mardi 15 septembre 2020

Tintin dans sa bulle (tintinnabule en Asie)




        Ce que je redoutais le plus se présente à nous, une longue côte que grimpe allègrement le porteur d'Assia avec son poids-plume – bien qu'il doive sentir malgré tout les dix-huit kilos de son sac-à-dos rempli de fringues et de produits de beauté –, c'est un grimpeur qui s'envole quand ça monte ; le mien ralentit fortement, j'ai envie de descendre pour l'aider à pousser, je ne vais pas ajouter à la honte un affront, je ne suis pas certain que si l'on intervertissait les rôles le cyclo-pousse ne fasse pas du surplace, voire une marche arrière. Les images de Tintin et le lotus bleu me reviennent, aussi terribles que celle de Tintin au Congo ou Tintin aux Amériques, où l'on voit le héros d'Hergé confortablement installé à l'arrière d'un pousse-pousse tiré par un Chinois famélique à l'air exténué, ou alors assis, tout à son aise, dans une chaise à porteurs épaulée par des Noirs crépus et lippus à souhait, ou contemplatif douillet dans une pirogue que dirigent des Indigènes à la pagaie transpirant aux milieux du courant et des crocodiles. Ce sont évidemment des clichés coloniaux datés, dont il serait malhonnête de reprocher le racisme à un auteur de bande-dessinée qui pratiquait, dans les années 30, le récit d'aventures et la caricature, mais tout de même… Enfant, je découvrais dans le grenier de la ferme familiale les vieux exemplaires abîmés, éditions encore non expurgées des cases les plus compromettantes, des aventures de Tintin ; ce devait être les seuls livres de toute la maison, avec une Bible rarement ouverte et un dictionnaire souvent consulté ; les après-midis étaient parfois longues, je n'avais rien d'autre à faire. Il n'y avait pas que les soupentes qui sentaient alors le vieux et le renfermé, tout dans Tintin me paraissait daté et poussiéreux. Qu'Hergé ait été, comme tant d'autres, banalement raciste, misogyne et antisémite, j'étais bien incapable d'en juger étant enfant, quoique – je ne m'identifiais pas à Tintin, mais aux Indiens, aux Africains, aux petits Sauvages, ou alors à Milou –, aujourd'hui encore je me fous de savoir si Hergé a été collabo ou pas pendant la seconde guerre mondiale, quand il représentait en 1941 dans L'étoile mystérieuse des Juifs aux doigts plein d'argent et aux nez crochus – quand je vois ce que je passe à Céline…

    Ce qui compte chez un auteur, ce n'est pas son idéologie, aussi louable ou méprisable soit-elle, mais uniquement son style, c'est son style et lui seul qui le vaut, qui le sauve et qui sauve parfois l'humanité. Je n'ai jamais pu supporter le style d'Hergé : le trait propre, fermé sur lui-même, sans ouverture ni altérité, les cases homogènes où rien ne dépasse, les bulles carrées – une contradiction dans les termes – remplies avec une typo rigide de machine à écrire – plus jeune, je m'imaginais que les personnages devaient s'exprimer comme des automates ou des robots –, la fixité des caractères et des mouvements… Ce qu'Hergé a inventé, ce n'est pas la ligne claire, mais la ligne blanche, suprématiste en diable, obsédée de rigueur, de clarté, de propreté, d'hygiène, de classification et de forclusion : tout trahit en elle la hantise de la souillure et de la dégradation, de l'atteinte de l'autre et du temps. Ce n'est pas la pensée d'Hergé qui est fascisante, c'est son trait, tout simplement. Et Céline alors ? Il paraît que les jurons du capitaine Haddock seraient inspirés du premier pamphlet antisémite de l'auteur du Voyage au bout de la nuit. Mais le style de Céline, lui, explose toutes les catégories du discours et de la pensée, sans parler des valeurs sociales et politiques ; rien ne sort indemne de son œuvre : ni Dieu, ni la patrie, ni la famille, pas plus les Juifs que les Aryens, les colons que les colonisés. Quand j'y pense, le capitaine Haddock, le seul personnage qui me faisait vraiment rire, le délire et l'outrance, déjà l'ivresse et la verve, ce que j'aimais petit venait de Céline ? Grand lecteur aussi de Brasillach, Hergé n'a pas manqué en tous cas, dans ses livres pour enfants, de faire un clin d'oeil appuyé à Bagatelles pour un massacre.

    Clichés paternalistes ou illustrations de préjugés authentiquement racistes, il n'en reste pas moins que les images de Tintin à l'étranger poursuivent tout Occidental en voyage sous les tropiques, encore plus lorsqu'il se retrouve comme moi, avec son gros cul et son sac, à l'arrière d'un cyclo-pousse qui peine dans une côte qui n'en finit pas. Une mauvaise conscience suffit-elle ? À l'évidence, non. Un généreux pourboire permettra-t-il de la faire disparaître ? Que faire de ces gestes d'émirs arabes, de magnats russes au sortir des palaces et des casinos pour les grooms et les portiers ? Une fois arrivé, je tenterai de lui sourire, de lui demander son nom et son âge. En attendant, je serre les dents avec lui, espérant qu'après la côte apparaisse la gare routière, et non pas une autre colline, encore plus haute. Assia est passé sur l'autre versant, le jeune Thaï a pris un malin plaisir à semer son rival de course et à la dérober à mon regard. Je ne voudrais pas qu'on me vole ma nénette de poche, sait-on jamais ? D'un seul coup, je me sens responsable d'elle. Il suffit que je ne la voie plus pour qu'elle me manque. J'ai juré tout à l'heure mais c'est elle qui avait raison, à pieds avec nos sacs, on aurait mis une heure, surtout avec moi qui ne dors plus depuis des jours, ou si peu. On allait rater le car, la destination tant attendue, notre correspondance sans arrêt pour L'aube du bonheur.


Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay


mardi 8 septembre 2020

Around the world (un Belge en Asie)




        Christian n'a pas trop de problèmes de charges sociales et de personnel qualifié, il fait travailler des filles thaïlandaises ; lui ne fait rien, pas plus en cuisine qu'en salle, il regarde la télé, en buvant des coups. On n'a pas beaucoup besoin de le pousser pour qu'il parle de lui, Christian, il a du temps et des choses à raconter. Je connais son histoire, je l'ai déjà entendue – évidemment il ne se souvient pas de moi –, son tour du monde, ses bagages posés ici il y a vingt ans, son mariage avec Darunee, une fille du pays, la paillote qu'ils ont retapée, transformée en resto, d'abord fréquentée par les expatriés, puis par les touristes, essentiellement français, belges et suisses. Il connaît Koh Samui par cœur, il organise des excursions dans l'île, des sorties en bateau vers Koh Phan Gnan. J'en ai croisé quelques-uns, des expats comme lui, exilés volontaires, fâchés avec leur pays d'origine ou leur famille, orphelins de patrie, fils perdus ou prodigues, misanthropes fixés, ermites immobiles, quand ce ne sont pas tout simplement des blessés de la vie : Italien boiteux de Chiang Mai, Allemand borgne de Pai, Hollandais manchot de Bali, Français alcooliques d'Afrique, cœurs brisés venus de toute l'Europe. La plupart ouvrent un bar, qui ne fait pas ce projet de nos jours ? Acteurs, sportifs, hommes d'affaires, musiciens – tous mes potes font ce rêve –, à force de fréquenter le zinc, ils se disent que de passer de l'autre côté ne doit pas être très compliqué. Comme si c'était aussi simple que de recevoir des amis dans son salon… Ceux qui sautent le pas déchantent vite – eh oui, c'est un métier –, ils confondent recettes et bénéfices, ils boivent le fond de commerce et après deux ou trois années seulement, le temps que la banque réclame son argent et que les fournisseurs refusent de faire à nouveau crédit, ils cèdent le bail, sans rien avoir appris sur la gestion des stocks, la tenue d'une équipe et l'accueil des clients.

    Christian, lui au moins, tient le coup. Il ne bosse pas mais il surveille. Il a bien formé ses filles et l'affaire roule depuis deux décennies. Le ventre lourd et le rot irrépressible, je l'observe parler de sa vie sur l'île à Assia. Quand même, quel drôle de destin, commencer aventurier et finir taulier, au moins je n'ai pas ce fantasme ; ce serait plutôt le contraire, j'ai commencé le bar à quinze ans et je ne me vois pas y finir. Je sens dans sa voix, ses gestes, comme un ennui, une lassitude ou une tristesse cachée. Pense-t-il à sa jeunesse enfuie ? Ose-t-il se dire, dans ce cadre paradisiaque, qu'il s'emmerde ? Il fait bien encore quelques randonnées ; ce sont toujours les mêmes circuits, avec des clients qui se ressemblent tous plus ou moins, la tête farcie de poncifs sur la Thaïlande et les Thaïlandais. Je me fais des idées, c'est juste un mauvais soir, la saison n'est pas bonne, les affaires, pour tout le monde, sont difficiles cette année. Nous ne sommes pas nombreux, dans son petit resto.

    Je l'imagine, des kilos et des rides en moins, avec plus de cheveux, partant à la découverte du monde, sans doute hippie, peau de mouton et patchoulis, en minibus ou en stop, commençant par le Maroc, enchaînant avec la Turquie, puis l'Inde, la Chine, l'Amérique du Sud. Il devait écouter les Pink Floyd, lisait-il Kerouac ? Il a fumé de l'herbe à Amsterdam, du kif à Chefchaouen, il a pris du LSD à San Francisco, il a dû essayer le peyotl au Mexique, connaître les premières transes à Goa, les hauteurs mystiques de Katmandou, s'est-il cherché à Bénarès un gourou ? Des Hippies, à Koh Samui comme ailleurs, il n'en reste pas beaucoup et il est de bon ton aujourd'hui de se moquer d'eux, de leur reprocher la naïveté de leurs idéaux et les échecs de leur rêve communautaire, mieux encore leurs coupables reconversions dans la publicité, les médias, la politique ou le monde des affaires. N'étaient-ils pas tous, au fond, des bourgeois honteux qui cherchaient à jouir de tout sans entrave ni frontière et qui, les expérimentations de la jeunesse passées, en musique, en drogue, en sexe et en voyage, n'aspiraient plus qu'à retrouver le confort matériel et moral d'où ils venaient ? Rien à voir avec les Beatniks en somme, qui eux étaient des prolos, rageurs et révoltés, avides de liberté et de jazz, individualistes dans l'âme qui ont su se perdre jusqu'au bout, à l'étranger, dans l'alcool ou l'héroïne. Les Hippies n'ont-ils été que les profiteurs de la mondialisation commençante, des précurseurs de la libéralisation de tous les domaines de l'existence – culturel et sexuel compris – qui devaient transformer progressivement la planète en une immense foire commerciale ? Les Hippies n'auraient été en fin de compte que des touristes, annonçant par là-même ce qui allait devenir la condition fondamentale de l'homme contemporain : être appelé à ne faire que passer, à suivre et à être remplacé, sans plus fonder qu'il ne laisse de traces, dans l'empressement et l'oubli.



Extrait de 
Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay


mardi 1 septembre 2020

Amazing Amazonia (Rudes roots)




        Je ralentis l'allure pour me mettre à la hauteur d'Awut, je pointe son t-shirt, super groupe, tu connais l'album Roots ? J'ai droit à un sourire, évidemment qu'il le connaît, c'est le meilleur de Sepultura, le seul que j'aie jamais écouté à la vérité, faramineux, qui a brisé toutes les catégories du hardcore quand il est sorti il y a sept ans, celui qui a poussé Metallica a arrêté le métal, je l'apprends à Awut, rien que pour cela on devrait les décorer. Roots, bloody roots, c'était bien la première fois qu'un groupe brésilien, qui ne faisait pas de la samba ou de la bossa nova, parvenait à se faire connaître en chantant autre chose que le soleil, la plage et les filles. Dommage que le chanteur à la voix gutturale Max Cavalera, pour des raisons plus qu'obscures, ait quitté le groupe l'année même de leur plus grande réussite artistique et commerciale – à croire que le succès est maudit –, ses textes engagés portés par une furie musicale peu commune, traitant du racisme, de la violence, de la répression policière, des années les plus sombres de la dictature militaire, avaient réussi à toucher une audience qui dépassait largement les frontières du Brésil et le cercle restreint des amateurs de métal hardcore. La défense des droits des Amérindiens, particulièrement bafoués en Amazonie, les avait conduits, lui et son groupe, à passer du temps au sein d'une tribu de Xavantès, des Indiens vivant à l'Est du Mato Grosso, afin de témoigner, comme tant d'autres, de la spoliation et de la disparition programmées par le gouvernement et les multinationales de ces peuplades originelles. En Thaïlande, la situation est loin d'être aussi dramatique, même si la sédentarisation et l'acculturation menacent tout autant l'identité et l'avenir des tribus du Nord.
   
    J'ai fait écouter à Assia, une seule fois, le Roots des Sepultura, elle a trouvé ça horrible, surtout le chant hurlé, pour elle ce n'était que du bruit, un vrai vacarme de sauvages. Le métal serait-il la musique même de la brutalité et de la férocité ? Un summum de bestialité morale et esthétique, comme beaucoup de personnes très bien éduquées le pensent ? Qui a idée de la révolte et de la colère qui peuvent être à l'origine du rock ? Si peu de personnes. Il faut l'avoir connue intimement pour pouvoir en parler. C'est une frustration que rien ne peut venir combler, c'est une rage que personne ne peut calmer ; ce n'est pas seulement une rébellion sexuelle, sociale et politique, c'est une insurrection spirituelle. C'est entre soi et Dieu. Si le métal est si souvent satanique, et toujours blasphématoire, c'est qu'il est encore une manière, la dernière et la plus désespérée, de vouloir s'adresser à Lui. Sepultura passe, avec les Deftones, pour les inventeurs du Nu Metal, comprendre le nouveau métal, n'hésitant pas pour les premiers à enregistrer avec des Indiens, des percussionnistes brésiliens et des musiciens occidentaux, pour les seconds à intégrer dans leur musique des éléments de la new-wave, du punk, du grunge et du trip-hop, les deux réussissant ainsi à s'affranchir de la sectorisation fanatique comme des classifications journalistiques. Le Nu Metal serait-il l'avenir du rock ? Ce qui est sûr, c'est que des groupes comme les Deftones, que j'écoute en boucle ces temps-ci, ou les post-hardcore de At The Drive-in, s'avèrent pour moi les derniers porteurs d'un feu sacré – avant l'extinction définitive ? – me procurant encore des frissons et des larmes, exploit auquel ne parviendra jamais le rock propret, plat et bas des Strokes ou de Phoenix, gentils rentiers issus des beaux quartiers et des grandes écoles qu'on tente aujourd'hui de faire passer pour de nouveaux rebelles.



Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay


mardi 25 août 2020

Back In U.S.S.R. (Eighties honnies)




        Je n'ai pas fermé l'oeil de tout le vol. Je suis resté celui qui veille. J'ai essayé de lire, j'ai écouté de la musique, j'ai regardé longtemps, ennuyé et jaloux, Assia dormir comme une enfant. J'ai pris un somnifère que j'avais piqué à ma mère – la pauvre, elle est épuisée nerveusement par les hospitalisations répétées de mon père et la direction solitaire du restaurant –, il n'a eu aucun effet, la nuque ployait sous le poids de la tête, mais le sommeil tant attendu n'est pas venu. J'ai observé le ballet des hôtesses de l'air russes, avec leur décolleté, leur minijupe et leur coupe de cheveux de toiletteurs canins, version caniche-abricot. Il semblerait que ce soit la tenue obligée pour toute femme désirant être à la mode, le compteur arrêté aux années 80, ou pour toute jeune fille désirant réussir dans une société russe en plein essor. À Moscou, j'ai cru saisir, dans le troisième bouton défait du chemisier des policières et des douanières, qui ne laissent rien ignorer de la couleur et des motifs de leur soutien-gorge, à la lisière du bas sous la jupe relevée par les poses équivoques des vendeuses, un des principaux moteurs de l'ascension sociale moscovite. Assia, moins analytique, leur a trouvé à toutes un air un peu pute. La musique qui passait à la radio était au diapason, entre néo-disco et variété synthétique ; le léger décalage horaire s'est transformé pour moi en violent décrochage spatio-temporel : j'ai été envahi par des visions de cauchemar, des fantômes et des figures que je croyais à jamais disparus sont revenus me poursuivre, des noms atroces m'ont assailli : Kim Carnes, Bonnie Tyler, Paula Abdul, A-ha, Europe, Alphaville, Duran Duran, Yazoo, Partenaires Particuliers, Desireless. On ne dira jamais assez de mal des années 80, la décennie où le monde a été vendu. Comment oublier Sabra et Chatila, Bhopal et Tchernobyl, Thatcher et Reagan, Mitterrand et Tapie, le chômage et le Sida, l'Éthiopie et le Band-Aid, les pulls Benetton et les chaussettes Burlington, Coca et Pepsi, Madonna et Michael Jackson, les pires disques de David Bowie et les pubs lamentables de Lou Reed, MTV et la Cinq, le CD et le préservatif, le Rubik's cube et les pins, le fuseau et les guêtres fluo, Véronique et Davina, Goude et Mondino, Besson et Beineix, Paul-Loup Sulitzer et Bernard Henry-Levy, Amélie Nothomb et Alexandre Jardin ? Il le faudrait pourtant, les enfouir à jamais ces années de cynisme et d'arrogance, de coke et d'argent, qui ont marqué pour de bon la fin des idéaux des années 60 et 70. Les Russes tiennent visiblement à s'en souvenir – ils ont bien compris à quelle époque ils avaient perdu la guerre –, ils n'ont pas attendu de passer l'an 2000 pour vouloir vivre dans les années 80, comme tout le monde.


Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay


mardi 18 août 2020

Voir Venise et revivre (Peinture italienne)




        Assia court, saute, glisse, fait des pointes, virevolte et danse au-dessus des dalles de Venise. Le bitume est peut-être la plus ingénieuse des inventions depuis celle, ancestrale, de la roue, c'est dans la pratique un lent et long supplice pour le pas humain. Le dallage de la Cité des Doges, poli par le temps, la marche perpétuelle des voyageurs et le passage régulier de l'eau, est une caresse pour le pied et une invitation permanente pour les jambes à aller toujours plus loin dans la découverte de la ville. Assia et moi ne nous fatiguons pas de parcourir les rues, les ruelles, les ponts et les églises. Nous n'avons voulu voir aucune image de la Sérénissime avant de partir, nous n'avons pris aucun guide ; tant pis si nous ratons une chose essentielle ou prétendument incontournable, d'autres, accidentelles, s'additionnant, vont devenir tout aussi importantes, si ce n'est plus ; nous avons rapidement compris que le plus grand chef-d'oeuvre de la ville n'est pas un monument en particulier, ni un trésor enfermé dans un musée ou dissimulé dans une basilique, mais la ville elle-même.
    Nous redoutions que Venise soit envahie par les eaux et les flots de touristes, il n'en est rien ; en ce début de novembre, les visiteurs s'avèrent peu nombreux et leur comportement est prévisible, ils se cantonnent toujours aux mêmes endroits, principalement entre le Rialto et la Piazza San Marco ; il suffit de faire un pas de côté, de prendre une ruelle à la dérobée pour se retrouver seuls, ou en compagnie de Vénitiens courtois ou indifférents, d'enfants jouant au ballon et de mamas étalant leur linge sur un fil tendu entre deux fenêtres. Quand à l'aqua alta, les hautes eaux qui submergent habituellement la ville à partir de l'automne, nous n'en apercevons pas la première goutte ni la moindre flaque ; nous avons bien vu les plaques que les Vénitiens installent au pas de leur porte – comme dans le village d'Assia, en Petite-Camargue, encore inondé l'année dernière – et les hauts bancs sur lesquels marchent les Vénitiens en cas d'inondation pour poursuivre le plus naturellement du monde leurs activités quotidiennes, mais nulle grande marée portée par la lune et le vent recouvrant le dallage immémorial, quand les goélands viennent sur la Place Saint Marc déloger les pigeons. Les filles de la pension nous l'ont confirmé, le temps est exceptionnel pour la saison, le soleil ne quitte pas de la journée un ciel bleu sans nuages, les fleurs éclatent dans les bacs, aux pots des fenêtres, tous les arbres sont en feuilles ; seul le lierre grimpant aux murs, jaune et rouge en feu, trahit la présence cachée de l'automne. J'ai tombé l'armure du blouson de cuir, je marche le plus souvent en t-shirt ; nous déjeunons en terrasse, les moineaux viennent à la table, jusque dans l'assiette, pour finir les restes de pizza.
    Pour moi l'Italie, c'est avant tout la qualité de la lumière et de l'air. Quand j'ai dit à Pierre au téléphone que je partais pour Venise avec Assia, il n'a pu s'empêcher – après avoir chantonné tel un gamin moqueur ouh-les-amoureu-eux – de dénigrer la ville, évoquant son tourisme de masse, la vétusté de ses bâtisses, les eaux putrides de ses canaux et son air nauséabond, ainsi que l'esprit foncièrement voleur des Italiens. S'il a mentionné un instant les peintres vénitiens, ça n'a été que pour souligner la différence avec les autres maîtres italiens du point vue de l'éclairage de leurs tableaux, plus trouble et plus estompé selon lui, dû à l'atmosphère lagunaire, voire malsaine, de la cité. Je n'ai pas relevé, tant sa rage de jalousie était mal dissimulée – ce n'est pas, en effet, avec la grincheuse Corinne qu'il pourrait aller à Venise, et il devait se douter que tous les chefs-d'oeuvre de Titien, de Tintoret, de Véronèse et de Tiepolo que je me promettais de voir lui resteraient à jamais inaccessibles, autrement qu'en photo dénaturant chaque ton et chaque nuance –, je me suis contenté d'écourter la conversation et de raccrocher. Depuis que je suis arrivé, je ne cesse de m'émerveiller des couleurs du ciel et de la pierre, des scintillements de l'eau et de la végétation, des illuminations des églises, des bougies et des vitraux, ainsi que du faste lumineux des tableaux. Il n'est pas jusqu'au plus petit bar, à l'épicerie de quartier, au restaurant d'habitués ou à la brasserie réputée, au fond de sa ruelle ou à la nuit tombée, qui ne cultive par une disposition savante de lampes, de lustres, de miroirs, de bouteilles et d'ustensiles cuivrées toutes les nuances du mordoré.
    Tout rayonne à Venise, c'est ainsi, les Italiens ont un goût inné pour la lumière, qu'y faire ? En France on n'aime que le néon ou le blafard, le terne ou le criard. La Reine de l'Adriatique, un cloaque touristique ? Un égout à ciel ouvert, encombré et puant, prêt à sombrer dans son lit d'algues vertes et de vase ? Comme essaie de s'en persuader, pour mieux se rassurer, un Pierre qui ne voyage jamais ? En juillet et en août, peut-être, et encore. Je n'ai jamais aussi bien respiré qu'à Venise, me délectant dès le matin du vent frais et des odeurs de marée, de l'arôme du café torréfié et du fumet des poissons du marché, des effluves d'ail, de tomate et de vin blanc des cuisines, des senteurs de lait chaud, de moka et de cannelle, du parfum des boutiques et des fragrances des Vénitiennes apprêtées. Si je respire si bien dans les rues de la ville, restant convaincu qu'au cœur de l'été l'air me serait encore agréable, c'est qu'on n'y sent aucune vapeur de gasoil ni d'essence, pour la simple et bonne raison qu'aucune voiture n'y est admise. J'ai mis un certain temps à le réaliser, avant de m'en extasier : la cité idéale existe donc ? Une autre constatation tardive, tout aussi surprenante, est venue le confirmer : il n'y a pas de publicité non plus, à part quelques affiches, toujours élégantes, pour des concerts de musique classique ou des expositions de peinture. Pas de voitures ? Pas de pub ? Pas de pub de voitures ? Est-ce possible ? Au 21ème siècle ? Venise est-elle bien réelle ? J'ai pensé, pas longtemps, à Ben et à son métier de publicitaire à Berlin pour une grosse marque allemande d'automobile, que ferait-il ici ? Il serait au chômage, alors que je m'imagine déjà y être mendiant, tendant la main pour pouvoir y demeurer et parcourir tout au long de la journée les églises et les musées. Bien évidemment, sur le Grand Canal, entre les îles et le continent circulent vaporetto, motoscafo, traghetto, taxis, vedettes et autres motonave qui fonctionnent tous à l'essence ou au diesel, mais leurs émanations se perdent vite dans l'air du grand large ; au cœur de Venise, au bout des ruelles, le long des canaux, au-dessous des ponts, ce sont les barques, les barges et les gondoles, voguant gracioso, qui les remplacent, laissant redécouvrir l'extraordinaire silence de la ville, le son oublié du vent et le tintement des cloches dans le lointain.


Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay


mardi 11 août 2020

Thaï Trek (Vallée d'opium)




        Les filles réapparaissent, cheveux mouillées et t-shirt blanc immaculé, large sourire aux lèvres, précédée de Malee, sautillant et dansant sur le chemin, petit elfe des forêts à l'air espiègle qu'aucun de nous, pris par le sortilège de son charme, ne peut quitter des yeux. À vous messieurs, s'exclament les filles, l'eau est fraîche mais ça fait un bien fou. Ben et moi laissons les autres y aller, on est fatigués, on se lavera plus tard : les douches entre mecs, même en pleine nature, c'est pas trop notre truc. Ben, comme moi, n'en revient pas de la beauté de Malee, et dire qu'elle, ou une autre de son âge, d'un autre village, peut être amenée à se retrouver dans l'un des nombreux bordels de Bangkok, achetée à ses parents par des intermédiaires sans scrupules qui rentreront dans leurs frais dès la revente de sa virginité. Ils promettent un travail de femmes de ménage dans un hôtel ou de serveuse dans un bar, l'argent qu'elle enverra à la famille servira à élever les frères et sœurs. À la ville, elle sera aussitôt proposée aux pédophiles de toutes les nations occidentales, avant de se retrouver, après des années de maltraitance, à la majorité, dans un bar à entraîneuses plus ou moins glauque ou en free-lance sur le trottoir. Elle aura si honte d'elle et de sa vie qu'elle ne cherchera même pas à revoir ses parents et son village.
    C'est l'autre versant de la Thaïlande, le plus sombre, celui que Ben et moi en aval n'avons pas voulu voir, ni même imaginer. Il nous saute à la figure en amont, ici, au cœur d'un paisible village de la forêt, habité par des paysans au sourire si doux. Quand Ben y pense, l'envie de couper les couilles aux pédophiles lui vient. Une légende urbaine raconte – doit-on y croire ? – que certains touristes, principalement de jeunes Allemands écoeurés par les pratiques de leurs aînés, profitent de leurs vacances pour prendre en photos les pédophiles en situation et dérober leur passeport, envoyant le tout à l'ambassade d'Allemagne, celle-ci pouvant éventuellement se réserver le droit de communiquer les pièces à la justice thaïlandaise, sans autre grand recours : aucune loi ne permet à un pays occidental de poursuivre ses propres ressortissants pour des délits sexuels commis à l'étranger. La police thaï traîne des pieds, la corruption va bon train. L'idée de faire comme ces jeunes Allemands lorsque nous repasserons par Bangkok nous prend. En voyant Malee revenir avec le Belge, le compagnon de Sandrine et Sam, nous essayons de nous convaincre qu'elle au moins échappera à un tel sort ; le village a l'air prospère, ses parents lui ont donné un prénom thaï et non Lisu – souhaitant certainement pour elle une réussite honorable dans la société thaïlandaise –, elle parle l'anglais, elle est au contact d'Occidentaux plutôt bien intentionnés, avec lesquels elle a déjà développé un sens poussé des affaires. Agile et gracieuse, elle virevolte au-dessus de notre pesanteur et de notre fatigue, proposant de petits bracelets de ficelles tressées ; elle les accroche au poignet de chacun en réclamant dix bahts, somme insignifiante dont tout le monde s'acquitte de bon cœur.
    Selon la croyance animiste, le bracelet est censé maintenir dans la personne l'ensemble des âmes qui l'habitent et qui peuvent être tentées de se désunir ou de quitter le corps. Cela peut sembler puéril, comme l'a décrit cette cloche suisse de Piaget que j'ai étudié en fac en option de sociologie et qui classe la pensée animisme dans les représentations enfantines, mettant sur le même plan dans la pensée symbolique l'enfant et le sauvage, accordant généreusement un âge mental de deux à six ans aux animistes du monde entier. À bien y réfléchir, l'idée de la multiplicité de l'âme et de sa mobilité n'est pas si bête. Combien de fois nous sentons-nous tiraillés par des pulsions, des envies, des sentiments et des idées contraires ? Partagés entre le souci de soi et celui des autres ? Le désir d'intégrité et de réussite sociale ? Entre l'être et le paraître ? L'égoïsme et l'altruisme ? L'amour et la haine ? Pour Nietzsche, comme pour Freud, la grande raison, c'est le corps et ses pulsions multiples, et la conscience n'est qu'une petite raison, imbue d'elle-même, qui s'imagine régner alors qu'elle ne gouverne pas. L'animisme des tribus du Nord a au moins le mérite, outre d'ouvrir directement sur l'inconscient, de ne pas se méprendre sur la vraie nature de l'homme et sur ses contradictions aussi intimes qu'universelles. Malee s'approche de moi pour attacher le bracelet que je viens de lui acheter, je refuse qu'elle le noue à mon poignet, elle s'étonne et demande pourquoi, parce que tu ne me l'as pas offert. Je la prends en photo, elle réclame dix bahts pour la pose et éclate de rire.


Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay


mardi 4 août 2020

Fire (Rock'n'Roll in Prague)




        La place de la Vieille ville, avec ses tours, ses clochers et ses nombreuses façades peintes aux tons pastels – sans aucun panneau publicitaire ni aucune affiche de marques, sans fast-food ni enseigne de cinéma – ressemble à un décor de théâtre à la fois gothique, roman et baroque, où il est facile de se représenter les nombreux drames de l'Histoire qui s'y sont joués ; derrière nous, l'horloge astronomique de la ville paraît en indiquer le temps et la mesure : guerres de religion, inquisition, réforme, contre-réforme, grandeurs et décadences de l'Empire austro-hongrois, annexions, ghetto, pogroms, déportation, révolution communiste, dictature de plomb, révolte écrasée par les chars – révolution manquée, puis achevée, en douceur, sans combat ni heurt. À lui seul, Jan Hus résume, magistral, toute cette histoire. Sa statue, au centre de la place, regarde vers l'église de Notre-Dame de Tyn, cœur de la révolte hussite contre l'oppression catholique. Réformateur et précurseur du protestantisme au XVème siècle, il fut excommunié et mis à mort sur le bûcher pour hérésie. Les Tchécoslovaques voient naturellement en lui le symbole de la résistance face à l'oppresseur, qu'il soit catholique, impérial, allemand ou russe. Il n'est pas nécessaire d'être clairvoyant pour comprendre par qui a été inspiré Jan Palach lorsqu'il a décidé de s'immoler, à quelques centaines de mètres de la statue et à plus de cinq siècles de distance. Outre le même prénom, tous deux partagent le fait, irréductible en lui-même, d'être morts pour leurs idées, d'avoir été brûlés vifs pour une liberté avec laquelle ils ne pouvaient transiger et qu'ils ne pouvaient, même sous l'exhortation le plus impératif, renier – à la différence que le premier le fut par l'inquisition et à son corps défendant, alors que le second le fut de sa propre main et de son plein gré. Comment ne pas penser aussi à ce moine bouddhiste qui s'est immolé en 1963 à Saïgon pour protester contre la répression religieuse dont ses condisciples et lui étaient victimes, entraînant par son sacrifice des émules et quelques mois plus tard la chute du gouvernement vietnamien, dont l'image terrible, qui a fait le tour du monde – bonze en position de méditation, immobile au cœur des flammes –, a dû certainement marquer Jan Palach ? La photo est longtemps restée accrochée dans la chambre de mon frère, de même qu'un poster de Che Guevara derrière sa porte : le cliché le plus célèbre de lui – regard au loin, béret à l'étoile – avec écrit de sa main au marqueur Hasta la victoria sempré, à la victoire proche.
    Nos aînés ont-ils échoué à faire la révolution ? Serons-nous capables de la faire un jour ? Les Tchécoslovaques ont-ils réussi à l'accomplir ou ont-ils seulement, en s'ouvrant si largement à l'Ouest, laissé triompher le libéralisme ? J'ignore quant à moi si le rock est la musique de la révolution, si de simples chansons, comme celles de Lennon, de Dylan ou de Lou Reed, peuvent réellement changer la face du monde, je sais simplement que le rock'n'roll a changé ma vie, comme celle de beaucoup de personnes. Comment ignorer que le tout nouveau président de la République tchécoslovaque, Vaclav Havel, est un grand fan de rock et un collectionneur avisé de cette musique longtemps qualifiée d'anti-socialiste, qu'il ramena de New-York un jour de 1968 le premier album du Velvet Underground et que c'est en réaction contre l'interdiction et l'emprisonnement des membres d'un groupe de rock tchécoslovaque underground qu'il lança la fameuse Charte 77, geste décisif pour la naissance et l'affirmation de la dissidence anticommuniste durant la normalisation qui suivit l'écrasement du Printemps de Prague ? Sitôt qu'il a été élu, Lou Reed est venu en ami lui rendre visite et hommage, l'interviewant pour le magazine Rolling Stones, Vaclav Havel lui rappelant à cette occasion l'importance qu'avait eu sa musique et ses paroles pour le changement des mentalités et pour l'avancée de la liberté dans le pays. Devant ces gamins qui s'évertuent, sur leur guitare et leurs fûts, à faire résonner la musique sur la place comme s'ils voulaient faire trembler la terre entière – la moindre des choses lorsqu'on a vingt ans, n'est-il pas d'avoir envie de tout foutre en l'air ? –, je pense à James, à Fabrice et à Xaver – une pinte de bière à la main et à leur santé – que j'ai laissés à Paris, au groupe que nous formons et aux concerts qui nous attendent à la rentrée ; à peine parti, ils me manquent déjà. Gagné par le son de plus en plus fort et un début d'ivresse, je rage de ne pouvoir être à la place du batteur, pour savoir si je peux taper aussi fort que lui. La première fois que je suis monté sur scène en première partie de Bang ! avec James, Fabrice et Magali – une jolie bassiste avec laquelle je suis sorti et qui s'est fait virer peu après par James –, j'ai tout de suite su que ma place était là, ça a été une telle évidence, que personne n'aurait pu m'en déloger, personne n'a essayé d'ailleurs.




Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay


mardi 28 juillet 2020

Théâtre d'ombres (Days in Indonesia)




        Je demande à Wayan et Made ce qu'ils écoutent, s'ils connaissent les Red Hot Chili Peppers, ou alors des musiciens français, c'est une question que je pose systématiquement à l'étranger, dont la réponse me déçoit toujours, le plus souvent c'est non, ou alors c'est Vanessa Paradis, Joe le taxi, Lio, que des merdes, plus exceptionnellement on me cite Gainsbourg. Les Red Hot ? Oui, ils sont très connus en Indonésie, avec leur dernier album qui vient de sortir, One Hot Minute, pourtant pas le meilleur, avec Dave Navarro de Jane's Addiction à la guitare, en remplacement de John Frusciante qui, lui, a sorti il y a trois ans un album solo faramineux, Niandra Lades and Usually Just a T-Shirt, qui me hante et me poursuit. La première écoute de ce disque, seul chez moi, a été l'un des plus grands chocs musicaux de ma vie. Est-ce qu'il y a des concerts de musique traditionnelle sur l'île ? Avec mon oreille endolorie, c'est la seule chose que je me sens capable d'écouter, Wayan de la tête fait signe que non, mais il y a demain soir un spectacle de marionnettes si l'on veut, qui suit toujours la crémation, le Wayang Gulit, le fameux théâtre d'ombres, qui est certainement la forme artistique indonésienne la plus connue à l'étranger. Derrière un drap tendu par un cadre de bambous, assis en tailleur devant une lampe à l'huile, un montreur actionne à l'aide de baguettes et de ficelles des marionnettes en peau de buffle et en bois sur une musique jouée au gamelan, narrant pendant des heures d'ancestrales histoires de luttes du bien contre le mal, de combats rituels entre la vie et la mort. Les Indonésiens connaissent les représentations par cœur – les enfants assis face aux ombres mystérieuses, les adultes de l'autre côté avec le marionnettiste et le musicien –, anticipant les répliques, revivant chaque fois les fables et les drames mis en scène, criant, riant et applaudissant aux rebondissements et aux épilogues du récit. 
    On aurait tort de moquer la naïveté de ce théâtre, en le considérant comme puéril ou primitif. En Occident, il y a bien longtemps que nous ne revivons plus de combats spirituels en représentation, pas plus que nous n'en éprouvons dans notre vie. Si tout pour nous est devenu spectacle en effet, à travers le cinéma, la télévision, l'ordinateur, la magie inquiétante des ombres a disparu de nos écrans ; nous ne savons plus, comme l'a écrit Artaud, que contempler des formes creuses dénuées de toute force : la vie a quitté l'art, de même que la culture n'adhère plus à l'existence. Plus aucun film, plus aucune pièce de théâtre, plus aucun livre n'est en mesure de changer quoi que ce soit. Nous demeurons passifs devant la toile de l'illusion, encore adultes toujours du côté des enfants, à ceci près que nous ne réalisons pas que c'est nous qui sommes les marionnettes, ignorant quel bâton ou quelle ficelle métaphysique nous fait agir comme des pantins et attendant indéfiniment qu'il se passe quelque chose de ce côté de la scène, alors qu'il ne s'y passe plus rien depuis longtemps. Pour les Indonésiens, au contraire, il n'y a pas d'un côté la vie, de l'autre la culture ; la civilisation, pour eux, c'est de l'art qui permet d'exercer la vie.
    Ben s'inquiète du temps que dure le spectacle, Wayan le rassure, ça commence vers 21h, et ça finit au petit matin. Ça dure toute la nuit ? Made acquiesce en souriant. Ben se tourne vers moi, mouais j'sais pas, je me ferais bien un combat de coqs plutôt. Un combat de coqs ? Déjà que les combats de boxe thaï à Bangkok avec lui ne me disait rien, alors des animaux se massacrant devant des hommes pour des jeux d'argent… J'attrape l'Indonesia Times, datant de plusieurs jours, qui traîne sur la table d'à côté. Je le survole à peine, la disparition de Lady Di fait encore la une, plusieurs pages lui sont consacrées, alors que sa mort remonte à plus d'une semaine. On y parle complot, meurtre, services secrets. Un minuscule entrefilet signale le décès de Mère Térésa à Calcutta. Entre une princesse de pacotille lancée à corps perdu dans le charity business pour tromper son désœuvrement et qui, munie de longs gants blancs, n'aura touché la misère que du bout des doigts sans jamais se salir les mains, et une femme albanaise qui aura tout abandonné pour consacrer sa vie entière en Inde à étreindre la pauvreté pour tenter d'en soulager l'infinie souffrance, les médias ont fait leur part. Comment s'en étonner ? Ils préfèrent systématiquement l'image à la chose, le spectacle à la pratique. En ont-ils seulement conscience ? Je n'ose pas imaginer ce que ça doit donner en France, je n'ai appelé personne depuis des semaines.



Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay


mardi 21 juillet 2020

Greece in disgrace (Août à Athènes)




        Je saute sur la rocaille, je fais des incartades entre les pierres, des embardées sous les oliviers, je tente le maquis : rien n'y fait, je ne vois toujours rien, mes échappées ne vont nulle part et me ramènent invariablement, suant et découragé, au courant commun. Je me suis rêvé bouquetin de hautes montagnes, libre et sauvage, partant seul à la conquête de l'empyrée, me voici mouton de Panurge, rattrapé par le troupeau et ses bergers à casquettes ; je dois me rendre à l'amère évidence : je suis un touriste, bêlant, comme les autres ; il n'y a pas de liberté possible, même pour un pèlerin, sur le mont où se sont accomplis la république et la démocratie, le théâtre et la philosophie. Arrivé au sommet, devant le Parthénon envahi par la foule, je ne pense qu'à redescendre ; je fais un effort devant le théâtre de Dionysos, j'ose m'assoir ; ici ont été jouées les pièces d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide et d'Aristophane ; les pierres vont me parler, je vais entendre les échos des anciennes tirades déclamées au creux de l'hémicycle, les applaudissements et les cris d'un public disparu. Rien ne me parvient, que la marche pressée et la rumeur des contemporains.
    Il n'y a ici, pas plus que dans le reste de la ville, traces de Dionysos, de Socrate, de Platon ou d'Aristote. J'ai eu beau cherché dans Athènes, l'Académie, le Lycée, je n'ai rien trouvé, et si j'ai trouvé quelque chose, je n'ai rien vu, de même qu'à Samos je n'ai trouvé nulle trace d'Épicure, mais seulement de Pythagore – les mathématiciens créateurs d'ordres religieux, décidément, l'emporteront toujours sur les créateurs de communautés libres. Suffit-il de revenir dans l'espace pour parcourir le temps ? Ici ont vécu des dieux, cachés parmi les hommes ; des demi-dieux issus d'unions divines et terrestres ; des héros de l'Olympe ; des vainqueurs de jeux olympiques célébrés comme eux ; des conquérants de cités gagnant le pouvoir et la postérité ; des philosophes-rois rêvant de règne et de gouvernement ; des grands penseurs se prenant pour des petits-dieux, ou aspirant à vivre, sur cette terre et dans l'ataraxie, une vie divine. Athènes est une ville, géographiquement et culturellement, écrasée par son histoire, dont elle n'est plus à la hauteur – ce destin n'attend-il pas Paris dans quelques années ? Un Américain devant Notre-Dame n'est-il pas déjà en droit de penser la même chose ? –, les dieux et les philosophes l'ont abandonnée depuis longtemps, ne reste qu'une cité sale et polluée, aux musées mal entretenus, aux galeries poussiéreuses et à demi éclairées, aux fonctionnaires et aux commerçants peu aimables, aux habitants affairés et sans joie, qui ne réservent qu'un accueil mitigé aux touristes sans le sou qui, comme nous, dorment sur les toits ou dans les parcs. Qu'avais-je à espérer ? La déception est à la hauteur de l'attente, vertigineuse, à l'inverse de l'enthousiasme et de la joie qui m'ont soulevé en Turquie. 
    C'est une des leçons du voyage : il ne faut rien attendre, ne pas vouloir prendre, sous peine de rentrer les mains vides ; il faut se disposer, le plus possible, à ne rien vouloir, pour que les choses se donnent. J'attendais tout d'Athènes, elle ne m'a rien offert, pas même un repas et un lit corrects, je n'attendais rien d'Istanbul, à part de superficielles confirmations d'un vague fantasme oriental, et elle m'a tout donné. L'autre leçon du voyage, c'est qu'il faut, du mieux que l'on peut, éviter de comparer les villes et les pays. Je retrouve Patrice et Paul devant l'Odéon de Périclès, peu avant la sortie, je ne suis pas le seul à être assommé par le flot de touristes et le soleil, le silence entre nous est édifiant.


Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay


mardi 14 juillet 2020

Aya Sophia (Holidays in Istanbul)




        Le guichet passé, je presse le pas pour être le premier à pénétrer dans celle qu'on appelait jadis Sainte-Sophie. Est-ce la coupole qui culmine à soixante mètres de haut ? Ses quarante ouvertures qui laissent entrer la lumière et que redoublent des lustres descendus à hauteur d'homme ? Le jeu du clair-obscur de la salle de prière et des galeries ? Les boucliers d'Allah, de Mahomet et des quatre premiers califes qui protègent de leur ombre le Christ Pantocrator, la Vierge Marie, Saint Jean-Baptiste, Constantin et Justinien ? Rien ne m'avait préparé à un tel choc. Piliers grecs du temple d'Artémis, mihrab doré, chandeliers de Soliman le Magnifique, colonnes de porphyre rouge d'Egypte, marbre vert de Thessalie, albâtre de Pergame, pierre noire du Bosphore, pierre jaune de Syrie, bronze des portes sculptées, or des mosaïques : ce n'est pas la richesse de l'Histoire qui me tombe dessus d'un coup, mais l'épaisseur du temps lui-même. Il y a donc quelque chose qui dépasse non seulement la simple condition de mortel, mais aussi celle des lignées, des cultures, des religions et des civilisations ? En ces lieux ont retentis, depuis un autel en or massif ou du haut d'une chaire de bois précieux, la sagesse des anciens, l'enseignement des textes juifs, la parole de Jésus, les sourates du Prophète Mahomet, basilique transformée en mosquée et devenue musée laïque en l'honneur d'une révolution faite – à toute vapeur – au nom de la science et de la raison.
    L'édifice a résisté aux invasions barbares, aux pillages, aux incendies, aux secousses sismiques et à tous les soubresauts du pouvoir temporel, construit il y a mille-cinq-cents ans par dix mille ouvriers en moins de six années. Ce n'est pas à l'école, encore moins au catéchisme, que j'aurais pu apprendre le destin hors du commun de cette ville appelée autrefois Byzance puis Constantinople, et pour cause : s'élevant à la jonction de plusieurs mondes, gréco-romain, chrétien, orthodoxe, catholique et musulman – survivant à l'antiquité et au moyen-âge –, incarnant pendant presque mille ans une certaine idée du cosmopolitisme et de l'universalisme, la cité n'a vu le début de sa fin advenir que par la mise à sac qu'en firent les Croisés en 1204 siècle, brisant l'Empire Orthodoxe en trois parties et sonnant leur glas respectif, et non pas à cause des Ottomans – comme on le croit trop souvent – qui ne firent que ramasser au sol ce qui était tombé.
    Demeure Aya Sophia qui a survécu à tout, y compris au flux incessant de touristes dont je fais malgré tout parti, le Guide Bleu à la main, et qui me sidère par l'énormité d'espaces et de temporalités qu'elle contient. Je lève les yeux au-dessus de la porte impériale, Jésus, Glorieux dans une clarté d'or sans partage, donne de la main droite la bénédiction et de la gauche tient une Bible ouverte où est écrit La paix soit avec vous, Je suis la lumière du monde. À l'extérieur, le chant du muezzin retentit et c'est l'épiphanie : le temps, après m'avoir écrasé, s'est arrêté, comme suspendu, dans un éclat d'éternité. Je sens que quelque chose se joue là et dont j'aurai à rendre compte toute ma vie. Le nom de la basilique ne pèse-t-il pas aussi de tout son poids symbolique ? Je suis au cœur de la sagesse sacrée, véritable traduction d'Aya Sophia – aucune sainte ne s'ayant appelée Sophie sous Constantin, Mehmed II ou Atatürk. Quel hommage devrais-je rendre à la sagesse ? Cette année je me suis inscrit en philosophie à la Sorbonne, pour l'amour de la sagesse ou la sagesse de l'amour, disant adieu au dessin et à la peinture, abandonnant crayons, pinceaux, tubes et palette à Ben et à Pierre. Je me suis fait, à ma façon, l'iconoclaste de mon art et de mes créations, comme les Chrétiens d'Orient pendant des siècles, comme les Musulmans, les Juifs et les Protestants un peu partout dans le monde – n'y a-t-il que les Catholiques pour tenir à ce point aux images et aux idoles ? – ne voulant plus désormais simplement représenter la vérité mais l'incarner, autant que possible, dans mon corps et mon esprit.
    Ce n'est pas parce que l'on ne croit plus en Dieu qu'il faut décréter avec autant d'assurance – comme beaucoup de mes amis et nombre de personnes de ma génération, avec le même manque étonnant de preuves que les croyants – que la vie n'a pas de sens. Je me doute que je vais me couper de pas mal de relations à la rentrée, que des soirées se feront sans moi. Quelle importance ? J'ai le sens de la sédition, me tenir à l'écart des groupes ne me pose aucun problème, j'ai même un don pour ça. Autour de moi, les visiteurs se pressent et se poussent, prenant des photos et posant. Je n'ai pas d'appareil, à quoi me servirait-il ? Il est temps de partir, j'aimerais découvrir la Mosquée Bleue, sise juste en face, où les seules peintures admises sont les versets calligraphiés du Coran. Quelle révélation va-t-elle me réserver ? J'attendrai que la prière se termine pour pouvoir y entrer.


Inédit de Frédéric Gournay


mardi 7 juillet 2020

Thanatos à la technique (Un été à Berlin)




          Ce que je n'arrive pas à comprendre, c'est pourquoi Ben demeure à ce point attiré par une mise en scène spectaculaire de la mort, comme tant d'autres, et si peu concerné, à défaut d'être ému, par l'évocation seulement abstraite de la disparition de millions de personnes. Comme si la preuve, la chose vue ou son image l'emportaient définitivement sur le simple témoignage et la parole donnée. Faut-il en déduire qu'au fond, ils n'y croient pas, à cette mort ? Qu'il leur faut, à ces incrédules de la disparition, toujours plus de morts en représentation : assassinats en rafales au cinéma, serials killers en séries, films d'horreur en location, crimes sordides à la une des journaux, exécutions ou morts en direct sur Internet. Pourtant, l'autre vérité du génocide, révélée dans un raccourci aussi fulgurant que tragique, est bien celle-là : nous allons tous mourir, les uns après les autres, personne ne s'en sortira vivant. Il y a une différence entre savoir et croire, une plus grande entre croire et être convaincu, et une plus grande encore entre être convaincu et en faire l'expérience. Oh bien sûr, la plupart savent qu'ils vont mourir, on leur a dit, ils sont au courant ; ils ont vu des proches disparaître, ou eux-mêmes sont passés, accident ou maladie, plus ou moins près de la mort, mais ils continuent de vivre comme si de rien n'était. Chacun, persuadé d'être le seul à vivre réellement et que la mort est pour les autres, repousse sans cesse la certitude de sa propre disparition dans un avenir imprévisible par nature : d'imprévisible la mort devient improbable, d'improbable elle se fait invraisemblable, d’invraisemblable elle s'affirme impossible. La mort, la grande absente de leur vie, qui fait qu'ils paraissent si souvent absents à leur propre existence, passant à côté, enchaînant les erreurs et les égarements sans même réagir.
        On prétend que les animaux n'ont aucune conscience de la mort, qu'en savons-nous ? C'est l'homme, plutôt, qui n'en a aucun instinct, ou s'il le perd, c'est lui qui redevient une bête : ne reste que la satisfaction immédiate des besoins les plus élémentaires, la recherche infinie des plaisirs et l'évitement empressé des souffrances, avec pour l'être humain ce petit supplément de conscience qui le différencie – à peine – de l'animal et qui lui révèle l'impératif angoissé du profite avant qu'il ne soit trop tard : le carpe diem borné de Ben. Il s'est toujours cru à part, il l'est par bien des côtés, mais s'il savait de ce point de vue-là comme il s'avère affreusement banal, obnubilé qu'il est par la chose, l'objet, la matière, le détail : fluides séminaux et merde en premiers, obsédé sexuel virant sans cesse au scato : faisant de tout objet du désir un fétiche et de l'argent le fétiche des fétiches. L'argent et le cul ! Pour quoi d'autre devrions-nous exister ? semblent se demander certains et en effet, Ben se le demande souvent. À ne pas saisir le pourquoi, on se fascine pour le comment. Dépourvu d'être, on se rue sur l'avoir. D'où un attrait jamais démenti de Ben, à demi-avoué, jamais complètement assumé, pour la maîtrise et l'acquisition, la technique et la puissance.
     Comment ne pas y voir le destin du monde ? Ce qui chez lui n'est que respect pour la performance et la réussite, goût prononcé pour les gadgets numériques et les grosses cylindrées, se traduit chez ses contemporains allemands en véritable religion de l'entreprise, du travail et du résultat – critère ultime de tout avec comme sainte trinité la Bundesbank, Mercedes-Benz et le Bayern de Munich. Mais ce qui n'est chez les Allemands qu'une survivance d'un vieux fond protestant de bon aloi, faisant de tout métier une vocation et de toute réussite le signe d'une élection divine, la providence récompensant ici-bas l'effort et la vertu, se transforme au niveau mondial en une déification jusque là inédite du calcul et de l'économie qui accomplit, des États-Unis à la Russie, de l'Europe à la Chine, de l'Égypte à Israël, de Rome à la Judée une universalité à laquelle même le Dieu du Livre n'est jamais parvenu. Cette nouvelle divinité ne mérite-t-elle pas, comme telle, d'être adorée et louée ? La Finance ne réussit-elle pas là où toutes les religions et les idéologies ont échoué jusqu'à présent, à savoir l'exploit de transformer chaque nouveau converti en salarié-consommateur-pacifié qui, s'il ne veut pas nécessairement le bonheur de son prochain comme pour lui-même, entend ne plus suivre ni guerre ni passion pour aucune idée, mais désire simplement retrouver son confort personnel où, après un quotidien de travail dont la finalité lui échappe en partie ou complètement, il pourra enfin devant son écran – l'estomac dûment rempli et les organes génitaux promptement vidés – jouir de la vie comme d'un grand sommeil, loin des cauchemars de l'Histoire dont il faudrait se réveiller. A-t-on jamais eu une histoire ? Le révisionnisme, comme la barbarie, commence à la maison. L'individu qui n'a pas conscience de sa mort n'aura jamais aucune idée de ce que peut être un destin : à force de nier son histoire mortelle, il finira par nier la mort dans l'Histoire.




Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay


mardi 30 juin 2020

Girl Power


Laure entrouvre la porte du studio, pousse un cri en apercevant sa copine, Nina sourit, alors ? comment ça s’est passé ? Nina se tourne vers nous, demande du regard, pas trop mal, ouais, c’était bien, Laure hurle à nouveau, j’en étais sûr ! On range le matériel, pour une première répète, c’est vrai que c’était pas mal, et même pas mal du tout, Nina a une belle voix, un peu éraillée, quelque part entre Patti Smith et Courtney Love, qu’elle sait monter haut et fort, se place bien, avec une certaine aisance musicale et un instinct sûr de la chanson. Aurélien prend un air exaspéré à chaque nouveau cri de Laure, cherche chez moi la réciproque, elle a l’air sympa Laure, et charmante en plus, rousse coupée au carré avec une jolie taille ; les filles en répète, je n’ai jamais été contre, les ambiances de mecs, c’est vite la colo ou la caserne. Sacha sourit, content de lui, il a réussi son coup, même Aurélien est obligé de le reconnaître, on ne cherchera pas ailleurs, la page Kader est définitivement tournée, de toute façon, le concert sans lui la semaine dernière à l’Espace Curial avec Trivia fut l’un de nos meilleurs, alors, Nina par-dessus… C’est vrai aussi qu’elle est mignonne, ce qui ne gâche rien, une Madonna à ses débuts, mais en brune, regard timide et grande gueule, un air gentiment désespéré dans les yeux, un rire profond et franc. Elle enchaîne cigarette sur cigarette, doit faire une compète avec Sacha, et descend les bières comme nous, sans formalité. Aurélien va ranger sa basse dans le local, Sacha redescend sa guitare, Nina et Laure se sautent dans les bras, s’embrassent, je t’avais dit que ça le ferait, on m’offre un groupe sur un plateau d’argent, et moi qui hésitais, quelle conne, on va fêter ça oui. Je saisis mieux la belle hystérie de Laure, elle est sous coke, en propose à Nina, il est tôt, l’après-midi ne fait que commencer, Fred, tu te joins à nous ? On règle la répète à l'accueil, Jean se marre, caresse sa barbe, mate les deux filles, s’arrête sur Nina, nous glisse un clin d’œil, dites donc les mecs, c’est votre nouvelle chanteuse ? pas mal, eh ouais, qu’est-ce que tu veux. Je me retrouve dans la rue seul avec les filles, Sacha et Aurélien sont devant, les premiers rayons du soleil d’avril percent les nuages, nous réchauffent la peau, j’ai le droit au compliment, super batteur, je renvoie la pareille, très belle voix, je n’en demandais pas tant ; Laure est la colocataire de Nina, elles habitent ensemble un deux-pièces à Montreuil, elle travaille dans l’édition, ça paye bien, elle s’y fait chier royal, le week-end venu, elle s’explose la tête et le reste sans se prendre le chou sur le comment et avec qui. 
Arrivés au bar, Morad nous accueille avec un grand sourire, serre les mains, touche son cœur, on déplace les chaises, collons les tables, faisons de la place, les autres clients se sentent à l’étroit, ça gueule, Morad intervient, tu joueras plus tard, allez laisse les jeunes, Sacha, Aurélien sont assis avec Alain, nous attendaient pour commander, ç’a été la répète ? on m’a dit que oui, pour la première, j’ai pas voulu être là, que tu sois à l’aise, mais j’ai hâte d’entendre, il faut qu’on mette les choses au point, ouais ça va, je vois de quoi tu parles, t’inquiètes, avec Sacha et Aurélien on a bien discuté, on est d’accord, pas de plan, de retard ou d’absence, OK ? ouais ouais, et puis il faut que tu te mettes au chant en français, le groupe signera jamais si les chansons sont toutes en anglais, il faut au moins quatre cinq titres dont un qui puisse passer en radio, je sais de quoi je parle, promis je vais m’y mettre, sérieux ? ça va, c’est plus une gamine, lâche là un peu, tu vas voir, elle va assurer ma copine, allez, la même chose. Nina vient se mettre à côté de moi, alors comme ça t’es en philo ? c’est qui ton philosophe préféré ? Spinoza ? c’est pas vrai, moi aussi ! je te dis ça, ça remonte à la terminale, ça fait déjà un bail, la philosophie du désir, le conatus, on dit comme ça ? la nature désirante de l’homme, le plaisir comme indice de l’augmentation de son pouvoir d’exister, la douleur comme signe de sa réduction, c’est exactement ça, j’adorais les cours, c’est con, j’aurais bien continué, une année c’est trop court, tu travailles aussi Sacha m’a dit ? Oh de l’intérim, secrétariat bilingue, je bosse comme ça, j’arrête dès que ça me soûle, je fais la fête, je claque tout, et quand j’ai plus de thunes, je rappelle la boite. Nouvelle tournée, on trinque au groupe, Alain, un plan fête ? soirée au Bataclan, Fred, ta copine nous rejoint ? elle bosse ce week-end, elle est du matin, on l’a voit jamais ta copine, en même temps, le rock, je crois que c’est pas trop son truc, les bars enfumés non plus, elle est délicate ta copine, oui c’est une princesse, c’est ma tournée, qu’est-ce que vous prenez ? Sacha un picon, un blanc sec pour Nina, un kir pour Laure, deux demis, pas pour moi je rentre, y’a Annabella qui m’attend, tu fais chier, c’est ça l’amour, Aurélien c’est pas un fêtard, le jour où tu le verras danser, en parlant de danser, le plan teuf, ça en est où ? faut que je rappelle pour les invites, quelqu’un a écouté le dernier Prodigy, le single là, Firestarter ? la bombe que c'est, je vais avoir le CD en avant-première, tient pas la distance, sont bons juste pour les singles, ça fait pas un album, et alors ? t’aimes pas Nirvana toi, comment c’est possible ça ? truc de camionneurs, préfère largement Hole, Live through this, t’as trop bu ou quoi ? les Red Hot ? rien à voir, eux faut qu’ils arrêtent, ah ouais Aeroplane, c’te daube, j’te parle de Warped, Navaro, quel poseur celui-là, on est d’accord, faut qu’on repasse à la maison pour se changer, vous avez qu’à venir prendre un verre, j’appelle Hanna, elle fout quoi ta sœur ? j’sais pas, c’est pas moi qui vis avec, Aurélien, ça y est t’es parti ? on est invité à une bouffe, vous faites quoi ? apéro chez Nina, après on avise, Bataclan, sinon au Charbon, le Cannibale, un coup à finir au Cithéa, t’as raison, ouais ben sans moi, Ah non Morad, pas une dernière, c’est abusé, qui a commandé ? C'est celle du patron, les gars, on n’est pas parti. Fred, t’es des nôtres ? j’appelle Estelle, quelqu’un a de la monnaie ?




           Extrait de La course aux étoiles
roman paru aux Editions de l'Irrémissible



mardi 23 juin 2020

Del Silencio

        Périph argenté, givre brillant, guirlandes de phares rouges et jaunes et blancs dans la brume des pots d’échappement, la moto trace dans la nuit à travers les automobilistes au pas, j’ai trois blousons, deux pantalons, trois paires de chaussettes, deux paires de gants, il doit faire moins dix, l’air gelé pénètre le casque, le nez dégouline sous la cagoule, les doigts au bout des freins et de l’embrayage s'ankylosent. Sortie Porte de Clignancourt, les voitures s’entassent au carrefour, les accès à la station de métro sont fermés, aucun bus ne circule, les piétons marchent en longues files déliées sur le trottoir ; sur le boulevard, au milieu des voitures, j’invente un chemin parmi le labyrinthe de pare-chocs, trouve une voie jusqu’au studio. Coup d’épaule dans la porte capitonnée, cymbales et caisse-claire sous le bras, bières dans les poches, Sacha sur l'accordeur, Aurélien une canette à la main, ne s’attendaient pas à me voir, s’en félicitent, j’ai emprunté la moto de mon frère, c’est le bordel pour venir jusqu’ici. Je me déleste de l'équipement, on fait quoi ce soir ? le répertoire, je n’ai pas eu le temps de bosser tous les morceaux, pas de problème, ça me va, je règle la batterie, vire deux pieds, un tom, descends une bière, balance générale, le volume c’est OK. On commence par Del Silencio, avec l'intro cassée, l'ouverture ample, sa violence contenue, je cogne dur, faut que ça sonne sinon ce n’est pas la peine, signe de tête d’Aurélien pour me rappeler le break, Sacha en embuscade, tunnel sonore, retour à la surface, le morceau se déploie, prend son envol, le son enfle, rempli la pièce, les mesures se déroulent ; fausse agonie, soubresauts de notes et de crashs, on enchaîne avec Flesh, trop rapide, trop pop pour moi, je suis à la traîne, récupère le temps sur les syncopes du refrain, les doigts tirent un peu, les avant-bras chauffent, il faut que je respire correctement, j’imagine la voix absente, me laisse porter par elle. Longue gorgée de bière, c’est L’heure Vide, la basse commence, bondissante, la batterie dessus est une évidence, la rythmique forme un bloc compact que la guitare survole, harmonique, pour s’y recoller ensuite, abrasive. L’alcool chauffe le sang, les pieds se font plus véloces, les pédales répondent mieux, comme si le métal chauffé devenait plus flexible, même sensation avec le bois des baguettes, il paraît plus souple, se transforme peu à peu en extension naturelle des mains, en prolongement agile des doigts. Sacha est arc-bouté sur sa guitare, éructe les accords saturés, détache une à une les notes claires, replonge tête-bêche dans la saturation, Aurélien, menton sur la clavicule, les yeux rivés sur le manche, ondule sur la basse. Une baguette qui casse, encore une, je cercle trop les coups, j’en saisis une autre avant qu’ils ne s’en rendent compte, le dos se dénoue, je ne me contente plus de marquer le temps, je le crée : c’est une matière élastique que je modèle pour le soumettre aux autres. Nouveau morceau, le son monte encore, Sacha est pris de convulsions, libère dans des spasmes des cris stridents qu’il broie sous le pied à la pédale, Aurélien martyrise ses cordes, se livre lui aussi à la distorsion, jette des regards de petit diable, il ricane, me désigne d’un mouvement de sourcils Sacha qui part en torche. Les éléments de la batterie sont maintenant des organes du corps, tout bouge en moi, s’agite, je suis fait de peaux et de cerclages, de vis et de bois travaillé, de ressorts et d’écrous, je sonne, je tonne, je tempête ; la grosse-caisse résonne dans le ventre, les toms dans les côtes, la caisse-claire frappe la tête, les cymbales vrillent les oreilles, tout vibre et tremble, je sue, c’est du sport, de la mécanique, de la sorcellerie. Sacha, bouche écumante, se révulse, la basse est trop forte, tout comme la batterie, à cette allure on finira tous sourds, la chaleur a gagné le studio, c’est une fournaise, on dégouline de partout, la sueur pique les yeux, brûle la peau, rend les instruments poisseux, c’est un enfer, un haut-fourneau en plein hiver, je frappe, je pilonne, Aurélien martèle, Sacha a cassé une corde, l’arrache du poing, continue comme si de rien n'était ; les gamelles des amplis au bord de la rupture vrombissent, le morceau se termine dans une apocalypse de larsens et de dissonances, coups de pieds sur les pédales, le silence se fait, les amplis ronflent, les oreilles sifflent. Changement de corde, ré-accordage, la lumière est trop crue, je dévisse une ampoule pour Duende, le gros morceau du répertoire, selon Kader un fado, pour nous un flamenco impossible. Je reprends mon souffle, Sacha ouvre, accords tendus, les poils se dressent sur les bras, la nuque, Aurélien frotte les cordes au zippo, ça grince, gémit, implore, la tension grimpe à chaque mesure, tonnerre, déflagrations, cavalcades de coups, détonations, je roule, percute à contretemps, démembré, laisse filer, Aurélien a posé le briquet, reprend le médiator, va entrer pour de bon, et moi avec lui, je saisis les baguettes, à l’envers pour qu’elles aient plus d’attaque, encore un instant, derniers regards, ça éclate, on est déjà à fond, Aurélien et moi matraquons la cadence, soudés l’un à l’autre, les médiums acérés découpent le sternum, ouvrent le torse en deux, touchent droit au cœur ; les basses secouent les intestins, retournent l’estomac, c’est un raffut, une furie, de la sauvagerie. Sacha descend sur le manche, la guitare hurle, la peau se rompt, la chair se tord, libère les nerfs à vif ; le rouge envahit la pièce, le feu a pris, Sacha ne touche plus le sol, il lévite au-dessus porté par le son, je tape plus fort, je suis au maximum, je cogne encore plus dur, accélère, je ne peux pas lâcher le moindre lest, les articulations des index et des poignets me font mal, les mains cuisent sous le frottement du bois, des crampes naissantes me tétanisent les muscles ; il faut tenir jusqu’au bout, jusqu’à la rupture s’il le faut, le tom-basse s’écroule, un pied a cédé, le tilter ne tient plus depuis longtemps, la ride incontrôlable se déforme sous les coups, la crash virevolte dans tous les sens ; les peaux distendues ne me renvoient plus les baguettes, elles s’enfoncent, frappent les cerclages, glissent au bout des doigts, le sang gicle, j’ai dû m’ouvrir quelque part sur le métal, on bastonne, à s’en rompre les os, le sol tremble, je ne vois plus rien, le feu sort de mes poumons, râles de soufre, cri asphyxié, final en apnée, le cœur tambourine contre la poitrine, prêt à jaillir, galop de la grosse-caisse, crescendo infernal, le vacarme explose, se fracasse contre les murs. Résidus de vibrations, résonances, silence ahurissant, moucheté rouge sur la peau blanche de la caisse-claire, tympans douloureux, persistance suraiguë à l’oreille gauche, quelqu’un reveut une bière, hébétude, quelle version, majeur ouvert, ils ont des pansements à l’accueil, quand est-ce que Kader doit arriver ? pas eu au téléphone, jusqu’à quand les grèves ? comment ça pèle, pour le concert ça risque d’être galère, finalement Alain n’est pas passé, il devait nous montrer les affiches, je revisse le tom, range les cymbales, me rhabille, tu viens au bar avec nous ? mon oreille siffle vraiment.



Extrait de La course aux étoiles
roman paru aux Editions de l'Irrémissible