mardi 30 juin 2020

Girl Power


Laure entrouvre la porte du studio, pousse un cri en apercevant sa copine, Nina sourit, alors ? comment ça s’est passé ? Nina se tourne vers nous, demande du regard, pas trop mal, ouais, c’était bien, Laure hurle à nouveau, j’en étais sûr ! On range le matériel, pour une première répète, c’est vrai que c’était pas mal, et même pas mal du tout, Nina a une belle voix, un peu éraillée, quelque part entre Patti Smith et Courtney Love, qu’elle sait monter haut et fort, se place bien, avec une certaine aisance musicale et un instinct sûr de la chanson. Aurélien prend un air exaspéré à chaque nouveau cri de Laure, cherche chez moi la réciproque, elle a l’air sympa Laure, et charmante en plus, rousse coupée au carré avec une jolie taille ; les filles en répète, je n’ai jamais été contre, les ambiances de mecs, c’est vite la colo ou la caserne. Sacha sourit, content de lui, il a réussi son coup, même Aurélien est obligé de le reconnaître, on ne cherchera pas ailleurs, la page Kader est définitivement tournée, de toute façon, le concert sans lui la semaine dernière à l’Espace Curial avec Trivia fut l’un de nos meilleurs, alors, Nina par-dessus… C’est vrai aussi qu’elle est mignonne, ce qui ne gâche rien, une Madonna à ses débuts, mais en brune, regard timide et grande gueule, un air gentiment désespéré dans les yeux, un rire profond et franc. Elle enchaîne cigarette sur cigarette, doit faire une compète avec Sacha, et descend les bières comme nous, sans formalité. Aurélien va ranger sa basse dans le local, Sacha redescend sa guitare, Nina et Laure se sautent dans les bras, s’embrassent, je t’avais dit que ça le ferait, on m’offre un groupe sur un plateau d’argent, et moi qui hésitais, quelle conne, on va fêter ça oui. Je saisis mieux la belle hystérie de Laure, elle est sous coke, en propose à Nina, il est tôt, l’après-midi ne fait que commencer, Fred, tu te joins à nous ? On règle la répète à l'accueil, Jean se marre, caresse sa barbe, mate les deux filles, s’arrête sur Nina, nous glisse un clin d’œil, dites donc les mecs, c’est votre nouvelle chanteuse ? pas mal, eh ouais, qu’est-ce que tu veux. Je me retrouve dans la rue seul avec les filles, Sacha et Aurélien sont devant, les premiers rayons du soleil d’avril percent les nuages, nous réchauffent la peau, j’ai le droit au compliment, super batteur, je renvoie la pareille, très belle voix, je n’en demandais pas tant ; Laure est la colocataire de Nina, elles habitent ensemble un deux-pièces à Montreuil, elle travaille dans l’édition, ça paye bien, elle s’y fait chier royal, le week-end venu, elle s’explose la tête et le reste sans se prendre le chou sur le comment et avec qui. 
Arrivés au bar, Morad nous accueille avec un grand sourire, serre les mains, touche son cœur, on déplace les chaises, collons les tables, faisons de la place, les autres clients se sentent à l’étroit, ça gueule, Morad intervient, tu joueras plus tard, allez laisse les jeunes, Sacha, Aurélien sont assis avec Alain, nous attendaient pour commander, ç’a été la répète ? on m’a dit que oui, pour la première, j’ai pas voulu être là, que tu sois à l’aise, mais j’ai hâte d’entendre, il faut qu’on mette les choses au point, ouais ça va, je vois de quoi tu parles, t’inquiètes, avec Sacha et Aurélien on a bien discuté, on est d’accord, pas de plan, de retard ou d’absence, OK ? ouais ouais, et puis il faut que tu te mettes au chant en français, le groupe signera jamais si les chansons sont toutes en anglais, il faut au moins quatre cinq titres dont un qui puisse passer en radio, je sais de quoi je parle, promis je vais m’y mettre, sérieux ? ça va, c’est plus une gamine, lâche là un peu, tu vas voir, elle va assurer ma copine, allez, la même chose. Nina vient se mettre à côté de moi, alors comme ça t’es en philo ? c’est qui ton philosophe préféré ? Spinoza ? c’est pas vrai, moi aussi ! je te dis ça, ça remonte à la terminale, ça fait déjà un bail, la philosophie du désir, le conatus, on dit comme ça ? la nature désirante de l’homme, le plaisir comme indice de l’augmentation de son pouvoir d’exister, la douleur comme signe de sa réduction, c’est exactement ça, j’adorais les cours, c’est con, j’aurais bien continué, une année c’est trop court, tu travailles aussi Sacha m’a dit ? Oh de l’intérim, secrétariat bilingue, je bosse comme ça, j’arrête dès que ça me soûle, je fais la fête, je claque tout, et quand j’ai plus de thunes, je rappelle la boite. Nouvelle tournée, on trinque au groupe, Alain, un plan fête ? soirée au Bataclan, Fred, ta copine nous rejoint ? elle bosse ce week-end, elle est du matin, on l’a voit jamais ta copine, en même temps, le rock, je crois que c’est pas trop son truc, les bars enfumés non plus, elle est délicate ta copine, oui c’est une princesse, c’est ma tournée, qu’est-ce que vous prenez ? Sacha un picon, un blanc sec pour Nina, un kir pour Laure, deux demis, pas pour moi je rentre, y’a Annabella qui m’attend, tu fais chier, c’est ça l’amour, Aurélien c’est pas un fêtard, le jour où tu le verras danser, en parlant de danser, le plan teuf, ça en est où ? faut que je rappelle pour les invites, quelqu’un a écouté le dernier Prodigy, le single là, Firestarter ? la bombe que c'est, je vais avoir le CD en avant-première, tient pas la distance, sont bons juste pour les singles, ça fait pas un album, et alors ? t’aimes pas Nirvana toi, comment c’est possible ça ? truc de camionneurs, préfère largement Hole, Live through this, t’as trop bu ou quoi ? les Red Hot ? rien à voir, eux faut qu’ils arrêtent, ah ouais Aeroplane, c’te daube, j’te parle de Warped, Navaro, quel poseur celui-là, on est d’accord, faut qu’on repasse à la maison pour se changer, vous avez qu’à venir prendre un verre, j’appelle Hanna, elle fout quoi ta sœur ? j’sais pas, c’est pas moi qui vis avec, Aurélien, ça y est t’es parti ? on est invité à une bouffe, vous faites quoi ? apéro chez Nina, après on avise, Bataclan, sinon au Charbon, le Cannibale, un coup à finir au Cithéa, t’as raison, ouais ben sans moi, Ah non Morad, pas une dernière, c’est abusé, qui a commandé ? C'est celle du patron, les gars, on n’est pas parti. Fred, t’es des nôtres ? j’appelle Estelle, quelqu’un a de la monnaie ?




           Extrait de La course aux étoiles
roman paru aux Editions de l'Irrémissible



mardi 23 juin 2020

Del Silencio

        Périph argenté, givre brillant, guirlandes de phares rouges et jaunes et blancs dans la brume des pots d’échappement, la moto trace dans la nuit à travers les automobilistes au pas, j’ai trois blousons, deux pantalons, trois paires de chaussettes, deux paires de gants, il doit faire moins dix, l’air gelé pénètre le casque, le nez dégouline sous la cagoule, les doigts au bout des freins et de l’embrayage s'ankylosent. Sortie Porte de Clignancourt, les voitures s’entassent au carrefour, les accès à la station de métro sont fermés, aucun bus ne circule, les piétons marchent en longues files déliées sur le trottoir ; sur le boulevard, au milieu des voitures, j’invente un chemin parmi le labyrinthe de pare-chocs, trouve une voie jusqu’au studio. Coup d’épaule dans la porte capitonnée, cymbales et caisse-claire sous le bras, bières dans les poches, Sacha sur l'accordeur, Aurélien une canette à la main, ne s’attendaient pas à me voir, s’en félicitent, j’ai emprunté la moto de mon frère, c’est le bordel pour venir jusqu’ici. Je me déleste de l'équipement, on fait quoi ce soir ? le répertoire, je n’ai pas eu le temps de bosser tous les morceaux, pas de problème, ça me va, je règle la batterie, vire deux pieds, un tom, descends une bière, balance générale, le volume c’est OK. On commence par Del Silencio, avec l'intro cassée, l'ouverture ample, sa violence contenue, je cogne dur, faut que ça sonne sinon ce n’est pas la peine, signe de tête d’Aurélien pour me rappeler le break, Sacha en embuscade, tunnel sonore, retour à la surface, le morceau se déploie, prend son envol, le son enfle, rempli la pièce, les mesures se déroulent ; fausse agonie, soubresauts de notes et de crashs, on enchaîne avec Flesh, trop rapide, trop pop pour moi, je suis à la traîne, récupère le temps sur les syncopes du refrain, les doigts tirent un peu, les avant-bras chauffent, il faut que je respire correctement, j’imagine la voix absente, me laisse porter par elle. Longue gorgée de bière, c’est L’heure Vide, la basse commence, bondissante, la batterie dessus est une évidence, la rythmique forme un bloc compact que la guitare survole, harmonique, pour s’y recoller ensuite, abrasive. L’alcool chauffe le sang, les pieds se font plus véloces, les pédales répondent mieux, comme si le métal chauffé devenait plus flexible, même sensation avec le bois des baguettes, il paraît plus souple, se transforme peu à peu en extension naturelle des mains, en prolongement agile des doigts. Sacha est arc-bouté sur sa guitare, éructe les accords saturés, détache une à une les notes claires, replonge tête-bêche dans la saturation, Aurélien, menton sur la clavicule, les yeux rivés sur le manche, ondule sur la basse. Une baguette qui casse, encore une, je cercle trop les coups, j’en saisis une autre avant qu’ils ne s’en rendent compte, le dos se dénoue, je ne me contente plus de marquer le temps, je le crée : c’est une matière élastique que je modèle pour le soumettre aux autres. Nouveau morceau, le son monte encore, Sacha est pris de convulsions, libère dans des spasmes des cris stridents qu’il broie sous le pied à la pédale, Aurélien martyrise ses cordes, se livre lui aussi à la distorsion, jette des regards de petit diable, il ricane, me désigne d’un mouvement de sourcils Sacha qui part en torche. Les éléments de la batterie sont maintenant des organes du corps, tout bouge en moi, s’agite, je suis fait de peaux et de cerclages, de vis et de bois travaillé, de ressorts et d’écrous, je sonne, je tonne, je tempête ; la grosse-caisse résonne dans le ventre, les toms dans les côtes, la caisse-claire frappe la tête, les cymbales vrillent les oreilles, tout vibre et tremble, je sue, c’est du sport, de la mécanique, de la sorcellerie. Sacha, bouche écumante, se révulse, la basse est trop forte, tout comme la batterie, à cette allure on finira tous sourds, la chaleur a gagné le studio, c’est une fournaise, on dégouline de partout, la sueur pique les yeux, brûle la peau, rend les instruments poisseux, c’est un enfer, un haut-fourneau en plein hiver, je frappe, je pilonne, Aurélien martèle, Sacha a cassé une corde, l’arrache du poing, continue comme si de rien n'était ; les gamelles des amplis au bord de la rupture vrombissent, le morceau se termine dans une apocalypse de larsens et de dissonances, coups de pieds sur les pédales, le silence se fait, les amplis ronflent, les oreilles sifflent. Changement de corde, ré-accordage, la lumière est trop crue, je dévisse une ampoule pour Duende, le gros morceau du répertoire, selon Kader un fado, pour nous un flamenco impossible. Je reprends mon souffle, Sacha ouvre, accords tendus, les poils se dressent sur les bras, la nuque, Aurélien frotte les cordes au zippo, ça grince, gémit, implore, la tension grimpe à chaque mesure, tonnerre, déflagrations, cavalcades de coups, détonations, je roule, percute à contretemps, démembré, laisse filer, Aurélien a posé le briquet, reprend le médiator, va entrer pour de bon, et moi avec lui, je saisis les baguettes, à l’envers pour qu’elles aient plus d’attaque, encore un instant, derniers regards, ça éclate, on est déjà à fond, Aurélien et moi matraquons la cadence, soudés l’un à l’autre, les médiums acérés découpent le sternum, ouvrent le torse en deux, touchent droit au cœur ; les basses secouent les intestins, retournent l’estomac, c’est un raffut, une furie, de la sauvagerie. Sacha descend sur le manche, la guitare hurle, la peau se rompt, la chair se tord, libère les nerfs à vif ; le rouge envahit la pièce, le feu a pris, Sacha ne touche plus le sol, il lévite au-dessus porté par le son, je tape plus fort, je suis au maximum, je cogne encore plus dur, accélère, je ne peux pas lâcher le moindre lest, les articulations des index et des poignets me font mal, les mains cuisent sous le frottement du bois, des crampes naissantes me tétanisent les muscles ; il faut tenir jusqu’au bout, jusqu’à la rupture s’il le faut, le tom-basse s’écroule, un pied a cédé, le tilter ne tient plus depuis longtemps, la ride incontrôlable se déforme sous les coups, la crash virevolte dans tous les sens ; les peaux distendues ne me renvoient plus les baguettes, elles s’enfoncent, frappent les cerclages, glissent au bout des doigts, le sang gicle, j’ai dû m’ouvrir quelque part sur le métal, on bastonne, à s’en rompre les os, le sol tremble, je ne vois plus rien, le feu sort de mes poumons, râles de soufre, cri asphyxié, final en apnée, le cœur tambourine contre la poitrine, prêt à jaillir, galop de la grosse-caisse, crescendo infernal, le vacarme explose, se fracasse contre les murs. Résidus de vibrations, résonances, silence ahurissant, moucheté rouge sur la peau blanche de la caisse-claire, tympans douloureux, persistance suraiguë à l’oreille gauche, quelqu’un reveut une bière, hébétude, quelle version, majeur ouvert, ils ont des pansements à l’accueil, quand est-ce que Kader doit arriver ? pas eu au téléphone, jusqu’à quand les grèves ? comment ça pèle, pour le concert ça risque d’être galère, finalement Alain n’est pas passé, il devait nous montrer les affiches, je revisse le tom, range les cymbales, me rhabille, tu viens au bar avec nous ? mon oreille siffle vraiment.



Extrait de La course aux étoiles
roman paru aux Editions de l'Irrémissible



mardi 16 juin 2020

Réouverture des bars



        Boulevard de Ménilmontant, premier bar, première bière, je retire de l’argent, un autre bar, une autre bière, bientôt dix-neuf heures, Le Soleil, novembre, la terrasse est rentrée, je me fraye un passage entre les chaises empilées et les tables, contourne les clients, allures d’artistes, de traînards, de galériens, underground parisien, tout le monde habillé en noir ou presque, cherche un mec qui s’appelle Sacha, guitariste, se décrivant comme « de taille moyenne, brun, cheveux longs, avec des bagues. » C’est notre ancien manager qui leur a refilé mon numéro, il les a vus avec Marc sur scène, les a trouvés excellents, a appris qu’ils cherchaient un batteur, il a tout de suite pensé à moi, Marc aussi a pris une grosse claque en les voyant, ça lui a même foutu un sacré coup au moral, mais venant de nous séparer il n’y a pas une semaine, ça lui aurait fait mal de nous mettre en relation. Je crois l’apercevoir sur un tabouret au comptoir, me devine le premier, enchanté, un demi pour moi aussi, c’est Laurent qui m’a passé ton numéro, votre groupe vient tout juste de splitter on m’a dit, les autres ne devraient pas tarder, comme je te l’ai dit au téléphone, les références, c’est toujours un peu chiant, nos influences sont très larges, disons qu’on est plutôt Syd Barret, les premiers Floyd, pour la totale liberté de composition, dans les années quatre-vingt, Mike Scott période This Is The Sea, Joy Division, Jesus and the Mary Chain, on a été très new-wave en fait, plus récemment, Pixies, Jane’s Addiction, Deus, la power-pop quoi, et toi ? t’écoutes quoi en ce moment ? Plus Red Hot, John Frusciante surtout, son album solo, connais pas ? personne ne connaît de toute façon, il a dû en vendre mille, dont trois en France, Rollin’s Band, Weight, pour la puissance, le premier Rage, pour la colère, enfin des mecs bien énervés, pas mal de trucs dans le Hip-hop, Public Enemy. Euh, Red Hot, ouais, c’est sûr, rythmiquement c’est bien, même si je ne suis pas fan, on se remet ça ? Sacha a un petit air malin, le regard de côté, avec de temps à autre des lueurs d’inquisition dans les yeux, ses lèvres qui cherchent à dissimuler une dent trop en avant donnent à sa bouche une jolie moue et un air dubitatif à la plupart de ses expressions. Le verre cogne le zinc, c’est pour moi, non laisse, le reste du groupe arrive, présentations : Aurélien, bassiste ; Alain, manager ; Kader, chanteur, au jeu de qui fait quoi, j’aurais perdu, le manager a une tête de chanteur, le chanteur une tête de bassiste et le bassiste a la tête de Kurt Cobain.
    On passe en salle, demi pour tout le monde, Alain, face de boxeur, front bas, arcades sourcilières tombantes, le geste qui souligne le verbe, bagout inné, on demande une certaine disponibilité, un investissement, on a eu des baltringues, des requins, on a donné, pas de soucis, jamais raté une répète de ma vie, ni même arrivé une seule fois en retard, des concerts, oui, quelques-uns, enregistrements aussi ; Sacha, interrompant Aurélien, Alain est dans la presse spécialisée, il a ses entrées dans toutes les maisons de disques, Aurélien est graphiste, il s’occupe de tout le visuel du groupe, ça peut aller très vite ; Aurélien, yeux bleus délavés, le visage marqué de tous les excès, figure de rescapé, on a des dates à assurer, des premières parties, faut qu’on soit sûr. Ce n’est pas un entretien d’embauche mais presque, les gars recrutent pour un mauvais coup, un braquage ou un truc du genre, chacun fait le dos rond, grossit la queue, c’est du sérieux, je réponds au bluff, ne sais pas du tout si je fais l’affaire, l’envie d’en être, ces gars sont trop beaux. Une autre tournée, Kader en retrait, à l’autre bout de la table, de trois quarts, brun aux lèvres lippues, large sourire de séducteur, « Pour moi c’est OK », comme s’il m’avait jugé dès le premier coup d’œil, il vit en Espagne, ne revient sur Paris que pour les répètes, les concerts ou les enregistrements, ça n’a pas l’air de les déranger plus que ça. Ils se regardent tous, confirmés visiblement dans leur première impression, dernière tournée et on bouge, je suis invité à venir écouter la maquette dans un squat juste à côté où vit Aurélien.
    Escalier défoncé, odeurs de moisi, de litière, semi-obscurité, plaisanteries sur Aurélien qui sort avec la fille d’un dessinateur célèbre, baise utile, ça charrie, Alain pote avec Robert Smith rencontré aux Trans, mythomane, porte entrouverte, verrou ballant, trou béant dans la pièce qui donne sur l’appartement du dessous, attention de ne pas tomber, le poste est pourri mais ça devrait aller, ghetto-blaster posé sur le rebord de la cuisine, assis autour d’une bobine de chantier, on écoute les morceaux en descendant les bières. Le son est pas mal, chant puissant, lyrique, parfois geignard, basse métallique et ronde, à la fois rythmique et très mélodique, guitare éruptive, tout en larsens et saturations, batterie technique, un peu sèche, limite raide. Sacha fume clope sur clope, Alain commente chaque morceau, semble parler pour tout le monde, seul Aurélien lui dispute la prérogative, Kader reste toujours aussi silencieux, sourit à chaque fois que je tends un regard vers lui. D’autres noms fusent, rencontrent l’approbation générale, My Bloody Valentine, Passion Fodder, Marquis de Sade, les Smiths. Puissant et sensible, du style, Marc et Laurent ne s’étaient pas trompés, c’est OK pour une première répète, j’ai repéré en douce les rythmes qui peuvent éventuellement me poser problème, un morceau un peu trop rapide pour moi et un faux trois-temps à embrouilles. La dernière chanson, une balade en espagnol qui se termine dans un délire bruitiste, avec un question-réponse guitare/violon, achève de me convaincre. Ultime bière, Aurélien me raccompagne dans l’escalier plongé dans le noir, faut voir ce que ça donne en studio, on se rappelle pour bloquer une date, demain, ça marche, en tout cas humainement ça le fait, le métro c’est sur la gauche. Je repars la maquette en poche, traverse le boulevard à travers les voitures qui klaxonnent, croise sur le trottoir des regards hostiles ou indifférents, l’alcool engourdit le corps, rend l'équilibre approximatif, entrant dans le métro je repense à ces belles gueules, me demande si j’ai le niveau, le nom, Sugar, me plaît moyen.



Extrait de La course aux étoiles
roman paru aux Editions de l'Irrémissible


mardi 9 juin 2020

Give It Away




        Give It Away retentit dans le bar, je commande à nouveau deux flasques de Mékong, c'est assurément l'un des morceaux les plus forts de l'album, et la meilleure illustration de l'esprit de fusion et de synthèse supérieure que je retrouve également chez Nietzsche. Les Red Hot Chili Peppers ne sont pas simplement des petits mecs californiens qui passent leur temps à faire l'apologie du sexe, de la défonce et de l'amitié – ce qui Ben et moi, en dépit de nos divergences, nous réunit toujours –, ce sont véritablement des artistes dionysiaques, autrement dit des surhommes qui dans la création rédiment le passé et transfigurent l'avenir, qui approuvent la vie quelles que soient les circonstances – les meilleures comme les pires – en refusant de faire de la souffrance et de la mort des arguments contre l'existence. Le trip de l'artiste maudit ne m'attire plus – j'ai assez donné durant l'adolescence –, la sanctification du malheur me fait horreur, j'aspire à une vision solaire de l'existence et à la liberté : depuis Blood Sugar Sex Magic, je ne peux plus écouter un seul album de new-wave. Est-ce vraiment dû aux Red Hot ? Ou à la fréquentation joyeuse de Ben, à son influence ? Ou alors au nouvel amour pour Estelle, le premier qui ne soit pas malheureux ? Sur My Lovely Man, l'un de nos morceaux préférés qui est un hommage à Hillel Slovak, je trinque avec Ben à l'amitié, à l'amour, au voyage et à l'aventure : demain nous partons pour la Rose du Nord, sur la route de l'opium. Quand je pense que les Inrocks, qui ne jurent que par Echo & The Bunnymen et The House of Love, ont chié sur les Red Hot et que Rock'n'Folk a démoli Blood Sugar Sex Magic, lui préférant l'inégal Life 'n' Perpectives Of A Genuine Crossover de Urban Dance Squad sorti au même moment. Ben s'en fout, il ne lit pas la presse musicale. Je le fais rager en lui parlant du concert des Fishbone qu'il a raté juste avant de partir – ces temps-ci avec Xaver nous répétons avec un guitariste, un peu trop métal à notre goût, mais qui est caissier à l’Élysée-Montmartre, ce qui nous permet de rentrer gratuitement à pas mal de concerts. Sont-ils meilleurs que les Red Hot sur scène ? demande Ben, Hum, difficile à dire, une vraie bande de fous, une énergie incroyable, peut-être un peu plus foutraques, les Red Hot sont plus carrés, je sais pas en fait, j'ai hâte de voir ce que ça va donner en concert avec Arik Marshall, leur nouveau guitariste métis.
    Après deux autres flasques de Mekhong réclamés à corps et à cris sur Sir Psycho Sexy, le plus beau morceau des Red Hot qui clôt l'album, l'ivresse et la joie nous transportent hors de Kao San road, à bord du tuk-tuk de Pichaï, le compagnon de la serveuse du Hello qui nous emmène dans un autre bar de la ville ; contrairement à d'autres conducteurs, nous pouvons faire confiance à Pichaï, qui ne cherche pas à nous arnaquer à chaque course – sa copine nous a affranchi sur les vrais tarifs –, ni à nous emmener dans des magasins ou des centres commerciaux auprès desquels il touchera une commission : les Thaïlandais sont bien gentils, mais une fois sur deux c'est quand même pour nous vendre quelque chose. J'ai demandé un endroit avec de la bonne musique, Ben a ajouté des filles, Good music ? Girls ? Ok, come on ! Pichaï roule comme un fou, se frayant, avec art et conviction, d'impensables trajectoires parmi les voitures et les bus, riant de nos têtes quand nous ne prenons pas garde de bien nous tenir à la poignée et que nous manquons de nous faire éjecter de son tuk-tuk, aussi richement décoré qu'une maison des esprits. Pichaï emprunte la highway et nous avons l'impression de nous envoler dans la nuit, parmi les lumières traçantes des phares, des enseignes, des publicités multicolores et les toits pointus des temples éclairés, nous rapprochant du ciel noir de Bangkok, aussi opaque que l'eau sombre des canaux, entre les élans de l'ivresse et le charivari d'un trompe-la-mort de fête foraine qui roule à tombeau ouvert.


Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay


mardi 2 juin 2020

Le monde de demain




        Funky Monks résonne, je tape des mains, pousse un cri de joie et emmène Ben par l'épaule à l'intérieur du bar, je commande au serveur une flasque de Mekhong, le whisky thaï, que je ne connais pas mais que je compte bien descendre avec mon pote Ben. Mélangé au coca, le Mékong se révèle surprenant, l'album des Red Hot défile, je me mets à rêver tout haut, tu vois Ben, c'est comme Chad Smith que j'aimerais taper un jour, je m'y emploie du mieux que je peux, mais c'est d'un niveau… Cet hiver, j'ai intégré une nouvelle formation, appelée E 330, suite à la séparation du groupe que nous formions avec James, Fabrice et Xaver, James ayant voulu virer Fabrice et m'y étant opposé, cela a mis de facto fin à l'aventure. E 330 est un groupe qui a un manager, un camion et qui part en tournée ; j'ai dû apprendre vingt-deux morceaux en trois semaines, avec des rythmes parfois très compliqués, comme des trois temps alternés avec des cinq temps, des breaks improbables ; hélas, la veille du premier concert que je devais faire avec eux à Verneuil, le groupe a splitté, le chanteur et le guitariste ne tenant plus à jouer ensemble, sans que j'arrive clairement à savoir pourquoi. La fin de mon premier groupe m'avait moins affecté : James était trop rock'n'roll à mon goût, très années 50-60, alors que j'aspire naturellement à jouer la musique qui se fait aujourd'hui. Outre les Red Hot, Ben et moi sommes fans de groupes tels que Fishbone, Urban Dance Squad, Jane's Addiction, du mouvement musical qu'on appelle fusion qui mélange, au creuset d'une rythmique puissante et millimétrée, tous les styles – la Mano Négra en France, qui s'en réclame, nous fait tout simplement pitié. Quant à Noir Désir, ils n'ont plus rien fait depuis des plombes ; leur dernier album, Du Béton Sous Les Plaines, est vraiment à chier, l'écriture est pourrie – où sont passées les fulgurances de Veuillez Rendre L'âme ? – truffée de clichés et de mauvais jeux de mots : le niveau zéro de la poésie.

    Nous avons bien essayé, avec Gilles et Xaver, d'en faire, du rock français, engageant pour l'occasion Hugo, le king du zinc, dont la tête à la Mick Jagger, la grande gueule, la voix puissante et l'écriture littéraire nous ont paru idéales pour le poste de chanteur, tentant ensemble d'allier le meilleur de la musique anglo-saxonne – la haine de la variété nous lie à jamais – et la plus haute qualité des textes de la chanson française, Gainsbourg en tête – Cantat se revendique bien de Brel. Nous nous sommes appelés Guignol's Band, en hommage à Louis-Ferdinand Céline, dont nous reprenons sur scène une des chansons, Règlement, mais le rythme soutenu des répétitions, la discipline et la rigueur ont échappé à Hugo, préférant l'alcool au travail, le bar au studio, arrivant en retard ou ratant les sessions, se chargeant de lui-même de mettre fin au groupe avant que nous prenions l'initiative de le virer. Ben, de toute façon, n'a jamais pu blairer le rock français, pas plus Noir Désir que Téléphone ; le seul groupe d'expression française qu'il respecte et qu'il ne peut s'empêcher d'admirer – même s'il se méfie des racailles – est NTM, dont j'ai dû être l'un des tout premiers à acheter l'album Authentik le jour de sa sortie l'année dernière, ce qui m'a valu nombre de railleries de la part de mes amis, musiciens ou non, les mêmes qui s'étaient foutu de ma gueule quand je me suis mis à écouter de la techno, Pierre le premier et pas le moins méchamment. NTM rassemble Joey Starr et Kool Shen, un Noir et un Blanc, l'agressivité de Public Enemy et la soul des années soixante-dix, comme la fusion que nous aimons tant unit sans distinction ni hiérarchie la musique noire et la musique blanche, le rock et le funk, le reggae et le punk, le folk et le ska : il n'y a décidément que dans la création que le mélange des sangs et des nations ne dérangent pas Ben – comme quoi, tout n'est pas perdu – même si One Nation Under A Groove ou l'universel love du Mothership Connection de Funkadelic et Parliament – repris sur scène par les Red Hot – ne constituent pas ses refrains préférés, encore moins un étendard et un cri de ralliement, alors qu'ils le sont pour moi de toute évidence.



Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay