus bas de l'être ? Côtoyant toujours le non-être, si ce n'est le plus grand néant ? Le rock est effectivement une façon d'être, mais une des plus fondamentales qui soient, peut-être la plus authentique, au regard de laquelle toutes les autres paraissent plus ou moins fausses ou empruntées. 

    Le rock est le tremblement de l'être lui-même, son ébranlement dans la création – qu'elle soit humaine ou inhumaine –, il saisit l'homme à la manière d'une catastrophe naturelle, comme un tremblement de terre, un ouragan, un orage ou un incendie. S'il s'agit bien d'électricité en effet, c'est celle de la foudre, des fulgurances de l'éclair, qui frappent par hasard et par fatalité ; par elles, c'est comme si la nature avait jeté ses dernières forces dans un monde où l'on avait résolu de ne plus l'écouter et avait donné ses ultimes règles à l'art avant que ce dernier ne disparaisse. Le rock foudroie littéralement, tous ceux qui ont été frappés par lui insistent sur ce point : c'est une violente épiphanie qui prend tout entier, les jambes comme la tête ; on ne le choisit pas, on ne peut décider de lui, c'est lui qui appelle. Le rock a ses élus, c'est injuste mais c'est comme ça, à chacun sa croix. Musique d'orage et de feu, art du désordre ravissant comme l'a prophétisé Nietzsche, le rock vient tout remettre en cause, les catégories de la pensée comme celles de la société, de la morale comme de la politique : c'est à la métaphysique elle-même que le rock s'attaque. L'église et les chapelles philosophiques, désignant unanimement l'Adversaire, ne s'y sont pas trompées. Ce n'est pas tant une question de guitare, d'accords ou de mélodie que de rythme. À ce titre, pourquoi ne pas glorifier la batterie ? – Mais qu'y a-t-il en rock de plus idiot qu'un solo de batterie ? C'est le rythme qui importe et qui emporte, qui fait que tout bouge et tremble, se secoue et exulte ; c'est lui qui invite à la danse, c'est lui qui mène à la transe, les Soufis le savent bien, c'est une transe-en-danse, pardon du jeu de mots, et nargue aux inconscients, à l'instar de notre Nancéien, qui ergotent sur ce qu'ils ignorent tout à fait. Arriver à l'inconnu par un dérèglement de tous les sens ? C'est effectivement de ce côté-là qu'il fallait chercher.




Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay



mardi 26 janvier 2021

Hey teachers, leave those kids alone

 



        Mais si l'essence du rock n'est pas dans ses origines sociales, dans sa matière même ou sa technique, où se situe-t-elle ? Sur quelle ontologie le rock peut-il se fonder ? Et si celui-ci tirait sa nature de l'enregistrement lui-même et de sa diffusion de masse ? La capture de l'émotion et sa démultiplication en artefacts, loin de disperser et d'amoindrir l'esprit de la musique qui en est à l'origine, réussiraient justement à le saisir, le rendant à la fois unique et indéfiniment réitérable – en vinyles, cassettes, puis en CD, fichiers MP3 et autres données numériques –, cet écart temporel entre un événement passé et sa disponibilité rendue pleinement présente autorisant une économie des émotions qu'auparavant le concert limitait à une unité de temps et de lieu : comme un cerveau s'administrant des drogues, l'amateur de musique rock pourrait alors choisir où et quand écouter ce qu'il veut, modifiant sa perception du réel, le triant, le sélectionnant, l'accélérant ou le ralentissant selon ses besoins ou son désir. À la suite de Jean-Luc Nancy, c'est donc à un philosophe de Nancy de soutenir l'idée d'un rock permettant de s'évader du réel ou de se donner l'illusion de le maîtriser – d'où les accointances plus qu'évidentes avec la drogue – mais on se demande de quoi le chercheur lorrain a le plus abusé, de la quiche ou du baba au rhum, pour arriver à confondre à ce point une métaphysique du rock avec une ontologie de collectionneur de vinyles ou de télé-chargeur compulsif. Serait-ce la proximité géographique ? – après tout, Nancy, c'est si proche de l'Allemagne –, en dépit de ses prétendues références anglo-saxonnes, sa thèse sent à plein nez la grosse saucisse d'Adorno et les penseurs de Francfort : Adorno, ce grand esprit qui a réussi le tour de force de rapprocher en son temps le jazz du fascisme – les négros sont des fachos, il fallait l'oser celle-là, non ? – pensée lourdement teutonne qui établit une hiérarchie de fer entre les styles de musique que reprennent bien souvent, à leur corps défendant, des amateurs de rock qui n'assument pas leur goût jusqu'au bout. 

    Tout en haut, au sommet, il y aurait la musique classique, devenue savante, qui sacraliserait l'oeuvre et dont l'essence se trouverait dans la partition, indépendamment de son exécution, toujours relative. En dessous, il y aurait le jazz, qui célébrerait l'instrument, reposant essentiellement sur l'interprétation et, comble de l'horreur pour un Allemand obsédé de contrôle, sur l'improvisation. Tout en bas, en dessous de tout pourrait-on dire, se trouverait le rock, qui magnifierait quant à lui le simple moment, l'instant vécu, à travers le morceau – le single, cet objet pop absolu – que l'on se procurerait uniquement pour l'agrément, exactement comme n'importe quel autre objet de consommation de la vie quotidienne. La différence entre la pensée de porc farcie d'Adorno et la théorie tarte de cette quiche de Nancy, en dehors du fait d'en être toujours à se demander si la musique populaire est de l'art ou du cochon, est que la première s'entendait à nuire sciemment à la musique des descendants d'esclaves noirs, alors que la seconde s'imagine encore la défendre. Une même condescendance préside pourtant à leur esthétique, dès qu'elle se porte sur une musique qui vient de la rue et non pas du conservatoire, qui consiste à la juger en fonction non pas de ce qu'elle est mais des effets qu'elle provoque, non pas de sa nature mais de la perception que l'on peut en avoir, en termes philosophiques et pesamment universitaires : non pas de son essence mais de ses accidents, non pas de son être mais de sa fonction. 

    Au reste, c'est le travers dans lequel tombe toute l'esthétique analytique dont se réclame notre Nancéien, qui ne se demande plus, depuis belle lurette, ce qu'est l'art, mais quand est-ce qu'il y a de l'art, comment il fonctionne, et ce qu'il communique et ce qu'il permet. Charitables, ces théoriciens venus des mathématiques et de la logique veulent bien accorder quelques exigences de composition interne au rock et plus généralement à toutes les musiques de jeunes qui se dansent, mais cela reste minimal ; le procès en simplicité guette toujours : cette musique de pauvres n'est-elle pas trop pauvre ? Ses rythmes toujours identiques ? Ses accords toujours les mêmes ? Ses arrangements standardisés ? Sa production suivant toujours la mode et le marché ? Qu'ils dénonce cet objet de réjouissance trop facile ou qu'ils tentent de le défendre, celui-ci n'accède jamais à la dignité du chef-d'oeuvre et à la grandeur de l'art majeur : il ne peut plus prétendre à l'émotion en soi mais simplement à la gestion des humeurs – c'est entendu, le rock est bileux, épidermique comme disent les journalistes – et c'est bien connu, Sgt. Pepper's, Exil On Main Street, Velvet Underground & Nico, London Calling, The Queen Is Dead, Loveless ou Blood Sugar Sex Magik n'ont jamais existé. 

    Comment la saucisse et la quiche ne se seraient-elles pas mises d'accord ? La musique des minorités est toujours mineure. La preuve ? Il ne faut aucune initiation pour s'y mettre, le rock on le prend comme ça, à la radio, à la télé, sur le net, il n'y a pas besoin de faire d'études et l'Académie du Rock n'existe pas. Pour Johnny Halliday, peut-être – quoique personnellement je n'ai jamais réussi à m'y mettre – mais pour Can, Sonic Youth, Sebadoh ou Frusciante ? C'est là que Nancy rejoint Francfort, que l'analytique anglo-saxon tourne à l'idéologique allemand, que l'exilé philosophique vire au petit collabo. Auschwitz ne commence pas partout où quelqu'un regarde un abattoir et pense : ce sont seulement des animaux, il débute à chaque fois que l'on écoute une musique et que l'on se dit : ce n'est qu'une culture de masse, ce n'est qu'une sous-culture, impliquant inévitablement qu'il y ait des sous-hommes ne possédant pas assez d'esprit ni d'éducation, sont-ils bêtes, pour s'apercevoir qu'ils sont grossièrement manipulés par une industrie culturelle aux intérêts mercantiles – industrie aux mains de qui, déjà ? 

    Pauvre Adorno, il a passé sa vie à lutter contre le fascisme et il n'a pas vu, pour le coup, le nazi qui était en lui, perpétuant à son insu un apartheid culturel et un racisme de classe affligeants, que reprennent hélas encore de nos jours ceux qui veulent damner le rock comme ceux qui veulent le racheter. Le rock a-t-il vraiment besoin d'être sauvé ? A fortiori par des universitaires de province, habitant par ailleurs des villes réputées pour leurs folles nuits rock ? Le rock n'a rien à attendre d'une reconnaissance philosophique, qu'il n'a jamais réclamée et dont il se contrefout royalement. C'est le sens de la phrase de Rodolphe Burger, philosophe et rockeur, originaire de Colmar – comme quoi, les Allemands n'auront pas l'Alsace et la Lorraine –, modèle de ma jeunesse d'étudiant et de batteur, auteur en France de trois chef-d'oeuvres, Cupid, Far From The Pictures et Meteor Show, et qui disait le rock, je le défends quand on l'attaque, mais sinon, le rock, j'en ai rien à faire. Le rock se défend très bien tout seul. Le seul moyen en revanche de le tirer du bourbier intellectuel dans lequel il a été jeté malgré lui, c'est de lui reconnaître enfin une véritable ontologie, et non pas de lui concéder un moins-être, un être dégradé, quand ce n'est pas du non-être tout court.




Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay



Note de l'auteur : tous les universitaires ne sont pas des idiots comme ce professeur de Nancy, ce sont aussi parfois des plagiaires, telle Anna Trespeuch-Berthelot de Caen, qui reprend l'essentiel de mon Debord et l'ivresse infinie dans son laborieux Debord ou l'ivresse mélancolique - s'inspirant de mon travail jusque dans le titre - et ce, sans me citer une seule fois. D'autres font preuve heureusement de plus de probité intellectuelle, comme Yoann Sarrat de Clermont-Ferrand qui, dans sa monumentale thèse Transgression et littérarité : l’oeuvre de Pierre Guyotat et son influence sur les milieux artistiques et littéraires, poursuit (et dépasse bien souvent) mes réflexions sur l'auteur de Tombeau pour cinq cent mille soldats, en n'oubliant pas, quant à lui, de mentionner l'essai dont elles sont issues, Pierre Guyotat ou le prostitué de Dieu, paru aux éditions de L'irrémissible.



mardi 19 janvier 2021

Musique du Diable





        Le rock a sauvé bien des vies, à commencer par la mienne, her life was saved by rock and roll, comme chantait Lou Reed, lui-même sauvé par cette musique démente. La musique du diable serait-elle capable de sauver aussi des âmes ? Ce vacarme d'enfer aurait-il le pouvoir secret de ramener à Dieu ? Johnny Rotten des Sex Pistols se rêvant en antéchrist, AC/DC roulant vers l'enfer, Led Zeppelin versant dans l'occultisme satanique, les Rolling Stones se découvrant des sympathies pour le diable, Robert Johnson – blues-man séminal, influence fondamentale de Keith Richards, de Brian Jones, de Jimmy Page, de Jimi Hendrix et d'Eric Clapton – affirmant avoir signé un pacte avec lui et se voyant déjà, comme Jerry Lee Lewis, finir en enfer en sa compagnie… Tout ça était-il vraiment sérieux ? Ces artistes pensaient-ils réellement que leurs péchés feraient horreur à Dieu ? À peine l'ont-ils plus offensé que les bêtes… Soleil de Satan ? On croit s'élever contre Dieu et c'est encore lui qui nous soutient. 

    Et si le rock était la dernière musique sacrée ? Quelle est la métaphysique du rock ? Personne à ce jour n'a osé ou n'a pu l'écrire. Les rares penseurs qui ont tenté de le faire, philosophes à la traîne, à la peine ou universitaires laborieux, se sont mépris sur cette musique autant que ses pires contempteurs, croyant l'élever à une dignité ontologique au moment même où ils la rabaissaient comme eux à son contexte, à ses supports et à ses effets. Ce qu'est le rock essentiellement leur échappe toujours, à ces assis qui avouent écouter du rock dans le métro, dans leur voiture ou dans leur chambre – pour s'endormir ? Ont-ils connu la sueur, le sang et les larmes d'un local de répétition ? Ont-ils déjà risqué leur vie sur scène ? On peut tout savoir de la boxe, avoir tout lu et tout vu sur le sujet, on ne saisira jamais ce que c'est tant qu'on n'est pas monté sur un ring, pour prendre des coups et en donner, là est la vérité. 

    Le rock, musique de l'insurrection, lié aux années 60 et à ses révoltes urbaines ? Le rock est né dans les années 40 aux États-Unis, il est issu du blues et ce dernier n'a jamais chanté la révolution. Comme mai 68, pur événement, improductif, sans objet ni âge ? Réussissant là où l'action politique échoue nécessairement ? Comme si le rock n'avait pas créé d'oeuvres et qu'il fallait, décidément, oublier ses racines noires. Communisme intégré ? Utopie réalisée ? Les rockeurs ont-ils un jour tourné le dos à l'économie libérale, refusant cachets, droits d'auteurs, limousines, suites d'hôtels et jets privés ? En 68, le rock embourgeoisé s'étirait en guimauve psyché et il aura fallu attendre dix ans pour que les punks, renonçant au passage à toute utopie politique, lui redonnent toute sa vigueur initiale. Humanisation de l'électricité ? Électrification de l'humain ? Jouissance du solo de guitare, qui redonne à la conscience l'impression de se rendre maîtresse de l'électricité, cette matière étrangère qui dans les conditions modernes de production l'aliène quotidiennement ? Comme si l'invention de la guitare électrique expliquait quoi que ce soit et un son pouvait à lui seul définir le rock. De quoi jouait Little Richard, au fait ? Et quel était l'instrument de Jerry Lee Lewis ? Johnny Cash faisait du rock avec une guitare acoustique et Alan Vega, de Suicide, sait très bien se passer de l'électrique – et ce sont peut-être les plus grands rockeurs de la terre –, quant aux solos de guitare, visiblement très appréciés de ces universitaires, probables compétiteurs attardés d'air-guitar devant leur miroir, le punk et le grunge les ont toujours rejetés, et avec eux toute la merde prog-rock, comme symboles absolus du narcissisme masturbatoire. Hendrix lui-même ne soutenait-il pas qu'il fallait pendre haut et court tout soliste qui refusait de prendre la rythmique ? Keith Richards n'a jamais entamé un seul solo et Lou Reed, imaginant Dieu lui apparaître et lui demander ce qu'il veut être, président de la république, politicien ou avocat, de répondre simplement guitariste rythmique – de même que Malcom Young est deux fois plus important qu'Angus. 

    Sacraliser un instrument a toujours été le meilleur moyen, non pas de passer à côté d'un genre musical, mais de manquer l'esprit de la musique en soi, erreur impardonnable de la part de théoriciens de l'art, esthètes revendiqués du rock, qui continuent à confondre expression et performance, création et production, poésie et technique, partageant avec les groupes de hard-rock et de rock progressif qu'ils n'assument qu'à moitié – les écoutant sûrement en cachette –, un goût prononcé pour les solos de guitare aussi interminables qu'obligés, ainsi qu'un penchant encore plus inavouable pour les coupés-sport et les blondes à gros seins qui généralement l'accompagne.




Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay



mardi 12 janvier 2021

Personnal Jesus




        Quelle est la vérité de l'héroïne ? Du malheur de ne pouvoir se sauver, de ne pouvoir sauver les autres, de la souffrance de ne pas arriver à consacrer son unique existence à ça, l'héroïne est le meilleur remède synthétique. Je ne connais aucune autre drogue aussi efficace pour supprimer tout sentiment de culpabilité, contrairement à l'alcool, au haschich ou à la cocaïne qui peuvent l'exacerber. J'ai vu beaucoup de personnes avoir le haschisch parano, le vin triste ou l'alcool mauvais, la cocaïne conne – c'est même une règle en la matière –, je n'ai jamais vu de drogués avoir l'héroïne agressive ou seulement mélancolique. Quand on en prend, comme le chante Lou Reed dans l'une des chansons les plus connues du Velvet Underground, on se sent tout simplement comme le fils de Jésus et plus aucun démon ne peut avoir d'emprise. Le leurre est total, évidemment, aucune rédemption ne peut se trouver au bout de l'aiguille, et le toxico découvre assez vite – quoique souvent trop tard – ce qu'il en coûte de prendre les vessies du porc pour les lanternes du saint : de confondre humiliation et humilité, destruction de l'âme et lutte contre l'ego, anesthésie chimique et paix de l'âme : le petit enfer de l'égoïsme avec le paradis infini de l'amour. Parvenu aux limites physiques et morales de la dépendance, il ne reste plus au drogué, surtout s'il est artiste, qu'une ultime illusion, celle d'identifier son goût du suicide lent à un sens du sacrifice, son statut de star à un destin de martyr. Je me tue pour vous, finit-il par se persuader, restez-là, j'y vais à votre place. Le plus triste est qu'il y a toujours un public pour y croire, il est mort pour le rock, a-t-on pu entendre à l'annonce des décès de Jimi Hendrix, de Jim Morrison ou de Kurt Cobain, sous-entendu il est mort pour notre passion, il est mort à cause de nous, de la bouche de ceux qui n'avaient sans doute jamais risqué un seul instant de leur vie. 

    De fait, nombreux sont les rockeurs accros qui se mettent à prendre des poses christiques, en chansons, en photos ou en vidéos – même le sardonique Cobain, barbe et cheveux longs en apparats, a donné dans le registre –, comme Lennon, qui après avoir déclaré que les Beatles étaient plus connus que le Christ a fini, lui aussi barbu et chevelu, par en assumer le message – pressentant qu'on le tuerait pour ça ? –, comme Lou Reed qui a mis en scène Le cimetière de voitures de Fernando Arrabal et comme Alain Bashung en France qui l'a interprété pour la télévision, pièce qui reprend ni plus ni moins, dans un décor post-apocalyptique, l'histoire de Jésus – Bashung qui vient d'adapter de la Bible le Cantique des cantiques en duo avec Chloé Mons –, comme Daniel Darc, tatoué de croix, qui reprend sur son dernier album le Psaume 23, comme John Frusciante, christique au possible en live au Slane Castle – et qui a posé pour un magazine habillé en Jésus, le bois de la guitare sur l'épaule comme on porte une croix. 

    Le rock serait-il vraiment la musique du diable ? Personne n'est plus catholique que le diable, prétend Baudelaire. Et si c'était une ruse suprême du Saint-Esprit ? Jesus-Christ Superstar… Difficile, dans le monde des idoles, d'échapper à son modèle, a fortiori de le dépasser. La beauté sauvera le monde, répètent incantatoires les critiques et les esthètes, désemparés qu'ils restent face à la question du Mal, tronquant presque toujours la citation, oubliant systématiquement le nom de son auteur et le roman dont elle est tirée : cela vient de L'idiot de Dostoïevski et c'est assurément de la beauté du Christ dont il s'agit. Comment s'en étonner ? Les journalistes sont la plupart du temps incultes spirituellement et l'industrie musicale qu'ils promeuvent, presque aussi cynique et cupide que celle de l'armement, ne veut pas entendre parler d'un Dieu né pauvre et condamné à mort, prédisant un échec commercial à tout artiste qui oserait aborder un sujet aussi épineux. 

    Johnny Cash, dans sa biographie, rappelle à quel point sa profession de foi lui avait été reprochée en Amérique, lui qui a sorti il y a trois ans, un an avant sa mort, une sublime reprise de Personnal Jesus de Depeche Mode – avec John Frusciante à la guitare – et en France, son plus grand fan, Daniel Darc, doit faire face aux mêmes préjugés, aux embarras et aux malentendus pour son album Crève-Coeur et la chanson Je me souviens, je me rappelle qui parle d'une croix trop lourde à porter, s'apercevant que les journalistes qu'il rencontre parlent beaucoup de Dieu mais qu'il n'en reste souvent pas grand-chose dans leurs articles, étant tous athées ou agnostiques, et s'ils ne le sont pas, leurs rédacteurs en chef l'étant, aucun ne voulant donner l'impression de vouloir suivre une voie spirituelle autre que celle du Dalaï Lama. Il n'en va pas autrement pour les interviews de John Frusciante, où ses propos sur les causes spirituelles de son inspiration musicale, dont il ne se sent nullement l'initiateur principal ni le propriétaire exclusif – se percevant lui-même comme un simple médium traversé par des forces qui le dépassent –, sont fréquemment éludés, relégués au second plan ou en fin d'articles par des journalistes préférant parler guitares, amplis et pédales d'effets, de tout ce que leur lectorat peut matériellement se procurer, donnant ainsi sans faillir la mesure de leur compétence. La musique est le visage de Dieu, se sentait pourtant obligé d'écrire, dès le début des Red Hot, John Frusciante dans une lettre ouverte à ses fans, et Daniel Darc aujourd'hui de se justifier, je ne vois pas pourquoi j'aurais dû taire une parole qui m'a sauvé.




Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay



mardi 5 janvier 2021

Welcome Back Johnny




        Ne nous restait-il que cela, pour nous arracher à la banalité du quotidien et atteindre l'idéal – maintenant qu'il n'y avait plus de grandes guerres ni de révolutions, d'aventures ou de découvertes – qu'à adorer des idoles et à prendre de la drogue ? À adorer des idoles qui prennent de la drogue ? À ériger des temples-tombeaux où célébrer, lors de messes noires sonores, la mémoire d'idoles décédées d'overdose ? Faudrait-il adorer la mort ? On n'a pas attendu Guy Debord pour apprendre, avec la Bible, que toutes les idoles sont fausses et qu'elles ne peuvent rien pour nous : ce ne sont que des images qui, comme toute image, portent en elles le pouvoir de perdre celui qui s'y abîme. Terrible ironie de l'idolâtrie : nous croyons vivre à travers nos idoles, et ce sont elles qui vivent à nos dépends, vampires nocturnes de nos rêves suçant le sang vif de nos existences réelles, nous dépossédant, dans l'ombre, de tout ce qui fait de nous des fils de la lumière : force, audace, courage, amour, et le plus précieux : le don de la louange. 

    N'aurais-je vécu moi-même que de clichés ? Basculant dans la pire des caricatures au moment où je croyais me libérer, échangeant une trinité contre une autre : Père, Fils et Saint-Esprit contre sex, drugs & rock'n'roll, un Dieu vivant contre des idoles mortifères, le paradis contre l'enfer, la vérité contre le mensonge ? Aurais-je troqué la vie elle-même contre la mort ? La rock'n'roll attitude… Merde, il n'y avait rien d'autre qu'une attitude à avoir ? Se défoncer et se rendre sourd, tu parles d'une aventure. Comment les idoles auraient-elles pu rester dupes de cette comédie ? N'étaient-elles pas les mieux placées pour prendre toute la mesure de l'imposture ? Cette mauvaise conscience étant à l'origine même de leur consommation excessive d'héroïne ? Star internationale ou gloire locale, musicien mainstream ou underground, légende vivante ou artiste maudit, que leurs noms soient Keith Richards ou Richard Hell, tous finissent par réaliser qu'ils ne sont ni des dieux ni des saints, loin s'en faut, et que l'adoration dont ils font l'objet a été obtenue en signant un pacte avec le diable. Partout où le cirque rock'n'roll bat son plein, la forfaiture faustienne se révèle : que l'on se prête au jeu de l'idolâtrie et l'on perd aussitôt son âme, quels que soient le succès et la fortune rencontrés. 

    Dans quelle mesure l'idole contemporaine que l'on nomme rock-star se fait-elle la complice de cette escroquerie ? Jusqu'où son public accepte-t-il de se laisser berner ? The Great Rock'n'Roll Swindle… Les masques tombés, le vide ontologique abyssal de leurs relations ne tarde pas à se dévoiler et une étrange pulsion de mort les saisit l'un comme l'autre, la première rêvant de coma artificiel, d'overdose et de suicide, le second d'expiation, de sacrifice et de mise à mort. Lou Reed, très malin, aura vite compris la situation, ils veulent me voir crever sur scène. John Lennon, défendant un Mick Jagger que journalistes et anciens fans descendent, qu'est-ce qu'ils demandent à ce type, qu'il se tue sur scène ? Est-ce qu'ils veulent que moi et Yoko on se tue sur scène ? Qu'est-ce qui ferait plaisir à ces petites merdes ? On ne pourra pas dire que Mark Chapman, l'homme qui abattra l'ex-Beatles de cinq balles de revolver en bas de chez lui, aura donné tort à sa paranoïa clairvoyante ; parlant d'un journaliste-fan comme de son futur assassin : Ce type est le genre de personne qui était amoureux de toi et qui te déteste maintenant – un amoureux éconduit. Je ne connais même pas ce trou du cul, mais il poursuivait une illusion, il a cessé de l'aimer et maintenant il hait une autre illusion. Le petit monde du rock ne compte plus, sur scène ou en coulisses, ses agressions verbales et physiques, ses menaces de mort et ses tentatives de meurtre. 

    Pourquoi en vouloir à ce point aux stars et désirer si intensément leur nuire ? On pardonne difficilement aux idoles de n'être que des idoles. Inutile de vouloir les brûler, elles s'y emploient très bien par elles-mêmes. Certaines n'hésitent pas d'ailleurs à mettre en scène leur autodestruction, comme un Lou Reed faisant semblant de se piquer sur scène – de quoi vient-il après se plaindre ? – ou comme un Kurt Cobain, posant pour les photographes le canon d'un fusil sous la tête, doigt sur la gâchette. À propos du chanteur de Nirvana, William Burroughs – ce vieux salopard mort à quatre vingt-trois-ans et non pas à vingt-sept comme quelques uns de ses admirateurs – a dit de lui après une unique rencontre, quelque chose ne va pas avec ce garçon, il ne fronce pas les sourcils pour la bonne raison. Que voulait-il dire par là ? L'interprète de I hate myself & i want to die s'était-il trompé de colère ? S'était-il mépris sur sa malédiction ? 

    Juste avant que sa maison ne soit entièrement détruite par le feu, brûlant ses cahiers de chansons et ses démos, John Frusciante a accepté de se laisser filmer chez lui par une équipe de télévision hollandaise, les cheveux longs et le teint cadavérique, le visage émacié et le corps décharné, la chemise trop grande cachant à peine les scarifications de ses avant-bras, les mains grêles et les ongles noircis de sang, fantôme de lui-même s'exprimant d'une voix d'outre-tombe sur les raisons qui l'avaient poussé à quitter les Red Hot, sur les esprits qui le hantaient quand il enregistrait avec eux et sur son refus de devenir une rock star et qui, devant la sollicitude inquiète de son interlocuteur, prétendra ne jamais avoir eu peur de la mort, finissant par s'allonger sur le sol – entre deux chansons, ou deux fixes ? – gisant, comme pour mieux l'attendre devant la caméra. Il n'y a rien d'extraordinaire, hélas, à vouloir se détruire, mais pourquoi vouloir à tout prix le montrer aux autres ? Pourquoi une rock star éprouve-t-elle le besoin de prendre ainsi ses fans à témoin ? Si ce n'est pour leur dire, regardez, je ne peux rien pour vous, vous ne pouvez plus rien pour moi, autrement dit reprendre mot pour mot, comme en témoigne la sourate 14 du Coran, le message de Satan en personne.



Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay