mercredi 14 juillet 2021



Les Éditions de l'Irrémissible
 
reviennent prochainement avec différents auteurs, de nouvelles collections, dont les ouvrages seront disponibles en numérique et au format papier, en tirage classique et/ou en éditions limitées, à la commande et en librairies

À très bientôt




mardi 6 juillet 2021

Sans regarder par sa fenêtre




        La mère met l'index à l'oreille, elle veut savoir quelle est ma musique, je lui tends les écouteurs, qu'elle approche de ses oreilles avec attention, l'air intrigué, c'est Mendelson, Par chez nous. Elle pose le doigt sur mon livre, ce que je lis ? Lao-tseu, Tao-tö King, elle fait signe de la tête, non, elle ne connaît pas, je dois mal prononcer, Lao-tseuuu, Laaaao-tseu, Laooo-tseu, Lao-zi ? Ça ne lui dit rien. Sa fille, un peu boulotte, apprend à compter en chinois à Assia, qui retient vite. Derrière la vitre du train défilent les montagnes végétales, les mines de charbon à ciel ouvert, les champs, les vaches, les ânes et les moutons. Pékin est loin derrière nous maintenant, nous l'avons quittée sans regret, fatigués de sa pollution, de ses chantiers, de ses centres d'attractions touristiques et de ses statues kitchs. Datong nous attend, puis Pingyao, Chengdu, le Sichuan, Songpan, Leshan, Emeishan, après nous partirons pour le Yunan, toujours plus au Sud. Combien de cars, de trains, d'avions à venir ? 

    Assia, écoute ça, de Lao-tseu : Sans franchir sa porte, on connaît l'univers. Sans regarder par sa fenêtre, on aperçoit la voie du ciel. Hum, venir jusqu'en Chine pour découvrir qu'il est inutile de voyager, ce n'est pas un peu paradoxal ? Ça me fait penser à Maître Eckhart dont je t'ai parlé, si un homme n'est pas tous les hommes, l'âme, elle, connaît toute l'humanité, tous les grands mystiques finissent par se rejoindre. Et ça, de Lao-tseu, toujours : Qui cherche à façonner le monde, je vois, n'y réussira pas. Le monde, vase spirituel, ne peut être façonné. Qui le façonne le détruira. Qui le tient le perdra. Je ne suis pas sûre de comprendre. C'est la vertu suprême du taoïsme, il s'agit de ne rien s'approprier, de ne rien attendre et surtout de ne rien contraindre. Il faut laisser venir, en se faisant soi-même réceptacle, ou vase si tu préfères. Tu devrais t'en souvenir pour tes potes de la revue, que tu contrains au boulot par les menaces ou les insultes ! Seul un homme pleinement humain sait bien aimer et bien haïr, a dit Confucius, oui mais à ce rythme-là tu n'aurais bientôt plus personne à haïr, alors il ne me restera plus qu'à aimer tout le monde. 

    Je devrais leur envoyer ça de Confucius, sur une carte postale : Mes amis, vous croyez que je vous cache quelque chose ? Je ne vous cache rien. Tout ce que je fais je vous le montre. Je suis comme ça. J'en ai fait ma profession de foi d'écrivain, c'est mieux que du caviar pour les cochons, en effet. Et ça, de Lao-tseu encore, pour Marc : Souvent un homme qui entreprend une affaire échoue juste au moment de réussir. Vous n'allez pas rejouer ensemble ? Son album est électro, jouer au clic ne m'a jamais intéressé, autant laisser tourner les machines ; la performance qu'on a fait au Cleub avec Romain aux claviers, c'était notre dernier concert, même si Marc ne le sait pas forcément. Ma batterie est chez mes parents maintenant, elle a rejoint le tombeau musical, à la cave, où reposent mes vinyles, en paix. C'est dommage, regrette Assia, qui a pris goût à l'instrument, évidemment, une Tama Superstar en érable, avec un son incroyable, une chaleur, et une caisse-claire douze tirants magique, qui sait ? Elle servira pour notre enfant, ce sera son héritage.




Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay



mardi 29 juin 2021

Numérique VS taoïsme

 



        Zhù Li Wèi me demande de lui montrer les photos que j'ai prises avec le numérique ; elle se penche sur mon épaule pour regarder l'écran, ses cheveux de soie noirs me caressant le bras. Oh c'est la Cité Interdite, porte de la Pureté Céleste ? Oui on y était hier, ses yeux sombres et rieurs se plissent, sur celle-là tu ressembles à un moine ! A monk, or a monkey ? Un moine, ou un singe ? Elle rit, les deux ! A funky monk ? Un moine funky, oui c'est ça, ou un singe de l'espace. Là je reconnais aussi, c'est le parc Beihai, l'île des hortensias ? C'était cet après-midi, il y avait un de ces mondes, vous avez vu le Bouddha de jade ? Je l'ai pris en photo aussi, le voilà. Je ne dis pas à Zhu Li Wei qu'Assia et moi n'avons pas aimé ce grand parc circulaire où toutes les attractions étaient payantes, rempli de mauvais restos, de banals magasins de souvenirs et de bouddhas bidons, pas plus que la Cité Interdite ne nous a émus la veille, son gigantisme et sa symétrie parfaite nous ayant lassés autant que la foule et le nombre de pavillons en travaux, sans parler de la pollution et de la chaleur étouffantes. Cinq jours que nous sommes là et Pékin nous ennuie déjà, serait-ce déjà le moment de la quitter ? Nous n'en pouvons plus de parcourir la ville à vélo, dans le brouillard, la poussière, le gasoil et la saleté ; les seuls bons moments viennent en fin d'après-midi, puisque même le soir les restaurants de la capitale nous déçoivent, quand Assia est au massage et moi au bar, une bière servie par la jolie Zhu Li Wei au patio couvert de l'hôtel, bâtisse de bois noir et rouge deux fois centenaire. 

    Se collant un peu plus à moi, Zhu Li Wei veut voir d'autres clichés, combien en ai-je pris ? Trop à l'évidence, Assia me le reproche assez, tu passes ton temps à prendre des photos, à les regarder sur l'écran et le soir à les trier, tu en oublierais presque de faire l'amour ; elle exagère naturellement, puisque je n'omets pas mon devoir conjugal, surtout en période d'ovulation où Assia et moi avons découvert, désabusés, le sexe obligé. Elle n'a pas tort cependant, je suis trop sur ce foutu appareil que l'on m'a offert, mon vieil argentique me manque, avec lui les pellicules dont il fallait compter les poses, le fait qu'il fallait attendre qu'un cliché se fasse désirer avant de le prendre, je regrette la photo et son mystère, sa temporalité propre, à l'encontre de toutes les images instantanées, indéfiniment interchangeables, retouchables et jetables. Est-ce pour cela que Pékin me déçoit autant ? Je ne sais plus regarder par moi-même, entrer dans une atmosphère, une ambiance, je ne parviens plus à me couler dans l'instant et son émotion : l'exact contraire de ce qu'exige le taoïsme. 

    Zhu Li Wei m'apporte une autre bière et revient s'assoir à côté de moi, toujours plus proche. Qu'est-ce que tu lis ? Confucius, Les Entretiens, tu connais ? Jamais lu. Elle parle bien anglais, je m'étonne qu'elle n'ait su lire les caractères latins de la couverture du livre posé sur la table, ne m'a-t-elle pas dit qu'elle était étudiante ? Dans une école de mode ? Que serveuse n'était qu'un travail provisoire, pour financer ses études et aider ses parents en province, à Zhuozhou, qui ont encore à charge ses deux petites sœurs et son frère ? J'en viens à douter, école de mode, n'est-ce pas trop beau pour être vrai, un peu trop occidental ? Deux sœurs et un frère dans un pays où la politique de l'enfant unique est appliquée drastiquement, y compris dans les campagnes, n'est-ce pas invraisemblable ? Zhu Li Wei se serait-elle inventé une vie ? Pour m'impressionner, pour me séduire ? Elle m'a vu pourtant avec Assia. Je lui demande de m'écrire en chinois les mots qui me font défaut, elle s'exécute promptement, me marque à côté la traduction, dans un anglais sans faute, peut-être est-elle réellement étudiante, que son histoire est vraie, qu'importe, après tout je me prétends bien écrivain.




Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay



mardi 22 juin 2021

Porc, ça se dit comment en chinois ?

 



        Porc, ça se dit comment en chinois ? Ça se dit zhû. L'animal, la viande et le qualificatif, c'est le même mot ? Oui, il n'y a qu'un seul porc en Chine, sourit l'homme. Et comment ça s'écrit ? Les sourcils se lèvent, vous voulez l'écrire ? Oui, c'est pour ma compagne, elle n'en mange pas, que je puisse le reconnaître sur un menu au restaurant ou le mettre sur papier. La surprise redouble, vous allez en Chine sans interprète, sans guide ? Vous rejoignez un groupe organisé, alors ? Non, on y va comme ça. Le sourire de notre voisin se fige, vous savez, très peu de gens parlent anglais en Chine, dans les provinces, personne ne le pratique, vous risquez de rencontrer quelques problèmes ; Assia hausse les épaules et sourit en retour, elle est au courant, son prof d'arabe littéraire, qui discutait avec un prof de chinois sur le parvis de l'Institut du Monde Arabe, l'a mise en garde, j'ai parlé de vous à mon collègue, je lui ai dit que vous partiez en Chine sans interprète, il a éclaté de rire, pour lui c'est impossible, bon voyage quand même ! Assia et moi n'en sommes plus à une insouciance près, depuis trois semaines je me suis mis à écrire le chinois, recopiant à la plume nombre d'idéogrammes – oubliant toutefois, est-ce bête, celui désignant le porc. Je n'ai pas le don des langues, hélas, je ne parlerai sans doute jamais le chinois, mais le souvenir du pinceau exercé assidûment dans ma jeunesse me fait l'écrire avec application, ce qui pourra se révéler utile pour demander un renseignement, réserver un billet de train, un billet d'avion ou une nuit d'hôtel. Je me suis également plongé avec passion dans la lecture de Lao-tseu, de Tchouang-tseu et de Confucius, dont j'ai pris avec moi le Tao-tö King, Les Aphorismes et paraboles et Les Entretiens, afin de parfaire ma connaissance du taoïsme au lieu de sa naissance. Ce n'est pas un exercice obligé, mais il peut être utile de découvrir une œuvre ou un auteur en les replaçant in situ, comme je m'y évertue, en lisant par exemple Platon en Grèce, Homère en Corse – Grèce préservée –, Dante en Italie, Cervantes en Espagne, avec Baltasar Gracian, Spinoza à Amsterdam, avec Descartes, Thomas Bernhart en Allemagne, mais pas Nietzsche ! – à lire dans le Sud de la France, en Italie, en bord d'Adriatique, en Croatie –, mais aussi Bouddha en Thaïlande, le Coran au Maroc, le Mahabharata et le Ramayana en Inde, et enfin la Bible, partout, tout le temps. 

    Au printemps, nous étions à Naples, j'avais apporté avec moi les Évangiles, que je lisais à l'aube pendant qu'Assia dormait encore, ou le soir après lui avoir fait l'amour, avant de m'endormir, revoyant les peintures admirées la journée dans les musées, plus spécialement au Capodimonte où j'ai eu le plus grand choc pictural de ma vie, face à la Flagellation du Christ du Caravage, qui m'a livré rien de moins que la révélation, en chair et en os, du don de Dieu. Je n'ai pas oublié aussi, cette fois, de prendre quelques numéros de ma revue, dont le dernier vient de paraître ; l'idée de la déposer en Chine, ici ou là, dans un bar, un salon ou une bibliothèque, m'amuse, comme je le fais en France quand je récupère les premiers exemplaires fraîchement sortis de l'imprimerie, sentant encore l'encre ; je la pose sur le comptoir d'un café, sur une table en salle, au bar d'un TGV, dans la salle d'embarquement d'un aéroport, sur un banc dans un jardin public ; je l'offre aux SDF qui en veulent bien. La gratuité de la chose me plaît, davantage que les chiffres de ventes de la vingtaine de librairies qui nous distribuent à Paris. J'aime à voir les personnes la regarder, l'ouvrir pour la feuilleter, remarquer sur quelles pages elles s'arrêtent ; ma plus grande satisfaction est évidemment quand elles la prennent, sans demander si elle est à quelqu'un, pour l'emporter avec elles, un peu comme Bordeaux Le Roux, alias Ignoble de l’Aïoli – écrivant maintenant pour nous – qui n'est jamais si content que lorsqu'il apprend par les libraires de Parallèles ou du Regard Moderne que des exemplaires de son dernier livre ont été volés. 




Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay



mardi 15 juin 2021

Coke en stock

 



        Avec Marc, je n'ai jamais été faiseur de morale ni donneur de leçons autrement qu'en musique, il l'a reconnu, toi au moins tu n'as jamais été do & don't do, mais là j'ai dû parler ; je lui ai dit la coke, évite. J'en ai pris assez pour savoir ce que c'est, j'ai vu suffisamment de potes tomber dedans, que ce soit Ben, Patoche ou Fifi, pour voir ce que ça fait à plus ou moins long terme. C'est comme s'ils avaient décidé d'un coup de renoncer à toute forme d'intelligence et de sensibilité pour ne développer que leur seule volonté, abandonnant au passage tout ce qui peut faire la valeur et la grâce d'une existence, un vrai suicide moral auquel je refuse que Marc se laisse aller. Les autres font ce qui veulent de leur vie, je suis assez égoïste pour m'en foutre, mais je n'accepte pas que lui gâche son talent, il a reçu un don, il n'a pas le droit de le dilapider. Le pire avec la coke, c'est ça : on s'imagine qu'il se passe des choses géniales dans sa vie, qu'on possède soi-même du génie, qu'on est le roi dans tout ce que l'on fait, alors qu'il ne se passe plus rien depuis des plombes – c'est pour ça qu'on en prend ! –, qu'on est juste un crevard qui est en train de perdre le contrôle de tout. Rien de plus désolant qu'un mec qui tombe dans la coke à trente-cinq ans, il se met à penser qu'il renaît à la vie, qu'une seconde jeunesse l'attend, alors que c'est la mort qui s'est déjà saisie de lui. La coke, c'est l'illusion même de la liberté, sa plus grande mystification : parce qu'elle désinhibe et pousse à la transgression, elle fait croire à celui qui la prend qu'il s'affranchit au moment précis où il s'aliène le plus – rien n'est plus machiavélique que la cocaïne. Si l'herbe est du côté de Dieu, comme le soutiennent les Rastafaris, la coke, elle, est indéniablement du côté du Malin, ce n'est pas pour rien que les Colombiens la surnomme el diablo, la poudre à perdre les âmes, ils savent de quoi ils parlent – ils nous devaient bien ça, on est venu chez eux, crucifix et épée à la main pour détruire leur civilisation et les exterminer, en retour ils nous envoient le diable en personne pour nous anéantir –, défoncé, le cocaïnomane se prend aisément pour un petit dieu, capable à lui seul de distinguer le bien du mal et d'en disposer à sa guise ; viendra bientôt le temps il ne discernera plus rien du tout et face à ce qui l'attend, au bout de sa hideuse dépendance, Lucifer semblera un ami et l'enfer lui-même apparaîtra comme une villégiature. 

    Ça commence gentiment, avec des audaces, on dit enfin ce que l'on pense, on fait ce que l'on n'osait faire – le nombre de potes qui se sont découverts des penchants homosexuels sous coke, deux lignes et l'envie de vous sucer la bite les prend, encore deux lignes et c'est un curieux désir de se faire enculer qui les saisit –, ça continue avec des plans à quatre, des tours dans les clubs échangistes, on tient absolument à prêter sa copine, à baiser la femme des autres ; ça finit dans des hôtels de passe avec des travelos brésiliens – qui vendent souvent la coke, et pour cause – ou attaché à des chaînes en sous-sol, jouissant sous le fouet du plaisir – ce bourreau sans merci –, ils se découvrent, mi fascinés mi-horrifiés, des tendances pédophiles, des fantasmes de viol, de meurtre, enfin de suicide. Le plus paradoxal avec la cacaïne – comme l'appelle mon pote Hugo –, outre le fait qu'elle offre l'illusion à son usager qu'il garde le contrôle de sa consommation alors même qu'il est déjà sous son contrôle depuis longtemps, est sa dimension spirituelle, qui échappe d'ailleurs rarement au cacaïnomane : la coke est un combat spirituel à elle seule, poussant au crime et à son aveu. Que cherche le cocaïnomane ? À dire, me voici, tel que je suis, dans le meilleur et dans le pire, c'est un ecce homo inversé. 

    Je ne compte plus lors de soirées, aux chiottes, dans la salle de bain, sur un rebord de cuisine, à l'arrière d'une voiture, les confidences que me font des personnes avec lesquelles il m'arrive de partager un gramme ; je me souviens à peine de leur prénom et elles me racontent tout : accident grave avec délit de fuite, fille laissée violée, bagarre ayant mal tourné, vengeance virant au drame, meilleur ami dénoncé pour éviter la prison, compagne livrée pour payer des dettes de jeux ou de came, argent cramé dans un coupé et dans des bijoux offerts à une pute de luxe, de vraies séances de confession dont je ne sais pas toujours comment me sortir – euh, ouais d'accord, mais qu'est-ce que je peux faire pour toi, au juste ? Parce que là, j'ai pris le même produit que toi, je n'ai aucun pouvoir de t'absoudre –, et quand ce ne sont pas les péchés, ce sont leurs conséquences dramatiques, surtout chez les filles, les lourds secrets de famille : mère internée par le père fraîchement remarié, soeur découverte à l'âge adulte, abus sexuels, inceste réitéré, tentation récurrente de se tuer – et dire que la coke est censée être une drogue festive ! Il est vrai que toutes les cokes ne se valent pas, certaines donnent envie de danser comme la colombienne, d'autres rivent au siège ; certaines font bander comme la vénézuélienne, d'autres en empêchent totalement ; certaines rendent heureux et philosophe comme la péruvienne – le Graal selon Marc, si difficile à obtenir –, d'autres attristent et poussent au désespoir, comme la bolivienne, sur laquelle je suis tombé souvent ; la plupart du temps, hélas, on ne met la main et la narine que sur de la brésilienne trop coupée qui combine mal toutes ces propriétés – les années 80, période dorée de la coke, sont terminées depuis longtemps. 

    En dépit de ses différents effets, et du fait même qu'elle empêche de dormir et qu'elle contrecarre les effets négatifs de l'alcool, la cocaïne reste la drogue de la nuit par excellence, celle qui permet de sortir toute la nuit, de sortir de la nuit où tous les chats sont gris, au revers d'un monde diurne où tout paraît forcé, arbitraire et illusoire, de se voir enfin authentique et affranchi, en recherche perpétuelle de beautés – à travers un désir sexuel irrépressible, même impuissant. La liberté, la vérité et la beauté réunies ? Concentrées dans une substance blanche que l'on s'envoie au terme d'un rituel en partage ? Comment ne pas voir dans la coke l'hostie des athées, comme pour l'héro, dans leur prise la pratique religieuse de ceux qui n'en ont plus ? Ils communient, ils ont des extases, il faut danser, il faut chanter, la fraternité est à nouveau à portée de main, d'épaule, de baiser ; ils rêvent de joie éternelle, ils se réconcilient, les larmes aux yeux, ils pardonnent. La nuit suffit-elle à sauver la journée ? Laquelle des deux, au juste, est le mauvais rêve de l'autre ? Un seul ami peut-il racheter l'humanité ? Au matin pâle, hélas, c'est le dur retour au réel, à la solitude et au silence – même à plusieurs – où, comme le cocaïnomane fauché qui finit par manger ses crottes-de-nez farcies de résidus de coke, chacun n'a plus qu'à se dévorer soi-même et à fuir de son côté, alors que personne ne le poursuit.



Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay



mardi 8 juin 2021

Singes de l'espace

 



        Les macaques qui font si peur à Assia nous ont lâché la grappe. Nous nous rendons au temple de leur dieu, où eux-mêmes ne vont pas. S'inclinent-ils devant notre initiative, ou s'en remettent-ils à leurs congénères, les langurs vivant au point le plus haut de la région, pour nous accueillir comme il se doit ? Nous croisons des bergers, des chèvres, des vaches, des oiseaux de toutes les couleurs dont nous ignorons le nom et l'espèce. Sur de larges roches plates qui dominent les herbes hautes, nous nous restaurons de noix de coco entières, au lait tiède et amer, de gâteaux sucrés et salés achetés en chemin. Nous reprenons la route, infatigables. La civilisation, ce n'est pas l'invention de la roue, mais la sandale. Le pied est le rapport premier au monde et la marche est la mesure réelle de l'espace, le vrai sens du temps ; tout moteur est une tricherie et tout regard véhiculé est menteur. Six cents marches nous attendent au pied du mont Anjaneya : elles guideront le corps et l'esprit pour qu'ils s'élèvent ensemble. 

    Je suis devant, pour une fois, Assia a moins de souffle aujourd'hui ; nous suons en silence, la vallée se découvre dans notre dos, rocheuse et luxuriante, le sommet se rapproche à mesure que les nuages s'élèvent. Le temple d'Hanumam qui se présente à nous est à l'image du dieu des singes si vénéré en Inde, grandiose et humble à la fois, dominant la ville sacrée avec modestie, livrant son cœur. L'endroit de son édification n'a pas été choisi au hasard, puisqu'il marque le lieu de sa naissance. Ganesha par bien des côtés est irrésistible, mais comment ne pas être touché par Hanuman ? Ce dieu-singe m'émeut plus que tout autre, lui qui, paradoxalement, est l'un des seuls à ne pas faire son malin. Il est souvent représenté comme le serviteur dévoué, l'ami fidèle, le disciple idéal de son maître Râma, septième avatar de Vishnou, pour lequel il est prêt à tout. Il le rencontre dans la forêt, alors que celui-ci est à la recherche de sa femme Sitâ, enlevée par l'abominable Râvana ; avec son armée de singes, il l'aide à combattre le roi des démons, accomplissant des exploits au moment où tout semble perdu : volant aussi vite que le vent, déplaçant le sommet de l'Himalaya, faisant le pont entre l'Inde et Ceylan où Sitâ est retenue, conduisant ainsi son maître à sa libération et à la victoire finale sur le mal. Sa vaillance n'ayant d'égal que son humilité, sa force que sa modestie, il refuse le royaume que Rama veut lui offrir en récompense de sa bravoure, ne demandant en échange qu'à garder à jamais gravé dans son cœur l'amour du dieu et de sa compagne, ce que Vishnou lui accorde. 

    Dans l'iconographie indienne, il est parfois représenté un genou à terre, écartant son torse pour exhiber ce cœur dévoué à l'amour céleste. Bien plus qu'un disciple, même idéal, Hanuman est en réalité l'enfant du Dieu, le fils adoptif du Père qui, comme le Christ dans certaines représentations picturales, indique sa poitrine ouverte pour montrer de quel cœur sacré il aime. Quel royaume pourrait le contenir ? Les singes pleurent sur les autres, jamais sur eux-mêmes, prétend un proverbe hindou. On vient ici en pèlerinage pour célébrer encore les hauts faits de ce champion de l'amour et de la justice qu'est Hanuman. Dieu des lutteurs, souvent figuré un gourdin à la main, c'est aussi un dieu de sagesse, un grammairien sans égal pour qui les textes sacrés n'ont plus de secret – décidément, l'art de l'écriture ne se départit pas d'un certain art du combat –, on l'invoque donc, à grand renfort de récitations de noms, de mantras, de prières et de textes, pour se débarrasser de ses ennemis, autant extérieurs qu'intérieurs, pour réussir à un examen ou à un concours, mais aussi pour faire croître sa foi, sa connaissance des textes sacrés et sa vie spirituelle. 

    Pour le moment, l'armée d'Hanuman est au repos, elle se divertit et médite ; au temple, les singes ne sont pas seulement respectés comme dans le reste du pays, ils sont choyés et les offrandes ne sont pas seulement symboliques. Comment ne pas admirer un peuple qui adore les singes ? En Occident, on les enferme, on les torture et on les euthanasie au nom de la recherche et de la science ; on nie leur humanité pour mieux occulter notre propre animalité. Ironie du sort, la singerie est notre condition la plus commune, la société est devenue un immense zoo humain, où les vrais sourires ont été remplacés depuis longtemps par des grimaces encagées. Mon cerveau dans ma bouche de Programme et Quelque part de Mendelson – albums que j'ai chroniqués – ne parlent que de ça, à raison. Hanuman mon frère, s'était pourtant écrié Bhima, le plus puissant des hommes, lorsqu'il reconnut dans la forêt le dieu singe, fils comme lui du dieu du vent, dont il fut incapable de soulever la queue qui lui barrait le passage. Surprenante religion indienne, où les dieux ont des passions humaines et où ce sont les animaux – vache, taureau, aigle, éléphant, singe – qui font figure de sages, intervenant auprès des hommes pour les aider dans leur lutte quotidienne, parfois dans les détails les plus infimes, plus exactement des créatures mi-homme mi-bête – comme Hanuman au visage de langur à face noire et au corps d'homme velu, une longue queue en plus – mais dont la tête revient toujours à l'animalité.




Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay



mardi 1 juin 2021

Cowboy spirituel

 



        Mes seules idoles en Inde sont vivantes et elles nous guident ; ce sont les vaches. C'est avec elles que sont advenus tout ensemble le sacré, la civilisation et la sagesse ; l'humanité est sortie de la barbarie quand elle a cessé de vouloir les tuer pour pouvoir les traire. La légende confirme le fait : c'est sous la forme d'une vache que la déesse-mère, Prithvi, celle qui contient tout, s'est révélée au monde et à Vishnou, que celui-ci voulait tuer pour mettre fin à une famine. Prête à être sacrifiée, elle lui déclara que si elle mourait, étant la Terre Mère, tous ses sujets périraient avec elle. Vishnou s'engagea alors, sous la forme de Prithu, à se faire son gardien et à la traire, recevant d'elle en tribut l'agriculture. Ce sont d'ailleurs sur ces terres, à Hampi, que Vishnou accomplit ses plus grands exploits, sous la forme de Rama, son septième avatar. Les nombreuses descendantes de Prithvi, qui tiennent d'elle leur caractère sacré, en ont-elles gardé la mémoire ? Elles vont paître plus loin, nous emmenant avec elles dans la visite des hauteurs de la ville, indolentes et gracieuses, l'air toujours aussi calme et serein – je connais le regard d'une vache qui part pour l'abattoir, les yeux d'un veau qu'on s'apprête à tuer au couteau. 

    Au moment de la crise de la vache folle en Europe, un parti nationaliste hindou n'a pas hésité à demander au gouvernement qu'il affrète des bateaux pour rapatrier les vaches anglaises malades, afin que celles-ci puissent terminer leur vie dignement dans des asiles créés pour l'occasion, ce que le parlement indien évidemment, lucide et réaliste, a refusé. Ici, elles n'ont rien à craindre, elle sont chez elles, l'Inde est la patrie immortelle des vaches – où elles sont souvent mieux traitées que les femmes indiennes elles-mêmes. L'Inde serait-elle de ce fait, grâce à Prithvi la Mère universelle, la patrie originelle de tout ? Berceau de la civilisation et avec elle de toutes les formes de pensée ? Plus encore que la Grèce que l'on a bien voulu mettre au commencement absolu de l'exclusive raison ? L'Inde a vu naître le jaïnisme, l'hindouisme, le bouddhisme et le sikhisme ; elle a accueilli avec une même tolérance le christianisme venu avec l'apôtre Thomas, 20 ans seulement après la mort du Christ, l'Islam du vivant du Prophète, emmené par les marchands arabes, de même plus tard le judaïsme au Kerala et le zoroastrisme au Gujarat. L'aurait-on oublié ? La Grèce, elle, se souvenait pourtant très bien de ce qu'elle devait aux sages indiens, et Alexandre avait su arrêter ses armées devant le fleuve Indus. 

    La tentation est grande de faire d'un pays, d'une région, d'une famille de pensées ou même d'un père spirituel la source de toutes choses – j'ai failli moi-même y céder en découvrant l'Inde et ses mystères innombrables se perdant dans la nuit des temps, tombant amoureux du pays et l'idéalisant comme on peut le faire pour une femme trop belle aperçue dans un temple –, les romantiques allemands y ont succombé à une époque et avec eux les philosophes, comprenant une nouvelle fois tout de travers comme ils l'avaient fait jadis avec les Grecs, leur passion de la révélation inaugurale et leur culte de la pureté des origines débouchant sur la funeste récupération que l'on sait, de la figure détournée de l'Aryen au symbole renversé de la croix gammée. Le mythe de la pureté originelle a beau avoir été suffisamment démonté, sa survivance reste tenace, à vrai dire jamais il n'a été aussi vivant qu'en pleine mondialisation : fantasme du retour à la source qui ne fait que trahir ce qu'il prétend combattre, à savoir une certaine fatigue physique, un immense lassitude morale et un épuisement spirituel encore plus grand, symptômes communs du nihilisme. À ne plus discerner l'avenir et à ne plus croire en lui, on se met à rêver de terre ancestrale et de langue natale, gardiennes vigilantes des vérités premières de la Nature, comme Heidegger, encarté au parti nazi de 1933 à 1944, en a eu la nostalgie. 

    Le fascisme et le nihilisme ne sont pas cousins, ils sont frères, dans le désir partagé de revenir à la terre nourricière, à la langue maternelle, au sein de la mère, à son lit et à ses draps, l'inceste étant leur loi. Christine Angot, Christ et Ange en son nom, juive d'origine, le rappelle à dessein : le rapprochement n'est pas fortuit, les victimes d'inceste font souvent le même rêve, hantée par une vision précise, celle d'un lit défait au milieu d'un camp de concentration. Tout fasciste ne rêve jamais que d'inceste et toute victime d'inceste découvre, hélas, la vérité cauchemardesque du fascisme. Pour les Allemands, il s'agissait sans doute de jouer le sanscrit contre l'hébreu, l'indo-européen contre le judéo-chrétien, autrement dit l'Aryen contre le Juif, le sang contre le métissage, le sol contre la citoyenneté mondiale : le culte de personnalité contre la foi en Dieu. On a vu ce qu'il en a résulté. Cet affrontement appartient-il réellement au passé ? Ou se rejoue-t-il encore, maintenant et pour toujours, devant nous ? Savoir choisir son camp n'a peut-être jamais été aussi impératif. Langue maternelle ou Verbe du Père ? Un coup d'épée, Ganesha le sait, peut aider. Après tout, les Évangiles constituent le seul texte religieux qui ne soit pas lié à une langue sacrée.



Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay



mardi 25 mai 2021

Anti-Œdipe




        Nous suivons les vaches, tranquilles et déterminées, qui nous mènent vers le sommet. Nous mettons nos pas où elles ont posé leurs sabots ; nous glissons avec elles sur la roche rendue poisseuse par la mousse et le ruissellement de l'eau ; nous trébuchons et nous relevons sur la terre meuble et l'herbe grasse ; comme elles, nous faisons demi-tour devant un passage trop escarpé, trop glissant ou trop encombré de la colline. En haut, Ganesha ventripotent, assis sur son trône de pierre bleu gris, nous sourit, inclinant de sa tête d'éléphant. Dans ses mains, au nombre de quatre, il tient un aiguillon à éléphant, symbole de sa maîtrise sur le monde, un nœud coulant qui lui permet d'enserrer l'erreur, une des ses défenses brisées qui lui sert à écrire, ainsi qu'un gâteau rond récompensant les chercheurs de vérité. Il est de loin la divinité la plus populaire en Inde, celle qui est invoquée au début de chaque cérémonie et que l'on retrouve dans tous les foyers. Sa double nature, infantile et éléphantesque, humaine et divine, terrestre et cosmique, en fait une figure protectrice et bienveillante, capable d'apaiser toutes les querelles et d'aplanir tous les obstacles. Il doit ce privilège à sa naissance, pour le moins singulière. Fils de Pârvatî s'étant fécondée elle-même lors d'une absence trop longue de Shiva, ce dernier lui trancha la tête à son retour pour l'avoir empêché de retrouver sa femme au bain, ignorant tout de l'existence de cet adolescent qui à la porte protégeait la nudité de sa mère avec tant d'ardeur. Devant le crime intolérable, Pârvatî menaça Shiva de tous les malheurs du monde s'il ne rendait la vie à son fils ; celui-ci s'exécuta – qui peut résister à la douleur furieuse d'une femme, même quand on est un dieu ? – en ordonnant que l'on remplaçât la tête de l'enfant par celle de la première créature venue, qui fut un éléphanteau. Par cette opération divine, Ganesha reçut la force et la sagesse, le don de la réconciliation, ainsi qu'un talent certain pour l'écriture et la danse, qui vont souvent ensemble quand ils ne sont pas indissociables. Faut-il perdre la tête pour être reconnu du divin ? Doit-on, au moment très précis de l'adolescence, être arraché de force à la mère toute-puissante pour pouvoir accéder à la liberté du Père ? Faut-il naître une seconde fois pour percevoir son héritage ? On peut méditer longtemps sur la genèse de Ganesha, cet anti-oedipe radical, il n'en demeure pas moins un fils d'adoption qui vient au secours d'hommes empêtrés dans leurs querelles, réunissant en lui le macrocosme et le microcosme, la puissance du plus grand animal terrestre et la faiblesse du mammifère le plus vulnérable de tous – l'être humain à la naissance, incapable de se mouvoir et de se nourrir seul –, Babar sacré au corps potelé de bébé qui rappelle immanquablement cet autre poupon divin représentant si souvent le Bouddha, divin enfant que le Christ continue lui-même d'incarner à la crèche sur la paille éternelle, entre le bœuf et l'âne. Nietzsche le très athée n'a-t-il pas imaginé, à son tour, le Créateur comme un enfant riant et dansant ? Comme avant lui Héraclite avait envisagé le Temps comme un enfant qui joue ? La royauté d'un enfant. L'enfance serait-elle la dernière réserve du monde ? Son ultime chance ?



Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay



mardi 18 mai 2021

Toc sur la topka

 



        Quelques roupies laissées en offrande nous permettent de pénétrer dans le temple, où de rares pèlerins font le tour des autels ; Assia et moi passons de cour en cour ; je frappe du plat de la main les colonnes creuses de granit gris qui rendent chacune une note différente ; laissé un instant seul, j'improvise un morceau pour Assia ; nous levons la tête pour retrouver les scènes sculptées du Mahâbhârata, reconnaissant ici Shiva, là Parvati, auxquels le temple entier semble dédié. Après les bananes, c'est une noix de coco que je dépose au pied du lingam sacré, rendant hommage au symbole suprême de l'union charnelle et mystique. Assia reçoit une fleur à l'oreille et un vieux brahmane me marque d'un point rouge entre les deux yeux, à l'endroit précis de ma blessure. Avant de sortir, une dernière pièce permet à Assia de recevoir un coup de trompe sur la tête, et toc sur sa topka, de la part d'une éléphante lymphatique, tape bienveillante censée lui porter bonheur.

    Sur la rue principale, Assia et moi nous régalons de beignets aux épices et d'un lassis. Le soleil est revenu, avec lui la lumière intense, les couleurs vives et les sourires. Une seule journée ensoleillée, ça ne laisse pas de m'étonner, suffit à faire oublier tous les jours de pluie, comme une belle matinée de printemps à Paris suffit à faire oublier tout l'hiver. Un jour de bonheur parfait n'en fait-il pas autant, en reléguant dans les arcanes éloignées du souvenir tous les moments difficiles de la vie ? C'est l'autre miracle de la mémoire, et l'impression que me laisse la joie calme de Hampi. Ici, tout relève du prodige : les hommes, les femmes, les vaches sacrées, les chiens et les singes qui vont chacun leur chemin, sans que nul ne revendique de priorité ; les sculptures minérales et florales qui se dressent un peu partout et dont il est impossible de savoir si ce sont les hommes, un dieu ou la nature qui les ont posées là ; la profusion de temples dispersés dans la jungle ; la tranquille majesté du fleuve qui ne le dispute qu'à la souveraineté colossale du gopuram, tour pyramidale de 60 mètres de haut qui rayonne dans le jour comme un phare spirituel.

    Nous quittons la rue principale pour descendre vers le fleuve ; nous longeons la palmeraie, au bout de laquelle se trouve un manguier géant, qui paraît avoir mille ans et dont les racines énormes sortent du sol, abritant des familles de singes et d'oiseaux ; une balançoire y a été installée, promettant de précipiter dans le courant celui qui s'y balancerait trop fort. Un restaurant a étagé ses terrasses sous ses branches immenses, le bien-nommé Mango Tree, tenu par des jeunes enthousiastes ; ils n'y servent ni alcool ni viande, ça me contrarie cinq minutes avant de me plaire, je découvre l'idyllique sans l'éthylique. Les currys végétariens et les thalis sont surprenants, Assia allongée est aux anges ; je contemple longuement le couchant qu'emporte le fleuve et les étoiles qui appellent la nuit.



Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay



mardi 11 mai 2021

Revoir Fight Club et relire Saint Augustin

 



        Arrivés à Panjim, nous partageons un taxi avec un couple de Parisiens qui nous rappellent aussitôt, à son insu, pourquoi nous étions si contents, Assia et moi, de quitter Paris. Lui parle fort en employant des superlatifs à tour de bras, des trop, des délirant et des fff-pouah ! à chaque coin de phrases ; elle n'a rien à dire, elle se contente d'abonder dans son sens, en acquiesçant des mais carrément ! ou des ah non mais ouais ! Ils nous racontent par où ils sont passés et ce qu'ils ont fait, ils ha-llu-cinent, là ils se rendent à Goa pour les plages et la fête, en pleine mousson ? On leur souhaite bonne chance, à cette époque tout est fermé, nous ne passons à Old Goa que pour les églises portugaises et pour nous rendre plus au Sud, à Hampi. Ils ne remarquent pas un seul instant que ce qu'ils disent ne nous intéresse pas ; Assia est plus polie que moi, elle fait semblant d'écouter ; je n'entends plus rien, j'ai déjà oublié leur prénom – ça m'arrive de plus en plus souvent à Paris, on me parle et je ne sais pas qui me parle, je suis incapable de me rappeler du nom de la personne qui s'adresse à moi, alors que les présentations viennent d'être faites –, je n'arrive pas à entrer dans des conversations que je trouve toutes, plus ou moins, banales et inintéressantes ; Assia m'en fait suffisamment le reproche, je ne fais aucun d'effort selon elle, je deviens un vrai sauvage. 

    Lui ne me fait que trop penser à Nato, le rédacteur en chef de la revue avec lequel j'étais en conflit – mimique et fausseté identiques, d'apparences comme de ton, comme un trop plein de formes qui voudrait cacher un vide de fond, un excès d'expressions une fondamentale inhibition – et que j'ai réussi à dégager de la revue, un soir à la Flèche d'Or lors d'un concert de David Thomas et de Rodolphe Burger, en lui disant en face tout le mal que je pensais de lui, le laissant dire à tout le monde le lendemain que je l'avais agressé physiquement, bien qu'Assia puisse témoigner du contraire. Ne l'avais-je pas déjà menacé devant témoins de telles représailles, s'il continuait à se moquer de moi et à faire preuve d'autant de mauvaise foi ? Lui a sans doute passé une très mauvaise soirée, pour ma part j'ai vu l'un des meilleurs concerts de ma vie – le chanteur de Père Ubu, quelle prestation, quelle prestance, quelle présence physique, la bouteille de Cognac à la main, à l'opposée de celle d'un Rodolphe Burger qui s'est montré ce soir-là à l'image de ses arpèges, plus qu'aléatoire. On avait pourtant tout pour s'entendre, lui et moi : Nato vient d'ouvrir un bar dans le Marais, je travaille toujours au bar de mes parents ; comme moi il joue de la batterie, m'ayant accessoirement remplacé auprès de Marc ; il partage avec moi des velléités d'écriture, démarchant également les éditeurs ; il prétend n'aimer que les filles brunes à peau mate – louchant un peu trop sur Assia et voulant sans cesse s'asseoir à côté d'elle aux soirées, quoique je ne l'aie jamais vu avec une fille –, il ne jure que par Fight Club, film sur lequel on s'est promis tous les deux d'écrire. 

    Nato s'est-il jamais battu ? Comment peut-on vraiment se connaître si on ne s'est jamais battu ? Peut-on vouloir mourir sans cicatrice ? Le gros porc en 4x4 avec lequel je me suis bagarré en pleine rue à Paris m'en a laissé une belle, au revers de la lèvre, je la sens encore quand je passe la langue dessus. Détester un homme, c'est se détester soi-même ; lui porter un coup, c'est se faire plus mal encore, est la citation précise, qui me revient, de Saint Augustin. Simple coïncidence ou fatalité partagée ? Peu de temps après, c'est Marc qui s'est battu avec le régisseur des Cure, dont il assurait avec Nato et son groupe la première partie au festival de Glastonbury. D'où vient toute cette violence ? Du sentiment horrible du ratage intégral de nos vies ? De la conviction atroce, à trente-cinq ans passés, d'avoir déjà tout perdu ? C'est seulement lorsqu'on a tout perdu qu'on est libre de faire tout ce qu'on veut. Nato a-t-il assez perdu ? C'est le plus grand moment de ta vie mec, et tu t'en évades ! Là voilà ta souffrance, là voilà ta brûlure, c'est là et pas ailleurs. Le personnage de Fight Club incarné à l'écran par Brad Pitt, Tyler Durden, faisait-il référence à Saint Augustin, aux théologiens du Moyen Âge ou aux mystiques rhénans lorsqu'il parlait ainsi, ajoutant que Dieu lui-même nous avait abandonnés, que nous étions ses enfants non-désirés et qu'en toute probabilité il ne nous aimait pas du tout ? Maître Eckhart, au 13ème siècle : Dieu n'est pas du tout aimable, il est au-dessus de tout amour et de toute amabilité. Plus encore : Ici l'âme perd tout, Dieu et toutes les créatures. Ceci semble extraordinaire, qu'il faille que l'âme perde aussi Dieu ! J'affirme : en un sens, il lui est même plus nécessaire, pour devenir parfaite, de perdre Dieu plutôt que la créature ! Toujours est-il qu'il faut que tout soit perdu, il faut que l'existence de l'âme soit établie sur un libre rien ! C'est d'ailleurs l'unique dessein de Dieu que l'âme perde son Dieu. J'ai appris par cœur d'Angèle de Foligno, la grande mystique italienne, cette phrase : Beaucoup croient être dans l'amour qui sont dans la haine et beaucoup, inversement, croient être dans la haine et sont dans l'amour.




Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay



mardi 4 mai 2021

Charité mal ordonnée

 



        C'est le rire d'Hannah qui me réveille. Le vieux professeur et sa femme ont disparu. Assia dort toujours ; il fait jour et la pluie a repris. À travers la fenêtre du compartiment s'alternent le rouge-ocre de la terre et le vert éclatant de la végétation que les ondées estompent à peine. À l'arrêt du train, des vendeurs ambulants, femmes accompagnées de leurs enfants, proposent du café, du thé, des beignets et des dosaïs, de larges crêpes de farine de lentilles farcies de légumes, servies avec une sauce au lait de coco et au piment. Hannah et Joost sont aux brioches sous vide et au jus d'orange en brique ; ils écarquillent les yeux lorsqu'ils me voient prendre un dosaï dans une feuille de bananier pour accompagner mon café. Partagés entre la méfiance et la curiosité, ils me demandent si c'est bon, ce n'est pas bon c'est délicieux, la sauce est particulièrement relevée, veulent-ils goûter ? Ils prennent une mine légèrement écoeurée, non merci. Avant que le train ne reparte, je prends des beignets et un thé chaï pour Assia, que je réveille avec des odeurs de lait chaud, de cannelle, de cardamome et de vanille ; elle s'étire, demande où nous sommes, comment le saurais-je ? As-tu bien dormi ? Comme un enfant. Elle délaisse bien vite ses beignets pour le dosaï, dont elle me pique la moitié, comme attendu. Deux enfants entrent à nouveau dans le compartiment pour mendier, Assia et Joost demeurent pareillement indifférents, une douce pitié remplit le regard d'Hannah ; les gamins insistent, je donne à chacun un stylo et un carnet, avec le reste des beignets auxquels Assia n'a pas touché, ils repartent ravis. Assia fait les gros yeux, j'espère que tu ne vas pas passer tout le voyage à donner à tout le monde, siffle-t-elle, les stylos c'est cool, mais l'argent et la bouffe ? J'ouvre le livre sur Bouddha et lui en lis un passage. « Si je donne, qu'aurai-je à manger ? » Cet égoïsme fera de toi un ogre. – « Si je mange, qu'aurai-je à donner ? » Cette générosité fera de toi le roi des dieux. Assia ne dit plus rien. Un des enfants revient, très fâché, son stylo ne marche pas ! Je lui montre comment débloquer la bille sur la semelle de sa tong, il repart joyeux.

    La gêne me gagne quand Hannah me prend en photo, n'est-ce pas un peu trop ? Je leur ai menti hier, à elle et à Joost, lorsque j'ai prétendu que je n'avais pas, face à la pauvreté, de cas de conscience ; j'en ai un et il est de taille. Ma main gauche n'a pas ignoré ce qu'a fait ma main droite, je n'ai pas pratiqué en secret l'aumône. Ai-je cherché à en tirer gloire ? C'est le problème fondamental, jamais résolu, sur lequel repose la foi entière. Que l'intérêt se cache derrière la charité et la religion s'écroule : il n'y a pas d'acte moral. Que le désintérêt puisse se prouver est une contradiction dans les termes. Le véritable don est indémontrable, c'est ce qui fait sa beauté et sa vérité ; laissons les preuves à ceux qui ont toujours besoin de tout compter. Le Bouddha : Tous ceux qui sont malheureux le sont pour avoir cherché leur propre bonheur ; tous ceux qui sont heureux le sont pour avoir cherché le bonheur d'autrui. Je lis ça, dans la patrie de Bouddha, où chaque jour des millions d'Indiens pratiquent la charité.



Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay



mardi 27 avril 2021

La dixième porte

 



        Peu nombreux sont ceux, dans le bar, qui ont interrompu leur discussion pour regarder les informations. La ville est sous des pluies diluviennes depuis des jours, qu'y a-t-il d'étonnant à ce que certains quartiers soient inondés ? Le quartier des hôtels est au sec, de même que les quartiers chics, les rues touristiques et commerciales ; les débordements de la mousson et son habituel lot d'afflictions ne touchent, comme souvent en Inde, que les Intouchables. Pourrons-nous quitter la ville ce soir ? Nous avons réservé pour un train de nuit, nous verrons bien, la patience en Inde est une sagesse. Pour la dernière soirée à Mumbai, nous avions prévu de nous faire un grand restaurant ; l'ambiance n'est pas à la fête, nous préférons aller dans un petit resto de quartier qu'on affectionne, le Bagdadi. Sortant sur Colaba Caseway, j'offre un parapluie à Assia qu'elle accepte avec joie ; elle le déploie, résolue, comme s'il était capable à lui seul de protéger la ville entière de la pluie.

    Rendus au Bagdadi, je désire me laver les mains avant de passer à table – dans ce resto populaire on mange avec les doigts, du moins ceux de la main droite, la gauche étant réservée à la toilette intime –, j'ignore où est la salle d'eau, les toilettes ne sont indiquées nulle part, je demande à un serveur qui prend un air embarrassé ; il revient plus tard et me demande de le suivre. Nous devons ressortir et faire le tour du pâté de maison pour pénétrer dans une cour sombre où les rats fuient devant nos pieds, frôlant nos chevilles de leur longue queue ; des gamins sont là qui attendent, entre deux tas d'ordures, à peine abrités ; le serveur me désigne les trois portes d'une petite bâtisse en béton, me précisant qu'il attendra que j'aie fini pour me raccompagner. A-t-il peur que je ne retrouve pas le chemin du restaurant ? Est-il arrivé à certains clients, essentiellement occidentaux, de ne pas en revenir ? Ou alors délestés de l'argent nécessaire au règlement de l'addition ? 

    La pluie et la nuit m'empêchent de distinguer nettement les contours de la cour, la provenance de certaines voix. De la première porte émane une odeur prenante de ganja, je tire sur la poignée, trois jeunes se découvrent à moi, en train de rouler et de fumer, à peine surpris par mon intrusion ; ils me font signe de refermer la porte, sans que je n'arrive à savoir si je suis invité à entrer ou à sortir. De la seconde porte provient une agréable odeur de savon, sa poignée cède aussi facilement que la première – sont-elles toutes dépourvues de verrou ? –, accroupies entre le robinet tordu et le trou noir des toilettes, deux femmes lavent du linge ; leur visage inexpressif m'enjoigne de tenter ma chance à côté, à la troisième porte d'où s'exhale une forte odeur de merde. Je veux tirer sur la poignée, cette fois-ci elle résiste ; je force, la clenche est peut-être seulement coincée ? Je donne un grand coup, à l'intérieur quelqu'un défait le verrou en même temps et pousse, je prend la porte en pleine figure, ce qui fait éclater de rire le serveur et les enfants. L'homme sortant s'excuse tout juste, me laissant seul avec les relents de ses excréments. Je suis sonné, la douleur est vive à la tête, heureusement le nez n'a rien ; je regarde dans le miroir moucheté des toilettes, je saigne entre les yeux, un clou rouillé ou un éclat de bois m'a ouvert le front, me laissant un stigmate on ne peut plus indien, comme un tika, prunelle rouge d'un deuxième regard que les Hindous et les Bouddhistes appellent communément l'œil de l'âme. La blessure est superficielle, le saignement cesse avec l'eau froide ; la marque promet d'être belle, à côté de celle du tison de cigarette que m'a faite mon oncle prêtre. Selon les textes sacrés de l'Inde, le troisième œil constitue la dixième porte de l'homme envisagé comme une cité ; elle s'ajoute aux neufs portes des sens que sont les deux yeux, les deux oreilles, les deux narines, la bouche, l'urètre et l'anus. Dans le parfum infect de la merde douce, me voici marqué du sceau de l'invisible.



Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay



mardi 20 avril 2021

Le gardien de son frère

 



        Tu as vu ça. Quoi ? Assia lève la tête de son milk-shake et se tord le cou pour regarder l'écran. Les inondations à la télé, des quartiers entiers de la ville sont sous l'eau, le métro est inondé, la police et la marine ont dû intervenir, on parle de centaines de disparus… Assia et moi nous taisons pour écouter la suite des informations ; la présentatrice, placide, énumère les conséquences des intempéries qui s'abattent sur Mumbai depuis plusieurs jours : écoles et administrations fermées, axes routiers coupés, lignes de train paralysées. La météo prévoit de nouvelles précipitations pour demain, les autorités redoutent un alourdissement du bilan humain, des épidémies dues à la contamination de l'eau par les déchets. Des images de sinistrés, luttant dans le mouvement des eaux pour tenter de sauver leur vie ou leur maigre bien, se succèdent ; l'une d'elles, celle d'une petite fille accrochée à une planche, pleurant et criant à l'aide, me serre le cœur et la gorge, me renvoyant d'un coup dix-huit mois en arrière, quand les premières vidéos provenant de l'Océan Indien sont parvenues en Occident, donnant la mesure du tsunami qui venait s'abattre sur l'Indonésie, la Thaïlande, le Sri-Lanka et l'Inde et qui avait, le lendemain de Noël, anéanti la vie de deux cent cinquante mille personnes en quelques instants. 

    Était-ce parce que je connaissais les lieux et les personnes qui avaient été touchés en partie par la catastrophe que j'ai été à ce point bouleversé ? Par le fait que les images et les commentaires ne provenaient pas tout d'abord de professionnels de l'information, mais de témoins directs et de victimes, vacanciers ou expatriés, ayant filmé eux-mêmes le drame ? Il est rare que les journalistes prennent la mesure réelle d'une tragédie, qu'ils parviennent à saisir l'émotion qu'elle suscite, sa vérité ; comme pour le 11 septembre ou le tsunami, le ton juste et les bonnes paroles ne tiennent pas longtemps, à peine quelques heures, au mieux un jour ou deux ; la pub s'arrête, des reporters pleurent avec les victimes, avant que leur naturel ne revienne au galop, avec la pression des annonceurs, la course à l'audience et les luttes de parts de marché. Pour la première fois de ma vie, j'ai envoyé un chèque, d'une somme dérisoire, à la Croix-Rouge et j'ai prié pour les morts, les blessés et les millions de sans-abris, sans demander au Seigneur pourquoi. C'en était donc fini de l'indifférence, de l'habitude et de la résignation dont j'avais fait mon pain quotidien depuis l'adolescence ? La Croix-Rouge appellerait bientôt à l'arrêt des dons – l'argent ne fait pas tout – et des témoignages continueraient d'affluer, toujours plus poignants, l'envie d'y aller pour aider m'aura pris plus d'une fois. 

    Des survivants insistent, encore aujourd'hui, pour dire à quel point c'est dur, non pas tant d'avoir vécu ça, mais précisément d'y avoir survécu. Ils répètent tous, pourquoi moi ? Pour quelle raison m'en suis-je sorti et pas les autres ? La culpabilité du survivant est connue, identifiée comme telle par les psychologues et les psychiatres, elle n'en demeure pas moins énigmatique. Qu'il est étrange qu'une personne, au lieu de se dire quelle chance j'ai eu de m'en sortir alors que tant d'autres sont morts, en arrive à penser le contraire et se laisse envahir par un sentiment d'injustice, dont elle ne sortira d'ailleurs – comme d'autres victimes de catastrophes le soutiennent – qu'en prenant la décision de mener dès lors une vie qui a du sens, une vie qui vaille la peine, une vie bonne qui, selon leurs propres mots, pourrait racheter celles des disparus. Il est toujours dommage d'attendre de connaître le pire pour se décider, enfin, à vivre pleinement sa vie ; il n'est jamais trop tard pour se découvrir le gardien de son frère, et pas seulement dans la souffrance et la mort.



Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay



mardi 13 avril 2021

Tours du silence

 



        Je cherche avec Assia les tours du silence, sans les discerner, les arbres denses cachent l'essentiel ; nous n'apercevons que le vol des vautours, peu nombreux, au-dessus des ossuaires. Assia trouve ça quand même étrange, quoi ? De vouloir gagner le ciel en passant par l'estomac d'un oiseau ? Non, mais de laisser son corps en plein air, comme ça, pour qu'il soit dévoré par les vautours. Hum, son propre corps, passe encore, ça vaut bien les asticots après tout, mais le corps de ses parents, de l'être aimé, de son propre enfant ? Je t'imagine mon amour, allongée sous le soleil implacable, les vautours se posant autour de toi, te crevant en premier les yeux, à moins que les corbeaux ne soient passés avant eux, puis leur bec attaquant le ventre, leur long cou plongeant dans les viscères, perçant le foie et l'estomac, déchirant les intestins, terminant le festin par l'utérus ou l'anus, les morceaux de choix ! Charmant, dis-moi. N'est-ce pas ? Mais pourquoi ne brûlent-ils pas les corps, comme les Hindous ? Le feu est sacré pour les Parsis, sa pureté, comme celle de la terre, de l'eau et de l'air à laquelle ils croient, ne pourrait être que souillée par un corps entré en décomposition ; c'est pour cela qu'ils ne peuvent pas non plus enterrer les morts ni les jeter à l'eau ; la seule solution est donc de les laisser aux soins des charognards volants, qui sont en Inde depuis toujours les principaux équarrisseurs de cadavres, empêchant la prolifération des mouches, des rats et des épidémies.

    Observant les vautours, beaucoup plus gros que je ne les imaginais, je leur trouve d'un coup une certaine noblesse, et même de la beauté, avec leur grand collier de plumes et leurs ailes magistrales ; quand ils volent, il est difficile de faire la différence avec un aigle. Après tout, eux aussi respectent le vivant en refusant de se faire oiseaux de proie ; comme les Parsis, ce sont des pacifistes et des écolos-recycleurs avant l'heure. Un article paru dans The Times of India m'a appris que ces nobles fossoyeurs étaient en voie de disparition, victimes d'une insuffisance rénale dont on vient tout juste de découvrir la cause : le diclofenac, un anti-inflammatoire que l'homme donne en masse au bétail et que les vautours retrouvent, hélas, dans les carcasses qu'ils nettoient. Trois espèces de vautours auraient déjà pratiquement disparu. Pauvres rapaces nécrophages, dont l'estomac est capable de résister à presque tous les microbes, choléra et anthrax compris, les voilà en train de se faire décimer par un médicament. Il est su qu'il n'y a pas que mort que l'homme souille la nature. Quand retrouvera-t-il le sens du sacré ? Les Parsis, qui estiment que les animaux aussi ont une âme et qu'à ce titre il faut les respecter, sont les premiers à souffrir de ce problème de santé publique ; les dépouilles de leur communauté s'accumulent, elles ne sont pas décharnées assez vite, le voisinage se plaint des odeurs pestilentielles que ramène le vent. Des panneaux solaires viennent d'être installés, afin d'accélérer la décomposition ; des Parsis orthodoxes crient à l'hérésie, pourquoi pas un four à micro-ondes pendant qu'on y est ? Les milans dorés et les corbeaux, que nous avons vus par milliers dès le premier matin par la fenêtre de l'hôtel, remplacent peu à peu dans leur tâche les grands vautours. 

    La plus grande des ironies pour les Parsis, sans doute la plus cruelle, est qu'ils risquent de disparaître eux-mêmes avant les derniers vautours, que des scientifiques se sont mis à vouloir sauver. Communauté dont le nombre est sans commune mesure avec son influence – à peine soixante-dix mille âmes en Inde, résidant principalement à Mumbai –, elle ne cesse de voir sa démographie décroître de décennie en décennie. Pratiquant l'endogamie, le mariage exclusif entre personnes de la même religion, les Parsis ne peuvent empêcher leurs enfants de suivre le mouvement du monde et les évolutions de la société : ils se marient de plus en plus tard et fondent des familles de moins en moins nombreuses ; des femmes restent célibataires par défaut de partenaire ; sans même parler du taux de fécondité en baisse et des problèmes de consanguinité, l'attrait de la mixité, dans une société ouverte et multiculturelle, se fait de plus en plus prégnant. Ne reconnaissant pas les enfants issus de couples mixtes, les Parsis se résignent ainsi autant qu'ils s'y condamnent à une disparition annoncée, que les démographes estiment à une cinquantaine d'années seulement. Se pourrait-il qu'une des plus anciennes communautés, porteuse d'une religion fondatrice plusieurs fois millénaire et dont les membres sont aujourd'hui parmi les plus riches et les plus puissants de la planète, puisse s'éteindre de la sorte, dans le silence et l'indifférence ? Le bon milliard d'Indiens se soucierait-il de soixante-dix mille Parsis ? Les vautours, dans leur détresse, ont su susciter plus d'émoi. 




Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay



mardi 6 avril 2021

Tits 'n Clit and Elephant Dick

 



        Au second étage, après avoir contemplé les bronzes et les ornements de temples tibétains conservant en eux toute la profondeur et l'intensité de la foi, je me surprends à admirer les arts décoratifs des dynasties chinoises et mogholes, les raffinements de la jade, de l'argent et de l'ivoire ciselés, les motifs des paravents japonais, l'éclat des porcelaines et des coraux du XVIIIème siècle, l'élégance définitive des sabres et des poignards. Le beau et l'utile peuvent donc s'unir pour échapper à jamais à la mode et au temps ? Plus on se rapproche de notre époque et plus les choses se gâtent. Le XIXème siècle est une catastrophe : le raffinement et le luxe aristocratique se transforment en pompe et en apparat bourgeois ; les portraits de la famille royale deviennent des sommets d'ostentation ridicule et les plein-pieds académiques de notables des concentrés d'orgueil infatué. Les hommes ont remplacé les dieux et le moins que l'on puisse dire est qu'ils ont du mal à tenir la pose. Je me réjouis devant Assia, les tableaux sont piqués et l'odeur de moisi qui s'en dégage est tenace ; dans un siècle ou deux, une humidité invisible et des champignons microscopiques auront achevé de détruire ces vanités. En fin de visite, un Rubens inespéré, un Titien caché et des Gainsborough dispersés font toute notre joie et nous lavent les yeux.

    Quand nous sortons, la pluie a cessé. L'art des siècles passés, c'est très bien, mais qu'en est-il de l'art aujourd'hui, en Inde ? Rien de tel qu'un musée d'art contemporain pour savoir où en est exactement un pays avec ses libertés, mais aussi avec la vérité, indépendamment de ses velléités politiques ou de ses prétentions morales. Là où l'art est censuré, il n'est pas rare que les corps soient emprisonnés et torturés. La plus grande démocratie du monde – un milliard de citoyens – autorise-t-elle toutes les formes d'expression, y compris les plus avant-gardistes ? Nous n'avons qu'à traverser la rue pour nous rendre à la Jehangir Art Gallery, qui a l'immense avantage de présenter une exposition d'artistes indiens vivants. La première salle nous déçoit, les artistes exposés sont effectivement contemporains mais la plupart utilisent un langage pictural qui date, au mieux, du XIXème siècle et qu'ils associent avec plus ou moins de bonheur aux codes religieux de leur culture : cela donne du Cézanne dans le meilleur des cas, du Bernard Buffet dans le pire ; seul un Christ rouge en marionnette m'arrête un instant. 

    La deuxième salle dévoile un artiste beaucoup plus intéressant, Janjeev Khandekar, dont les toiles font s'interpénétrer des corps dénudés, des avions, des virus et des sites internet, exprimant assez bien la modernité, les limites et les impasses d'un plaisir instantané. Une de ses installations montre un homme nu, bandant, tenant les fils de ses addictions – sexe, alcool, drogues, écrans en tout genre –, s'imaginant peut-être maîtriser son environnement alors qu'il est de toute évidence tiraillé par lui, pour ne pas dire aliéné. Du temps où le désir était sous tutelle spirituelle, jouissait-on moins ? Maintenant que son assouvissement est devenu une injonction sociale, jouissons-nous davantage ? Sommes-nous plus libres ? Voilà ce que semble se demander l'artiste, non sans pertinence, avec des modes d'expression d'aujourd'hui, à défaut d'être ceux de demain. Titres des oeuvres ? À la recherche de ma meilleure baise. Première pisse du matin. Intitulé de l'exposition ? Tits 'n Clit and Elephant Dick. Mais que fait la police morale de Mumbai ?



Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay



mardi 30 mars 2021

Danse indienne

 



        Dans la salle suivante, des statues de Krishna évoquent un dieu musicien, léger et dansant, auquel Nietzsche a dû penser, en bon lecteur des Védas, lorsqu'il prétendait ne vouloir croire qu'à un dieu qui danse. Avait-il besoin de remonter si loin dans le temps pour trouver une figure de divinité dansante ? Jésus n'a-t-il pas dansé aux Noces de Cana ? Ce même Jésus dont le Père veut qu'on Le loue par la danse et la musique, qui boit du vin en compagnie des femmes et à qui il est reproché de trop fréquenter les prostituées ; lui qui fera de Marie-Madeleine sa disciple préférée, la seule qui l'accompagnera jusqu'à la mort et qui sera la première à le voir ressuscité. Les religions n'accordent-elles pas au féminin, paradoxalement, une place plus importante que la science ne le fait ? Krishna, ici, est représenté en train de séduire de jeunes et jolies bergères, les gopis, en leur jouant de la flûte – pour ne pas dire du pipeau – ou accompagné de sa favorite, la somptueuse Radha, qui est déjà mariée avec un mortel, ce qui ne semble pas gêner la divinité plus que ça. Sur la fresque évolutionniste, c'est évidemment un homme qui est figuré, et non pas une femme ou un couple – l'humain, en chemin, a perdu sa moitié –, de même qu'à Lascaux les paléontologues imaginent toujours un peintre et n'envisagent pas une seule seconde que les chefs-d'oeuvre rupestres qui ornent les parois et dont la beauté reste incomparable puissent être l'oeuvre d'une artiste. 

    Est-ce la raison pour laquelle Assia se sent si peu concernée par nos origines caverneuses ou simiesques ? Cet univers scientifique dans lequel nous vivons n'est-il pas trop masculin, jusque dans sa représentation de la reproduction et de la génération, autrement dit trop vulgaire, trop mécanique et trop lourd ? Quelle épaisseur et quelle lourdeur se sont emparées de l'homme pour épargner la femme ? Assia est naturellement douée pour la joie, la légèreté et la danse, elle est un peu plus humaine que moi ; les femmes sont un peu plus divines que les hommes. Krishna danse, Dionysos danse, Jésus a dû danser, la vraie transcendance c'est la danse. Arabesque, battement, pas chassé, pas de biche, saut de chat, cabriole, dégagé, pointes, écart, échappé, fouetté, tour en l'air, grand jeté… Tout dans le corps aspire à l'assomption, au saut de l'ange. Est-ce un hasard ? Assia a fait dix ans de danse classique. Comment ne serais-je pas tombé amoureux d'une danseuse ? Toutes les filles que j'ai aimées savaient danser. Avec Assia notre histoire a commencé comme ça : on sortaient dans le bas du 13ème, au Batofar avant que les créateurs du lieu ne soient spoliés, à la Guinguette-Pirate juste à côté ; on dansait toute la nuit, on rentrait à l'aube pour faire l'amour, avant de sombrer dans un sommeil idéal. Sait-on vraiment faire l'amour si on ne sait pas danser ? Ce n'est pas pour rien que la virée en boîte est inévitable avec les filles, passage obligé sur lequel même le plus mauvais des dragueurs ne peut faire l'impasse, non seulement parce que les filles aiment réellement danser, sans alcool ni drogue la plupart du temps, ce dont les hommes sont souvent incapables – moi le premier –, mais parce qu'elles sentent tout de suite si un homme est à l'aise avec son corps ou pas, s'il sait bouger ses hanches, ses fesses et son ventre ; le plus important : s'il a le sens du rythme et s'il sait s'accorder sur le leur. Une bonne part du racisme provient d'ailleurs de là ; c'est injuste mais c'est comme ça, certains peuples sont plus doués pour la danse que d'autres. 

    Avec Assia nous ne ratons aucune saison de vidéodanse à Beaubourg, y allant plusieurs jours d'affilée et y passant la journée entière, ne déjeunant que d'un sandwich ; à la médiathèque J.-P. Melville, nous louons des DVD sur Seydou Boro, Isaac Julien, Lia Rodrigues, Angelin Preljocav et Sidi Larbi Cherkaoui ; Assia est fan de Opiyo Okach et de Anne Teresa De Keersmaeker – trop techniques et trop complaisants pour moi – ; on va voir des danseurs Butô au Barbizon rue de Tolbiac et aux Voûtes, Raimund Hoghe au Théâtre de la Bastille qui nous bouleverse. Je peux le dire maintenant, j'ai raté ma vocation : ce n'est pas du tout peintre que je voulais faire, ni même musicien, encore moins écrivain – aucun enfant ne rêve jamais de devenir écrivain –, ce que je voulais être, c'était danseur. Je me rappelle le choc et l'émerveillement quand je suis tombé pour la première fois sur un spectacle de Carolyn Carlson à la télévision, j'avais quel âge ? Dix ans ? Onze ans ? Je n'avais jamais rien vu d'aussi beau et j'ai tout de suite envié la grâce irréelle de ces corps en mouvement. J'ai vite compris que je n'aurais jamais ni la morphologie ni la technique suffisante pour devenir un bon danseur – à cet âge-là, je ne savais même pas que je pouvais pratiquer une activité artistique sérieusement, encore moins en faire un métier –, je me suis contenté de taire cette passion secrète et de regarder en cachette les chorégraphies de Merce Cunningham, de Carolyn Carlson et de Pina Bausch. À qui aurais-je pu en parler ? À mes parents ? À mon frère ? À mes potes musiciens ? À des rockeurs ? Assia est la première personne à qui j'en ai fait part, ce qui l'a surprise autant que ça lui a plu. Est-ce que je danse bien ? Est-ce que je sais seulement danser ? Assia le prétend. Quand je lui ai dit qu'au paradis on ne faisait que chanter et danser, elle m'a répondu que ça lui convenait parfaitement, qu'elle était prête à m'y suivre.



Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay