mardi 31 mars 2020

L'amour au temps du Corona




    Les tremblements se sont transformés en spasmes et les spasmes en convulsions. Autour de moi, les sièges se sont vidés, tous les passagers ont fui, cédant à la psychose du Coronavirus. Je reste seul dans l'espace d'attente, je gémis en jurant, j'ai si froid. Un membre du personnel qu'Assia est allé chercher, le nez et la bouche recouverts d'un masque, me met sur un fauteuil roulant et m'emmène, Assia nous suit en pleurant, poussant un chariot plein de sacs et de cadeaux qui ne cessent de tomber. Je traverse l'aéroport en pensant à mon père, je me tiens comme lui, avachi et désemparé, je dis à Assia que j'ai l'impression d'être mon père. Elle va faire les démarches nécessaires pour annuler l'embarquement et récupérer les bagages, avant de me rejoindre devant un panneau indiquant la direction de l'hôpital de l'aéroport. L'homme nous fait faire cent détours, nous passons par dehors, nous prenons trois ascenseurs, nous faisons encore cent détours par les couloirs, avant d'arriver dans une pièce sans fenêtre où l'on m'allonge sur un divan d'auscultation. Je reste seul pendant qu'Assia part en quête d'une consigne. Je suis incapable d'arrêter les tremblements du corps, je tousse de plus en plus, le nez coule comme une fontaine. Les muscles se tétanisent, j'ai si mal que je pourrais compter tous mes os. Pour la première fois de ma vie je me dis que je pourrais mourir. Ici ? À Bangkok ? Je me mets à prier, je récite, pour la première fois depuis l'enfance, un Notre-Père, les tremblements de mon corps s'arrêtent. Je cesse de prier, les tremblements reprennent. Je prie à nouveau, le corps se calme ; j'arrête la récitation, je redeviens un tremblement de terre. Je ne vais quand même pas prier en permanence, quel homme est capable de prier tout le temps ? Un fou ? Ou un saint ? Le médecin arrive, il est jeune, il doit avoir mon âge, il me demande ce qui se passe, comment se fait-il que j'ai attendu quatre jours avec de la fièvre, j'ai du mal à parler, à penser, je lui rapporte le précédent avis médical, le diagnostic désabusé du médecin de Ko Samui. Après avoir pris la tension, écouter la respiration et le cœur, il m'explique que je ne peux voler dans cet état-là, je suis bien d'accord, il est obligé de m'hospitaliser pour faire des examens, il y a de grandes chances selon lui que ce soit la malaria. Assia m'a retrouvé, une infirmière me remet deux cachets que je n'arrive pas à prendre, je ne peux même plus avaler ma salive. 

    Je ne vois rien à travers les vitres aveugles de l'ambulance, le trajet me paraît long, les ambulanciers me remettent à des brancardiers qui me transportent au service des examens sanguins. Nous passons par le service de pédiatrie, allongé sur le brancard je regarde les mobiles au plafond, les jouets, les peluches qui traînent, les dessins d'enfants accrochés aux murs, ce sont les mêmes partout dans le monde. L'infirmière est experte, je ne sens pas l'aiguille qui perce la peau, je compte avec elle les flacons qui se remplissent. On m'installe dans une petite salle à la climatisation trop froide, sur un divan d'auscultation inconfortable ; à côté de moi se tient suspendu un squelette anatomique au sourire hideux. J'ai l'impression d'avoir été enfermé dans un frigo avec l'image de ma propre mort. Assia m'y rejoint avec une couverture, elle la jette sur moi un peu maladroitement, me recouvrant le visage, hé ma belle je ne suis pas encore décédé, la plaisanterie la fait rire, ce qui me fait du bien. Au bout d'un temps indéterminé, durant lequel il me semble avoir perdu connaissance, un médecin peu motivé et parlant mal l'anglais vient nous donner les résultats, qui sont négatifs pour la dengue et la malaria. Je ne sais pas pourquoi, je m'en doutais, ce qui m'inquiète encore plus. À bout de force, je dis à Assia de contacter l'assurance, je veux me faire rapatrier avec elle. Elle surmonte les obstacles de langues et de secrétariats, j'ai un médecin français au téléphone, il me déconseille fortement de voler, il nous envoie immédiatement le correspondant de l'assurance sur place. Un Thaïlandais, bien habillé et parlant parfaitement l'anglais, finit par arriver, il nous explique qu'on va me transférer dans un autre hôpital. Je repars en ambulance, toutes sirènes hurlantes, où est passée Assia ? Je sens que je vais à nouveau perdre conscience. L'infirmière qui est avec moi à l'arrière me regarde d'un air très gêné, elle tousse, Mister, hum ? Elle fixe mon entrejambe, elle rougit d'embarras, elle répète, Mister, quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ? Elle désigne du doigt ma braguette, your pants is open, oh, je la remercie, à demi évanoui, je referme mon pantalon, elle pose ensuite un drap bleu sur mes cuisses, du bout des doigts. Si tu savais ma chérie, dans quel état je suis.


Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay


mardi 24 mars 2020

Mon AVC



        Salut les minets, salut les tarlouzes, salut mes Lucky Star, salut les filles ! Salut à vous mes petites ladies, et à vous aussi, mes vieilles déesses blasées, oui, oui, c’est pas une blague, c’est l’heure, l’heure des digressions de Stroke DJ, votre serviteur dément, cet increvable bon vieux casse-couilles qui est à nouveau là, DJ Heartbreaker, la langue pendante et les mains baladeuses. You Are My Lucky Star ! Vous vous souvenez, c’est moi, Tenret, le zombie, le retour des morts-vivants, le roi de l’ICT, l’empereur des AVC ! Un accident ischémique transitoire, un AIT, est un accident vasculaire cérébral, à la suite duquel la circulation sanguine est rapidement rétablie et dont les symptômes disparaissent dans les 24 heures, mini accident dont vous récupérez rapidement. Pour la plupart des patients souffrant d’un AIT, les symptômes se font même sentir moins d’une heure. Mais plus ils persistent, plus les risques de lésions du tissu cérébral augmentent. Oui, oui ! J’ai été, par deux fois, paralysé, deux fois, à gauche, à deux heures d’intervalle. Quatre et six heures du matin. Hémiplégie !!! La dépendance, l’horreur. Ils disent trois jours, je dis quatre, ils disent : « Patient adressé aux urgences pour suspicion d’AIT ; appel à 8 h 30 : persistance d’un déficit du membre supérieur gauche à 4/5, selon l’urgentiste. Patient adressé en alerte thrombolyse. NIHSS 0 à l’arrivée à l’IRM, force motrice normale, pas d’AIC ni de saignement en IRM, pas d’occlusion au TOF donc pas de thrombolyse ». Voilà ce qu’ils disent mais moi, je dis : « Ça fout les jetons !!! ».
Et maintenant, la nuit quand je marche sur les boulevards, j’ai peur, peur de tomber. J’ai peur de tomber à gauche. Je dois me déconditionner et me reconditionner. Je me mets dans mes épaules, elles sont larges, larges, larges et ma poitrine est si solide, et de ce pas félin, qui me caractérise si bien, j’avance sans bruit. Je ne vais pas tomber, pas tomber, pas tomber... J’ai peur. C’est la première fois de ma vie que j’ai peur comme ça, c’est une peur qui vient de l’intérieur... Eh oui ! Alors, pour ce qui est de me sentir fra- gile, je suis servi, là. Le pire, c’est la nuit. Je me réveille, je me tâte, y a un moment de doute... Ça vibre ! À gauche ou droite ? En haut ou en bas ? Et la bouche ? Et les mains ? Bref, au moindre picotement, je m’affole, je me lève, je tourne en rond... La mort ! Oui, mon corps et moi sommes séparés, nous dansons et tout l’exercice consiste en cette obligation vitale que nous avons dorénavant : nous devons nous oublier mutuellement. Sans ça, nous ne pouvons pas vivre. La confiance s’est dissoute, la confiance en soi, j’avais confiance en moi et il s’est avéré que moi n’était pas moi et qu’il pouvait me lâcher, m’abandonner, me laisser là. La moitié gauche de mon corps n’a pas la même vibration que celle de droite... La Mort ! Pause. C’est trop dur...
Profitons de cette pause pour se raconter une histoire, l’histoire de quand j’étais une fille. Rapprochez-vous, taisez-vous, cessez de vous agiter comme des puces sur un chien galeux et écoutez-moi bien. Vous verrez, vous ne serez pas déçu, c’est une histoire qui vaut le coup. Cette histoire, je ne l’ai jamais racontée à personne. C’était en 1967, j’avais 19 ans et j’étais barman à Bruxelles, dans une petite rue en face de la Bourse. Mes collègues, dans la rue Jules Van Praet, se tapaient qui ils voulaient et moi je n’y arrivais jamais. J’étais trop mignon, j’avais l’air d’une gonzesse et ça, avec ces gens-là, ça ne pardonne pas. Si vous saviez tout ce à quoi j’ai assisté au Baccara : des maquereaux dansant enlacés, des putes suçant pour rien, une clodo se faisant lécher par son berger allemand... Gilbert le gérant qui avait un air veule à la Alain Delon, soupirait quand une drôlesse lui proposait la botte. Il soupirait !
Du soir au matin, avec ma tronche de bébé, je m’essuyais des tonnes de conseils : comment je devais arnaquer, qui je devais arnaquer, comment ne pas me faire chopper, et aussi économiser car tout cela ne durerait pas...
En général, je finissais mes nuits au bowling de la place de Brouckère. Quand elle me dit : « Oui, je veux bien venir avec toi », c’est donc là que je l’emmenai. De toute la nuit, j’avais été le seul à lui parler. Faut dire qu’elle faisait dans les 1m85, était franchement maigre, un peu crade, pas peignée, habillée tout en jeans ce qui n’était pas vraiment le genre de l’endroit. Je sentais que les autres souriaient dans mon dos mais je n’en avais rien à foutre. Je lui filais de temps en temps une Carlsberg en douce, m’intéressait à tout ce qu’elle racontait et j’essayais d’avoir l’air d’un mec à la cool. En chemin, elle me répéta plusieurs fois qu’elle avait un truc absolument spécial, tuant, qui allait me renverser. De quoi s’agissait-il ? Je n’en avais aucune idée. Un tigre tatoué sur les fesses ? Au bowling, elle avait dévoré un steak frites et deux parts de tarte chantilly banane. Après, dans la rue, j’avais essayé de lui prendre la main mais elle m’avait repoussé. Ce n’était pas une sentimentale. Juste une paumée qui cherchait un endroit sûr pour dormir. Chez moi, par contre, sur mon matelas, malgré le froid, elle s’était laissé déshabiller. Je tremblais, essayant de ne pas être trop brusque, trop maladroit, sans réellement y arriver. C’est là qu’elle prit l’initiative. Elle me dit de reculer, d’arrêter de la peloter comme un sauvage, d’attendre, de me contenter de juste la regarder. J’obtempérais et elle se mit à se caresser doucement. J’étais stupéfait : tant de bonheur !
Au bout d’un moment, elle me sortit de ma stupeur en m’interpellant frénétiquement: « Tu le vois ? Il te plaît ? » Mon expression ahurie la fit éclater de rire. « Mon clito, tu ne vois pas comme il est grand ? » Putain, elle avait un clito géant ! Et, de ses longues mains osseuses couvertes de bagues en argent, elle me bourrait la tête à petits coups secs en gémissant : «Suce! Suce!»



Premières pages de Mon AVC d'Yves Tenret
Paru aux éditions Médiapop


mardi 17 mars 2020

L'armée fantôme de Guy Debord - suite




    Ma chronique sur Guy Debord m'a valu une lettre de l'un de ses meilleurs biographes, qui a vu Debord, rencontré Michèle Berstein et correspondu avec Alice Becker-Ho – article au-dessus de tout éloge m'a-t-il écrit, ce gros malin auteur d'un livre menu – et pas mal de messages d'insultes de la part de ses partisans sectaires, hélas assez nombreux, qui souvent n'ont lu que Debord et ne jurent que par lui. Je n'ai fait pourtant que suivre ce que Debord reconnaissait lui-même à demi-mots, toujours dans Panégyrique, à propos de son addiction : Je n'ai pas un instant songé à dissimuler ce côté peut-être contestable de ma personnalité… Certaines de mes raisons de boire sont d'ailleurs estimables. C'est donc qu'il y en avait d'autres contestables, ou méprisables ? Voilà ce que je me suis efforcé de comprendre, puisque personne ne s'en était préoccupé avant – ce gros bêta de Bourseiller n'ayant fait qu'une biographie psychologique obsédée de prémonitions et ce gros con d'Apostolidès d'en préparer une bien pire – tiens, j'y pense, tous les biographes de Debord sont gros, comme leur sujet, débordés d'eux-mêmes. Quand comprendront-ils que la psychologie n'enseigne jamais rien ? L'un de ses thuriféraires me traite d'abstinent et de moralisateur – j'ai bien failli ne jamais m'en remettre –, le pauvre s'il savait, à quel point j'ai été loin dans l'alcool et plus encore dans le dépassement de la morale. Il attend pour sa part, dans le calme, mes œuvres dont il doute qu'elles arrivent à éblouir le siècle – et ta sœur ? devrait être la réponse appropriée, ou l'encore plus enfantin c'est celui qui l'dit qui y est !, le soupçon personnel et l'insulte étant les seules choses que peuvent comprendre ce genre d'individus dépourvus de métaphysique, d'ontologie et, pour tout dire, de pensée, fidèles en cela à leur maître auprès duquel ils ont abandonné leur libre arbitre, prétendu théoricien qui n'a jamais su fonder la moindre ontologie, ce qui l'a condamné à dériver toute sa vie, de on en on, dans le labyrinthe miroité de son anthropologie politique noyée d'ivresse. 
    
    Qu'est-ce que l'alcoolisme d'un point de vue métaphysique ? est la seule question qui importe, tout comme pour la drogue, le sexe ou le rock'n'roll dont les explications historiques, sociologiques ou psychologiques ne sont toujours que des justifications a posteriori. De quoi Debord a-t-il souffert, comme tant de ses contemporains pour lesquels il avait si peu d'indulgence et qu'il a cherché à guérir dans l'alcool, si ce n'est de désespérer des autres et de lui-même ? Son rapport au temps donne la mesure, dans son œuvre comme dans sa vie, de ce désespoir, inconsolable qu'il resta – et qu'il fut dès le plus jeune âge – du passage fugace des êtres et des choses sur la Terre. Pour exprimer cette sombre nostalgie qui semble ne l'avoir jamais quitté, il n'hésite pas, dans Panégyrique, à faire siennes les paroles d'un célèbre roi de Perse qui justifiait ses larmes devant le passage de son armée : J’ai pensé au temps si court de la vie des hommes, puisque, de cette multitude sous nos yeux, pas un homme ne sera encore en vie dans cent ans. Plus inattendu, il cite aussi, dans In girum imus nocte, la Bible : Toutes choses ont leur temps, et tout passe sous le ciel après le terme qui lui a été prescrit […] Il vaut mieux voir ce que l’on désire, que de souhaiter ce que l’on ignore : mais même cela est une vanité et une présomption de l’esprit… Qu’est-il nécessaire à un homme de rechercher ce qui est au-dessus de lui, lui qui ignore ce qui lui est avantageux en sa vie pendant les jours qu’il est étranger sur la terre, et durant le temps qui passe comme une ombre  ? Si Debord avait poursuivi sa lecture de la Bible, sans doute aurait-il trouvé le moyen de se guérir de cette maladie si commune que Lacan a caractérisée pathologiquement comme mélancolie, que Nietzsche, en parfait connaisseur du nihilisme, avait déjà diagnostiquée comme ressentiment contre le temps et que Kierkegaard, premier punk chrétien, a si parfaitement définie : Désespérer du temporel ou d’une chose temporelle, si c’est vraiment du désespoir, revient au fond au même que désespérer quant à l’éternel et de soi-même, formule de tout désespoir, montrant par là que tout désespoir regarde l'éternité. 
    
    Ainsi, toute l'existence de Guy Debord – alcoolisme compris – peut être vue comme une insurrection permanente contre l'accompli et le révolu, qu'il soit temporel, historique, politique ou social, et son utilisation récurrente du cui prodest comme une tentative désespérée de retourner le temps lui-même, en inversant sans cesse les causes et les effets – comme si se demander à qui profite le crime suffisait à identifier son auteur. Mao profite de la découverte des statues du mausolée de Qin Shi Huang ? C'est donc que Mao les a fait enterrer. L'enlèvement d'Aldo Moro sert le pouvoir réactionnaire italien ? C'est donc que le gouvernement l'a fait enlever et le détient. Faire des conséquences l'origine des choses, n'est-ce pas là concevoir une formidable machine à remonter le temps ? Plus tordu encore : les idées que je défends suscitent le scandale et sont attaquées a priori ? C'est donc qu'elles dérangent et qu'elles sont vraies a fortiori – délire habituel de tous les complotistes qui voient dans la réfutation de leur raisonnement la preuve de sa vérité. On me traite de paranoïaque ? C'est donc qu'on m'en veut ! D'autres pousseront le complotisme et le négationnisme, ces frères siamois, beaucoup plus loin. Les camps de concentration prouvent aux Israéliens qu'ils ont eu raison de fonder leur État et de créer leur armée ? C'est donc que les Juifs ont inventé les chambres à gaz. Pourquoi s'arrêter à si peu ? Ça ne colle pas ? C'est trop gros ? Le cours des choses ne permet pas qu'on le torde si outrageusement ? Il n'y a plus qu'à nier dans un même mouvement et le temps et l'Histoire : on n'a jamais marché sur la Lune et aucun avion ne s'est jamais écrasé sur le Word Trade Center.




Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay


mardi 10 mars 2020

L'armée fantôme de Guy Debord






      Il fallait que je la voie, cette armée de terre-cuite, bien que la mégalomanie et la paranoïa des hommes d'État m'indiffèrent habituellement, surtout quand elles causent l'esclavage ou la mort de centaines de milliers d'individus – tels les pharaons d'Égypte –, je voulais admirer cette légion de gardiens se tenant impassible dans le lit du fleuve du temps, reproduction réduite d'une véritable armée pouvant compter jusqu'à un million de combattants, censée défendre le mausolée d'un empereur devenu fou face à la mort – tel un petit enfant effrayé par la nuit de ses cauchemars – et qui mourut empoisonné par des pilules de mercure qui devaient, selon son magicien, prolonger sa vie indéfiniment. Je tenais surtout à vérifier de mes propres yeux ce à quoi Guy Debord n'a jamais cru, à savoir l'authenticité de ces soldats de l'éternité, déclarant péremptoirement dans ses Commentaires sur la société du spectacle qu'en matière de falsification le point culminant avait été atteint par le risible faux bureaucratique chinois des grandes statues de la vaste armée industrielle du premier empereur, laissant entendre par là que ces dernières auraient été fabriquées, non pas au troisième siècle avant Jésus Christ, mais au XXème dans les années 60 sous le règne de Mao, soucieux de réaffirmer l'unité de la Chine en reprenant Qin Shi Huang comme modèle pour mener à bien sa révolution culturelle. Si seulement cet alcoolique de Debord avait bougé son gros cul pour se faire une idée par lui-même ; il est vrai que l'homme n'a pas beaucoup voyagé, dans quelques villes européennes et encore, si peu. Voulait-il illustrer sa thèse par son propre exemple, lui qui soutenait qu'à l'époque mystificatrice qui est la nôtre, sans vraie compétence, n'importe qui pouvait faire désormais n'importe quoi ? Ainsi un théoricien de la révolution se prenant pour un archéologue… à distance. S'il s'était déplacé, s'il s'était un peu mieux renseigné – a-t-il été abusé par son beau-frère d'origine chinoise, antiquaire s'y connaissant peut-être en faussaire ? –, il aurait pu admirer, comme moi aujourd'hui en compagnie d'Assia, l'incroyable travail des archéologues au fond des fosses, aussi fascinants que les statues qu'ils découvrent et reconstituent, la minutie et la patience de leurs efforts – toute œuvre d'art devrait être considérée avec un même tact – et l'immense réserve d'informations accumulée depuis sur cette trouvaille archéologique hors-norme, consultable en partie dans les galeries adjacentes. Était-ce parce que cette découverte était à ce point incroyable qu'il n'a pas voulu y croire ? A-t-il été bluffé par l'industrialisation du processus de fabrication ? Eh oui, les Chinois ont aussi inventé le taylorisme il y a 2300 ans, avant la poudre et le billet de banque – l'humanité doit-elle leur en être, à ce titre, éternellement reconnaissante ?

    Cela, soyons honnête, Debord ne pouvait le savoir, quatorze ans seulement après la mise à jour des premières statues par des fermiers ; reconstitutions archéologiques, analyses chimiques, rayons X et recherches d'ADN ont depuis révélé l'organisation résolument moderne qui a présidé à la production pièce par pièce de ces artefacts, comprenant ateliers autonomes de montage et chaînes d'assemblage. Pour Debord, le critère de jugement était avant tout esthétique et ne se référait qu'à la seule Histoire de l'art – ce qui est une bien étrange limite en matière d'antiquité. Depuis quand en création ce qui est esthétiquement improbable est-il décrété a priori impossible ? Des soldats mortuaires de cette taille n'avaient jamais existé avant en Chine ? Il n'y en avait pas eu d'autres après ? C'est donc que ceux présents étaient des faux. Quelle démonstration ! De celles qui auraient dû le mener à douter également de l'authenticité de pyramides d'Égypte, puisqu'elles restaient uniques en leur genre : n'était-ce pas la preuve flagrante qu'elles n'étaient pas œuvres des mains de l'homme, incapables au demeurant d'édifier de tels blocs de pierre, mais – pourquoi pas ? – d'extraterrestres venus d'une lointaine galaxie, ouvrages dont la pointe indiquerait les coordonnées et qui ne tarderaient pas à revenir pour nous punir de notre incrédulité ? 
    
    Debord devait être encore bourré quand il a écrit ça dans ses Commentaires. N'a-t-il donc jamais dessoûlé de sa vie, comme il le prétend dans Panégyrique, avec une fierté de pochtron un peu pathétique ? Quoique ayant beaucoup lu, j’ai bu davantage. J’ai écrit beaucoup moins que la plupart des gens qui écrivent; mais j’ai bu beaucoup plus que la plupart des gens qui boivent. Reprenant Baltasar Gracián – il y en a qui ne se sont soûlés qu’une seule fois, mais elle leur a duré toute la vie. Négationnisme, complotisme et alcoolisme vont-ils nécessairement ensemble ? Si Debord s'est trompé sur ça, sur quoi s'est-il aussi trompé ? Sur le conseillisme ouvrier ? Sur le terrorisme en général ? Sur l'affaire Aldo Moro en particulier ? Sur la chute du mur de Berlin et l'effondrement soudain de l'URSS ? Sur l'art, la nourriture et les rapports humains ? Sur cette société toxique qui empoisonnerait lentement mais sûrement ses citoyens depuis plus d'un siècle – alors que leur espérance de vie, sur la même période, a doublé ? –, sur l'ironie de son propre destin, finissant chez un éditeur institutionnel et à la télévision, tenants du spectacle avec lesquels il avait pourtant juré, plus jeune, de ne jamais se compromettre – traitant à l'occasion Antoine Gallimard de débile, de con et de raclure de bidet ? Sur quoi d'autre encore ? Sur le jazz, sur le rock ? Sur tout alors ? J'ai écrit un article dans le premier numéro de la revue sur l'alcoolisme de Debord, qui l'a mené au suicide et qui s'avère pour moi la plus grande objection à sa théorie et à sa pratique. Comment peut-on prétendre affranchir les autres de quoi que ce soit si l'on est soi-même incapable de se libérer de sa dépendance ? J'avais retenu ça du straight edge, ce mouvement hard-core venu de Washington dans les années 80, dont faisaient partie Minor Throat, Fugazi et Rollins Band, ces jansénistes du punk – groupes adorés que j'écoute toujours – qui refusaient toute forme d'aliénation, à commencer par l'alcool et les drogues, considérant qu'il fallait se révolutionner soi-même avant de vouloir faire la révolution, idée que Confucius lui-même n'aurait pas reniée – le plus vertueux étant, définitivement, le plus dangereux.




Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay


mardi 3 mars 2020

Voyage au pays des arsouilles polygraphes





    Cela fait au moins 15 jours que je médite sur cette question : ces Minc, ces Attali, BHL ou Bourseiller, comment font-ils pour survivre à la révélation publique de leurs plagiats, du côté bâclé de leurs pseudo enquêtes, de leurs mensonges ?
En fait, la réponse est simple : ils s’en foutent complètement. Pour eux, dans cette activité, l’écriture et sa publication, il n’y a aucun enjeu. Leur pouvoir est ailleurs. Nous, nous y mettons tout, eux, ils n’y mettent rien. Juste, ils chantent la gloire de ce qui nous domine et ce qui nous domine le leur rend bien en les invitant à pérorer à l’image, sur les ondes et par écrit dans tout ce qui existe de quotidien, d’hebdomadaire et de mensuel présents sur la place publique.
Ernst Jünger ayant signalé que plusieurs passages de son Essai sur le temps avaient été recopiés tel quel dans l’un de ses opuscules, pris la main dans le sac, ce petit voyou d’Attali, ne s’est pas dégonflé, et a répondu : Je ne compte pas mes emprunts, je les pèse. Vous savez tous que BHL raconte qu’il a rencontré Massoud en 1981 alors que ce n’est qu’en 1998 qu’il l’a rencontré pour la première fois et qu’il s’est aussi fait piéger par une grossière potacherie de Frédéric Pagès à propos de la supposée vie sexuelle d’Emmanuel Kant.
Minc, commet un ouvrage sur Spinoza, constellé d’emprunts massifs au Spinoza, le masque de la sagesse, de Patrick Rödel. En 2001, le Tribunal de Grande Instance de Paris le condamne pour ces emprunts allant de la reproduction servile d’expressions au plagiat de l’économie générale des passages en passant par la reprise des mêmes citations ou des mêmes anachronismes. Entre autres, et là c’est génial, la lettre d’un ami donnant à Spinoza la recette de la confiture de roses rouges, cette lettre étant fictive. C’était justement une ruse de Rödel pour piéger les plagiaires !!! La note est salée : 100 000 francs qu’éditeur et pseudo auteur ont été condamnés à payer solidairement. 12 ans plus tard, il remet ça ! En juillet 2013, il est reconnu coupable d’avoir à nouveau emprunté  dans son dernier livre pas moins de 47 passages à l’ouvrage sur René Bousquet de l’historienne Pascale Froment. 
30, 40, 50 emprunts ! Et vas-y que je te fais les poches ! Pourquoi se gêner ?
Et enfin, ce n’est pas tout-à-fait la même chose mais c’est quand même la même chose, il s’avère que par hasard et comme sans le vouloir, dans une émission de radio que j’anime, j’ai renouvelé l’exploit de Gérard Guégan en mouchant l’un des biographes de Guy Debord, le dénommé Christophe Bourseiller.
Ce pisse-copies graphomane a publié au minimum 30 livres traitant très souvent de militantisme politique, syndical, féministe, franc-maçon, extrême et même débile dans le cas de Carlos Castanedas.
En 1999, dans une émission de télé d'Ardisson, Guégan révèle qu’il lui a raconté qu’une poignée d’ultragauchistes s’était réunie à Ribieran pour y annoncer la naissance des Éditions Champ-Libres. Las ! Le bled n’existe pas et la réunion non plus. La démonstration est faite : Bourseiller ne vérifie rien, croit ce qu’on lui dit, n’est rien d’autre qu’une piètre baudruche qui phantasme une vie ou des vies auxquelles il n’a et n’aura jamais accès.
Rebelote. En 2017, les Éditions du Lombard publient une bd intitulée Les Situationnistes
dont il est le scénariste et notre échange en direct à son sujet donne à peu près ceci :

C. Bourseiller : - Il y a une ressemblance indéniable entre le Pop art et l’esthétique situationniste.
Y. Tenret : - Oui, Debord pensait que parmi les nombreuses concepts qu’il avait inventés, il avait aussi le Pop art.
C.B. : - J’ai essayé d’écrire une histoire des situationnistes la moins passionnée possible, de bien poser les choses, en me disant : je m’adresse à des gens qui ont 18-20 ans, en lisant une bd, ils vont découvrir l’un des mouvements les plus intéressants du XXe siècle.
Y.T. : - Étant un peu déçu par ce petit livre, j’ai demandé l’avis de l’un des participants au Scandale de Strasbourg. Il regrette, m’a-t-il écrit, la panthéonisation de Debord qui y est pratiquée. Et c’est bizarre, parce que vous-même dans Archives & documents situationnistes, vous aviez réalisé une interview de Gérard Béréby qui y critiquait la personnalisation du mouvement autour de la personne de Debord. Et moi, ce que j’aime, c’est tout le mouvement, l’ensemble de ces gens. Je suis donc partisan d’en faire l’histoire contre Debord.
C.B. : - C’est comme si on disait : - J’aime les surréalistes contre Breton.
Y.T. : - Étant plutôt dadaïste, je ne tiens pas à intervenir dans les querelles internes propres au mouvement surréaliste. L’idée, c’est le groupe comme œuvre d’art ! Dans votre ouvrage, il n’y a ni Jorn, ni Vienet, ni Riesel, ni Vaneigem, le biographe de Debord a tout emporté.
C.B. : - Oui, mais vous présentez l’I. S. comme un groupe de Free Jazz alors qu’il s’agissait d’une formation classique avec son chef d’orchestre.
Y.T. : Eux l’ont plutôt vécu comme étant du Free Jazz, une conjuration des égaux et je ne suis pas du tout convaincu par la ligne que vous avez adoptée. Il manque dans votre livre le flux de la vie. Oui, c’est ça : vous muséifiez tout ce que vous touchez...



Yves Tenret



Dernier ouvrage paru: L'année de tous les baisers

mardi 25 février 2020

L'amour des chauves-souris, suite

    


    Je n'ai pas beaucoup dormi, Assia non plus. J'insiste pour qu'elle parte à Ko Tao, elle refuse d'y aller sans moi, je la mets dehors en lui disant que ce n'est rien, ce soir je serai rétabli, ce n'est qu'une insolation, l'histoire de 24h, 48 maxi. Elle part, je me sens mieux ; je déjeune, je lis Nietzsche, je me sens guéri. Je retourne me coucher. Au réveil je tremble de partout et je claque des dents. Je prends ma température : 39°. Je commence à redouter que ce soit la dengue ou le palu. Ou le sras ? Je relis les pages Santé des deux guides, je détaille tous les symptômes. Je verrai bien ce soir, quand Assia reviendra. Je repense à hier, à la dispute la plus sérieuse que nous ayons eue depuis notre départ. La journée avait pourtant bien commencé ; lors de la baignade matinale je lui ai annoncé que j'étais à sec, ça l'a fait rire. On est allé à Lamai Beach, une plage de sable blanc aussi belle que Chaweng mais beaucoup moins fréquentée ; on s'est écroulé sous les tentes sarrasines du Chill-out Bar, accoudés à des coussins triangulaires posés sur des nattes. Assia n'a pas su résister à l'appel de la mer, elle a piqué une tête dans l'eau cristalline, j'ai commandé un bloody mary, à onze heures du matin ; les enceintes du bar passait Air, Basement Jaxx, cette grosse crêpe de Moby, Nitin Shawhney, Lamb, j'ai dansé allongé. Nous avons déjeuné dans une échoppe, on s'est encore arraché la gueule au piment, on s'est promené sous un soleil sans indulgence. Assia a fait un scandale dans un magasin, prétendant qu'un Thaïlandais lui avait volé sa monnaie, elle s'est énervée – ce qui a fait rire tous les Thaïs –, elle les a traité de voleurs, là ça a coincé, je lui ai dit de se calmer et de ne pas dire des choses pareilles, elle est sortie du magasin en pleurant. Nous nous sommes disputés sur le parking, elle m'a reproché de ne pas la soutenir ; j'étais de dos, je regardais la presse internationale, les journaux français parlaient toujours de l'affaire Trintignant-Cantat ; Marie Trintignant, l'habituée des seconds rôles, est devenue l'une des plus grandes actrices françaises et Bertrand Cantat est maintenant la pire des ordures – que l'opprobre monte encore contre lui et je serai bientôt de son côté –, je n'ai rien vu de ce qui s'est passé ; c'est peut-être elle qui s'est trompée en comptant, elle met toujours sa monnaie n'importe comment, elle n'a qu'à mieux ranger ses billets ; elle me le répète, elle s'est sentie très seule dans l'épreuve. Qu'elle se soit fait voler ou non sa monnaie ne change rien au problème, sa phrase était tout simplement raciste. Elle est remontée sur la moto sans se tenir à moi, on ne s'est plus adressé la parole de tout le trajet, jusqu'à Hua Thanon. La vodka, le piment, le soleil, la dispute, tout me chauffait la tête, sous ma casquette Wu-tang, je ne pensais plus qu'à rentrer. Nous avons été voir Grand Pa et Grand Ma, deux formations rocheuses qui représentent un phallus dressé et une vulve détrempée distantes l'une de l'autre d'un jet de pierre, sculptures naturelles en bord de mer qui font toute la popularité du lieu. Beaucoup rient en les voyant, d'autres gardent un silence gêné ; dans l'énervement et la chaleur, je n'y ai vu que l'écart irréductible qui sépare les deux sexes, la fatalité de l'abîme qui les oppose – les hommes et les femmes ne s'aiment jamais que sur des malentendus, dissipés bien assez tôt dans l'effroi et la colère –, après les transports et les vagues qui nous unissent, la mer retirée, ne restent plus que les écueils du sable et l'échouage en solitaire. Heureusement Assia s'est montrée plus intelligente que moi, elle est venue me voir, conciliante, à demie repentante – elle ne sait pas faire la tête, j'ai dans le domaine des années de pratique –, je rageais d'autant plus que je venais de perdre une pellicule photo. Nous avons visité un village de pêcheurs musulman, où tout le monde nous a souhaité la bienvenue, nous avons été invités à prendre un verre par plusieurs familles, ces attentions nous ont touché et ont achevé de nous réconcilier tous les deux. Nous avons marché le long de la plage, enjambant les filets et les bouées, des gamins se baignant nus ont posé pour se faire prendre en photo dans l'eau, ils ont ri de notre refus de leur donner de l'argent. Il y avait un grand nombre de croix à terre, à bord des bateaux – dans un village musulman ? –, j'ai mis du temps avant de comprendre que c'était pour suspendre les filets, j'y ai vu autant de crucifix. L'ardeur du soleil m'est devenu intolérable, c'est à ce moment que j'ai senti la fièvre me gagner. La route du retour m'a paru interminable. En arrivant, Assia a réclamé la leçon de moto que je lui avais promise. Je suis allé me baigner, j'ai pris deux Doliprane la chaleur m'a quitté ; j'ai conduit Assia sur un chemin pour lui apprendre à débrayer et à passer les vitesses au pied, elle a poussé des accélérations en criant, riant de sa peur. Pour le dîner nous sommes aller chez Eddy essayer le menu composé de cinq currys, dont un vraiment fort qu'on a eu du mal à finir, j'ai calé au troisième, un curry à la banane. Nous avons pris notre dernier cachet de Lariam ; avec les Dolipranes, le vin et les currys, ça a fait un drôle de mélange, je ne me suis pas senti bien en me couchant. 

    Je regarde l'horloge, je n'ai aucune idée de l'heure à laquelle Assia va rentrer, je veux manger un peu, rien ne me fait envie ; je me recouche avec appréhension. J'alterne sommeil et veille, coups de froid et coups de chaud, ne sachant plus lesquels désirer. À six heures, Assia, rayonnante, pousse la porte du bungalow, je suis en train de prendre ma température, pleine de gaieté elle me remet un cadeau, une photo d'elle imprimée sur une assiette, prise quand elle est montée à bord du bateau du club et qu'on lui a remise au retour ; elle a dessus une expression navrée, semblant dire, oh non pas le souvenir kitch pour touristes. Elle me demande comment ça va, si j'ai toujours de la fièvre, oui 40. Elle panique, elle ressort chercher un médecin, les filles de la villa lui demandent où elle était, ce qu'elle a fait, elles m'ont vu abattu ce midi et enfermé tout l'après-midi, elles se sont étonnées de son absence, elles le lui font sentir. J'entends que ça s'agite, mais il ne se passe pas grand chose, oui il y a un médecin, non il ne peut pas venir jusque là, la villa est trop éloignée, il n'y a même pas de route bitumée, est-ce que je peux marcher ? Il vaut peut-être mieux aller à l'hôpital, est-ce vraiment grave ? Assia s'énerve, mon copain a 40 de fièvre, à 42, on meurt ! Elle éclate en sanglots. Ça fait deux fois qu'elle pleure en deux jours, ça me touche. Le fils de la maison propose de me conduire à l'hôpital, je refuse de me lever, l'idée du trajet en voiture me terrorise, je suis sûr de vomir. On appelle un autre médecin, il ne viendra pas davantage, la nuit va tomber, il ne connaît pas le chemin. Je n'ai pas d'autres choix que de me lever, d'aller jusqu'à la voiture, d'endurer la nausée durant tout le trajet – je ne sais pas où on va, quand est-ce qu'on arrivera –, me voyant devenir de plus en plus blanc sur la banquette arrière, Assia ne peut cacher son inquiétude.



Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay


mardi 18 février 2020

L'amour des chauves-souris

               




    L'hôtel où nous sommes descendus est désert, une partie est en travaux, nous avons facilement négocié pour deux nuits, la chambre sent un peu le moisi, le mobilier date des années soixante-dix, mais la piscine arrondie, entourée de transats, nous a décidés. Sentant une déprime aussi soudaine qu'inexpliquée m'envahir, j'ai bu deux bières et piqué une tête dans l'eau, Assia m'a rejoint dans le bassin, le délassement escompté n'est pas venu. Est-ce le contrecoup de la révélation d'hier ? Doit-elle toujours être payée de ce prix ? Comme chaque fois qu'une telle extase me déprend de moi-même ? Je crois toucher une vérité fondamentale, qui m'ouvre une dimension insoupçonnée du monde ; dès le lendemain, je retombe, défait, prisonnier de mes petites représentations en rivalité. Est-ce l'essence de la vérité, que d'apparaître dans un éclair pour se voiler aussitôt ? Est-ce ainsi que les philosophes vivent ? Les artistes partagent-ils leur sort, condamnés dans leur quête de beauté à être, comme eux, éternellement insatisfaits ? Ne serait-ce pas plutôt, tout bonnement, un symptôme classique de dépression, accentué par un léger alcoolisme tropical ? Une décompensation, comme disent les psychiatres, de maniaco-dépressif ? C'est vrai que le terme n'est plus employé, on lui préfère désormais celui de bipolaire, c'est moins effrayant, la maniaquerie et le désespoir ont disparu, ça ne sonne presque plus comme une maladie, dont on devrait guérir un jour, mais comme un trait de caractère, à la limite secondaire, et gérable moyennant une psychothérapie et quelques médicaments ; il y a bien les binationaux, les bilingues, les doubles résidents, les adultères, les adeptes de la vie séparée : cours du soir, clubs de sport, sites de rencontres, boîtes échangistes, tables de jeu, paris clandestins, bars de nuit, hôtels de passe, passions secrètes, collections onéreuses, violents violons d'Ingres, vénérations d'arts – Je suis passionné de jazz, et toi ? Moi, je suis bipolaire – Chacun son truc. Je ne suis pas philosophe, je ne suis pas artiste, je suis déprimé, c'est tout. Je ne suis pas même nietzschéen, seulement dépressif, comme Nietzsche avant l'effondrement final qui alternait de plus en plus les phases d'euphorie avec les phases d'abattement. Je nage en faisant le tour du bassin, comme un poisson rouge dans un bocal, ne remontant à la surface que pour prendre ma respiration en évitant le regard d'Assia. Le fait de se retrouver avec elle dans une ville qui me rappelle un amour mort n'aide pas, c'est certain. Cité fantôme ? C'est moi qui suis hanté, pour ne pas dire possédé. J'ai passé sept ans avec Estelle, qu'est-ce qu'il en reste ? Une belle amitié qui me fait de belles jambes, c'est vrai. Ça fait deux ans que je suis avec Assia, c'est tout juste si j'arrive à lui dire je t'aime. À quoi ça sert de s'évertuer quand tout échoue ? Amour, travail, création, pensée ? À des milliers de kilomètres de chez moi, à quelques mètres à peine d'Assia, la hantise du ratage intégral me reprend. Il m'arrive de me sentir aussi faible et paralysé que mon père, confondant comme lui les noms, les visages, les lieux et les époques. Estelle-Bangkok, Béatrice-Amsterdam, Assia-Venise, villes-femmes, cités sur l'eau, images de la fuite perpétuelle du temps et des choses, rien n'arrête la disparition et l'engloutissement, quoi que je puisse faire ou penser. Ma demande d'éternelles fiançailles ? Un moyen de donner le change, de gagner du temps, face à Assia qui répète à qui veut bien l'entendre qu'elle veut m'épouser.

    
    Tu sors déjà ? s'étonne Assia, je vais à l'accueil, demander s'ils n'ont pas des serviettes. Je ne vais pas lui dire que c'est elle qui m'empêche de nager. Ruisselant, je trottine jusqu'à l'office, la bruine qui est tombée à notre arrivée a repris. Comment dit-on serviette en anglais ? Carpet ? Non c'est tapis, blanket ? Ça c'est couverture. Ah oui, Towel. La jeune fille de l'accueil a deviné ma requête, avant que je n'ouvre la bouche elle fait signe à sa collègue de m'apporter des serviettes de bain. M'essuyant, je m'aperçois qu'elles sont imprégnées de la même odeur de moisi que la chambre. Je regarde toutes les clés accrochées au tableau de la réception, je me demande si nous ne sommes pas les seuls clients de l'hôtel, je repense à tous les rabatteurs qui se battaient pour nous à la descente du car. La serviette nouée autour de la taille, j'interroge la jeune fille, pourquoi il n'y a personne en Thaïlande cette année ? Elle se désole, il y a la guerre du Golf, les attentats, la peur de l'avion, et puis le Sras. Ah le Sras, je l'avais presque oublié, le syndrome respiratoire aigu sévère, une pneumonie atypique comme disent les médecins de l'OMS qui ne savent pas vraiment à quoi ils ont affaire et qui redoutent une épidémie mondiale susceptible de mettre l'humanité en péril ; ils n'hésitent pas à parler de millions de morts. L'infection a émergé en Chine il y a trois mois, provoquant en quelques semaines des centaines de décès, une psychose sans précédent s'est emparée du pays – les habitants se sont mis à porter des masques dans le métro, dans la rue, au travail, la panique a gagné Hong-Kong –, le virus, voyageant visiblement très bien par avion, business-class ou pas, s'est rapidement propagé à Hanoï, à Toronto, dans plusieurs villes des États-Unis. La Thaïlande, comme les autres pays du Sud-Est asiatique, est également touchée. Assia et moi ne sommes pas totalement inconscients, avant de partir nous nous sommes rendus au Centre Pasteur, rue de Vaugirard dans le 15ème, principalement pour une prophylaxie concernant le paludisme – je me suis surtout soucié d'Assia, davantage de mon père, pour lui je ne tenais pas à tomber malade –, le médecin, une femme charmante, n'a pu que reconnaître la méconnaissance de son institut vis-à-vis de cette nouvelle mutation de coronavirus, issue probablement d'une souche animale. Nous vivons à l'ère de la mondialisation de tous les dangers, a-t-elle déclaré, des épidémies qui se moquent des barrières des espèces comme des frontières des pays et qui résistent à la plupart des traitements connus. C'est une maladie de riches, a-t-elle précisé, comment le savait-elle ? Le virus prend l'avion, les maladies de pauvres voyagent par bateau. Elle nous a recommandé la plus grande prudence, surtout dans les grandes villes, le problème, c'est que les symptômes de la maladie sont très ordinaires et qu'elle peut être confondue avec une pathologie classique : fièvre, nez qui coule, toux, courbatures. Quand elle a appris que nous partions d'abord pour le Nord, elle a estimé le risque de contagion auprès des populations des montagnes moins grand, même si c'est là que le paludisme sévit le plus. L'entretien s'est terminé par une prescription classique d'antibiotiques, d'antidiarrhéiques et de Lariam, un antipaludéen au prix prohibitif que seuls les Occidentaux peuvent se payer.

    Je reviens apporter la serviette à Assia, qui s’exerce au dos crawlé. Une idée me vient, qui me redonne un peu de cœur, et si je l'invitais ce soir au Riverside ? De la bonne bière pression, de la bonne musique, jouée live en plus – je n'en peux plus de la sale variété thaï, encore plus abominable que la française –, de la bonne bouffe bien épicée, dans un cadre tout en bois, éclairé à la lumière de la seule bougie, me revoilà tout d'un coup enthousiaste, être bipolaire n'a pas que des mauvais côtés, l'euphorie revient vite. Si je tiens à retourner là-bas en sa compagnie, là j'ai été avec Ben, puis avec Estelle, c'est-à-dire des personnes que j'aime, c'est que je l'aime, elle aussi. Assez de la fatigue et de la déprime, je dois vaincre le mal par le mal : on peut venir à bout de la mélancolie par la mélancolie elle-même.



Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay




mardi 11 février 2020

Hommage à Pierre Guyotat - deuxième partie




Aucun auteur au vingtième siècle, à part peut-être Bataille, n’a été aussi loin dans le dévoilement de l’inextricable. Tombeau pour cinq cent mille soldats est le livre où tout se mêle, se mélange et se confond : la guerre, la prostitution, le martyre, la révolution, les massacres, les orgies : le sexe, la mort et le sacré. Beaucoup ont voulu y voir une description et une dénonciation de la guerre d’Algérie et de ses horreurs et ils se sont trompés. Le récit, composé en sept chants, à la manière d’Homère ou de Dante, au lyrisme épique et mythologique inattendu, de par le style, le rythme et la poésie propres, avec ses villes fictives (Ecbatane, Inaménas), ses prénoms légendaires (Kment, Giauhare, Xaintrailles), s’affranchit de fait de tout réalisme et interdit d’avance toute récupération politique ou toute réduction historique. Plus encore, et c’est sans doute là l’unique scandale, le livre ne dénonce rien ni personne. Occident, Orient, armées loyalistes, séditieuses, révolutionnaires, mercenaires, colons, colonisés, hommes, femmes, enfants, animaux, plantes, minéraux: tout est ramené dans la confusion sanglante et sexuelle de l’action et des événements à un même plan d’immanence que ne surplombe aucune morale. La mort baise, le sexe tue, voilà l’unique loi impitoyable qui s’applique aux combattants comme aux couples, aux civils, aux politiques comme aux religieux. « Non, je ne suis pas fatigué par le sang. O sang, je t’aime, ô sang, lait de l’esprit, semence de la haine, sperme jailli dans la bataille. » La guerre n’a jamais eu pour finalité la paix, encore moins la « civilisation », mais la continuation par d’autres moyens de l’exploitation indéfinie de l’homme par l’homme. « Ecbatane méprise et tient pour esclaves et criminels ces misérables qui, pour se libérer, tuent ceux-là mêmes qu’ils veulent délivrer, ou bien les épargnent pour les commander plus tard souverains. » Comme si la communauté humaine, ou ce qu’il en reste, abandonnée de tous les dieux, n’avait plus à se partager qu’entre guerre et prostitution. « Le monde, c’est un bordel : tous les enfants sont à vendre. »
Loin de proposer une issue politique ou morale au récit, Pierre Guyotat, dans l’exagération du crime et de la jouissance, pousse l’abomination jusqu’à l’apocalypse. Seuls ont surnagé dans ce déluge d’épouvantes et d’effrois, à de rares moments, quelques histoires d’amour, dont le plaisir n’a pas été payé de mort, comme Kment et Giauhare, ou Serge et Émilienne, qui du fond de l’obscurité offrent des scènes d’une beauté lumineuse. « Leur étreinte se fait plus douce, plus tendre, la fureur les quitte ; il s’élève de leurs corps entremêlés, agités d’un tremblement de bêtes accidentées, comme une fumée dont la moustiquaire est amollie, alanguie ; leurs jambes se détendent comme des arcs ; les nerfs vibrent encore. » Le monde va être englouti dans l’abjection, l’eau, les serpents et les rats, il sera inutile de chercher refuge dans les lieux de cultes profanés ; la cathédrale sera submergée, il n’y aura que Giauhare et Kment, volant au ciboire l’hostie, qui se réfugieront au sommet des montagnes et seront sauvés. Elle, est enceinte.« – Un enfant bouge en moi depuis ce matin : touche. C’est le dernier-né du monde, et c’est un rat qui l’a fait. » L’Histoire peut recommencer.
Le livre, écrit par un jeune homme d’à peine vingt-cinq ans, est salué et reconnu à sa sortie par Jean Paulhan, Michel Foucault, et lui vaut l’amitié de Philippe Sollers, de Jacques Henric, du groupe Tel Quel auquel il se lie. Guyotat est introduit dans le monde littéraire parisien, par Michel Leiris, Michel Butor, Nathalie Sarraute. Comment celui qui a tourné le dos à tout, à sa famille, à son milieu, qui a été emprisonné, interrogé et mis au secret par l’armée de son propre pays, pourrait-il se satisfaire de la reconnaissance et des complaisances – politiques ou éditoriales – d’un tel milieu ? Il y a bien l’inscription au parti communiste, la participation à l’aventure Tel Quel, mais les distances se prennent vite. Guyotat se fait nomade, L’Afrique du Nord le rappelle, sans obligations militaires cette fois, il effectue de nombreux séjours en Algérie, au Sahara ; il se prend de passion pour le désert et ses hommes. À Paris, ce sont les quartiers nord, les corps arabes dans la nuit. Pourquoi cette thématique et cette corporalité privilégiées chez Guyotat, dans la vie comme dans l’œuvre ? Il y a une vérité décadente de l’Occident et de ses idées ; à travers la convoitise ou la location de corps étrangers, se trouve le désir chez lui d’historiciser son propre corps, d’échapper à sa classe sexuelle, en ayant des rapports – libres ou monnayés – avec des corps chargés de l’histoire à venir et qui vivent leur sexualité autrement, plus précisément, le corps mâle arabe, marqué par la servitude de la femme. Là est le paradoxe: Pierre Guyotat loue des corps étrangers et veut en même temps leur libération. « C’est-à-dire que sur la base de cette usure que j’éprouve, et d’autres avec moi encore trop peu nombreux, de ce vieillissement du corps, du geste, du mental occidental, s’établit (…) “ l’équilibre ” de ce double cri… » Il n’en reste pas moins que c’est « un écœurement sans nom », que « deréincarner le squelette européen ». Au passage est mise à nue, dans son prosaïsme sexuel et symbolique, l’origine de tout racisme. « Arabes, on ne vous hait ici que de nous avoir jadis recoupé un sexe qui recommençait à pousser. »

vendredi 7 février 2020

Hommage à Pierre Guyotat


Traître à sa patrie, à sa famille et à sa langue, Pierre Guyotat l’a été très tôt, et ce, bien avant que l’armée de son propre pays ne le fasse arrêter en Grande Kabylie pour « atteinte au moral de l’armée, complicité de désertion et possession de textes interdits », avant même que son père ne le fasse rechercher dans Paris par un détective privé après sa fugue, encore mineur, de son village natal de Bourg-Argental, avant encore qu’il ne se mette à écrire Tombeau pour cinq cent mille soldats ou Éden, Éden, Éden, qui susciteront à leur parution après la guerre d’Algérie le scandale, la censure et l’interdiction. La conscience précoce de la trahison, de sa nécessité et de son irréductibilité, de son « intransigeance » propre, Guyotat l’a dès l’enfance, quand il se découvre différent des autres et des siens. D’où vient ce sentiment d’étrangeté ? Il vit dans un rapport tronqué au temps, le présent pour lui est tout de suite du passé, objet immédiat de narration possible, et le rapport à l’espace est lui-même faussé ; il ne vit pas dans ce monde, mais dans le monde de la croyance et du mythe, dans un entre-deux qui ne s’unifie que dans la beauté ressentie à l’écoute de la musique, ou dans l’épuisement de la marche et la course. Dans l'imagination se confondent les récits bibliques que sa mère, juive polonaise convertie au christianisme fervent, lui fait le soir et les leçons d’Histoire de l’école apprises le jour, où les figures suppliciées des membres de sa famille résistante – une tante emprisonnée et torturée, un oncle mort en déportation – prennent une place centrale. Déjà, les narrations lui paraissent plus vraies que la vie elle-même, l’Histoire ne fait qu’illustrer la Bible et non l’inverse : la Seconde Guerre mondiale a vu le triomphe du diable et de ses chiens, et les camps de la mort ont réalisé l’enfer de Dante. À l’école, ses camarades de jeu s'imaginent en héros, chevaliers du moyen-âge, aventuriers du siècle passé, combattants de guerre ; lui s’identifie aux martyrs, aux esclaves, aux prostituées.
C’est ce jeune garçon hanté d’Histoire et de religion qui découvre le sexe et la poésie en même temps, pratiquant la masturbation et l’écriture simultanément, se mettant en scène par écrit dans des rapports prostitutionnels (de pute à mac, de mac à pute, de maître à esclave) pour atteindre l’orgasme, plusieurs fois par jour jusqu’au sang et à s’en faire exploser la tête, aux confins de l’extase mystique. Entre la pulsion prostitutionnelle et l’aspiration religieuse, l’adolescent comprend intuitivement qu’il se joue un échange de forces considérables qui dit quelque chose d’essentiel de la réalité humaine. Pourquoi la prostitution ? C’est là que se réalise une dialectique des rapports humains plus importante qu’on ne veut l’admettre. Pourquoi une liturgie de l’orgasme ? Dans l’extase s’accomplit le fantasme d’une union plus complète la dépassant et un droit à la virginité préservé. Réunissant écriture et orgasme, l’imagination résout ainsi une volonté contradictoire : celle d’être à la fois vu et voyeur, mac et pute, acheté et acheteur, baiseur et baisé. Mais la plus grande découverte qu’il fait certainement est celle de sa supériorité –  la seule qu’il ne se reconnaîtra jamais sur les autres – dans le dit du désir, dans la puissance du plaisir qui s’écrit. C’est, ni plus ni moins, l’essence de l’art qui est mis à nu dans cette expérience, avec la conscience aiguë de son exigence la plus haute : la trahison. Il faudra tout dire, avouer le fond de l’infamie, se désigner comme le plus grand coupable, comme monstre peut-être et s'excluant de la communauté des hommes, mais s’avouer surtout comme capable de logique et d’art. Et de ce corps qui jouit en fictions, en tirer de quoi vivre, à ses dépens, s’il le faut.
Le plaisir conscient de lui-même et maîtrisé de la sorte s’avère un moyen d’élévation, de transcendance, et d’abord de condition et de classe sociale, de pays. Le désir et son écriture le ramènent invariablement aux corps étrangers, prolétarisés, vers le corps autre en tant que corps impossible, parce que d’une autre race, d’une autre classe. Il est obsédé par la peau noire, « les Négresses,les fillettes sauvages », par la beauté arabe. La jouissance réaffirme de fait son refus des inégalités corporelles, sexuelles et sociales, et redouble encore pour un temps l'aspiration infantile à la sainteté. Cette chair extatique, seule chose à la vérité reçue de Dieu ou de la Nature, réclame bientôt de vivre pour elle-même, comme cause de soi, et non plus des avantages ou des privilèges du milieu d’origine– vieille bourgeoisie provinciale qui livre des médecins à la commune dont les rues portent le nom  – dans lequel elle a échu arbitrairement. Celle qui a reçu le nom de Pierre Guyotat ne tarde pas à exiger de son patronyme qu’il rompe avec tout et tous. Il y a les escapades la nuit de l’internat, le renvoi du collège, le refus de se mettre au pas de la science, d’apprendre son langage, les mathématiques, l’adolescent ne ressentant que trop intimement « l’hostilité des mots de la géométrie à ceux de l’écriture. » Il dessine pour lui, veut être peintre – le modèle est Gauguin –, il commence à écrire, il découvre, à quatorze ans, Rimbaud. Le désir ardent de prêtrise, un temps contrarié par le père, s’est éteint. Les premiers poèmes nient l’existence de Dieu, puisque le Mal a triomphé dans l’Histoire, et de Jésus, cet autre absolu d’incarnation ; il doit expliquer à la mère en larmes qu’il n’ira plus à la messe communier sa chair. La conscience politique vient vite, la compréhension rapide que la domination occidentale n’est plus européenne, que son pays, dans les colonies, en Indochine, en Algérie, perd tout honneur à reproduire la barbarie dont elle vient à peine d’être libérée. La rupture est totale lorsque, un an après la mort de sa mère dont il a assisté avec ses frères et sœurs à l’agonie, il fugue pour Paris, rejetant tout contact avec son père.
Livreur pour une boutique de mode à Montparnasse, Pierre Guyotat parcourt à mobylette la capitale et la banlieue, explore les rues à la tombée de la nuit, découvre les bars, les milieux interlopes. Il se rend à Charleville-Mézières pour visiter la maison de Rimbaud ; son écriture, toujours mise à l’épreuve du tremblement de l’être, de son ébranlement par le corps, s’affirme, au moment même où le rock arrive en France, comme « musique de la branlée, branlée de la musique » (peut-on définir le rock d’une meilleure façon ?). Il y a surtout le vertige de la prostitution, l’envie résolue d’intégrer la masturbation et l’écriture la plus inavouable au social, au manuel, au salarial. Obsession sexuelle ? Pathologie ? Perversion ? C’est tout le contraire qui se réalise chez lui, rien n’étant plus sain que de détourner la formidable énergie sexuelle à des fins créatrices. L’œuvre à venir se devra de mettre en lumière le lien occulte dont tout le monde se détourne, le grand refoulé social : le rapport entre le sexe et la politique, et entreprendre une Histoire que personne n’a voulu faire : celle de l’économie des corps, à travers la communication et la circulation des fluides (sperme, sang, sueur, merde, urines, larmes, salive), et par elles remonter le cours du temps et des choses jusqu’à leur origine. « Produire publiquement une description biographique de l’inextricable, c’est un risque à prendre si l’on sait se vivre comme cause interne. » Voilà ce que c’est que d’avoir une étrangeté à rendre universelle et de se découvrir, du fond de sa singularité aberrante, un destin. Mais avant, il y a l’incorporation sous les drapeaux, la majorité venue. « L’an prochain : guerre d’Algérie ; si je survis de vie et d’honneurs plutôt que d’écrire un peu de ce que je sais de la vie ordinaire, écrire ce au bord de quoi je suis, qui m’attire et me fait peur et même m’évanouir. »

mardi 4 février 2020

Pars loin l'aventure est infinie - premières pages, suite





    

     Je suis mort. Mon corps est recouvert d'un linceul blanc, allongé à même le sol, sous le grand arbre du village et Mayéni et ses amies se lamentent sur ma dépouille. Mon oncle, Bible ouverte dans les mains, mes parents à ses côtés, prononce ces phrases : Jésus lui dit : « Ne t'ai-je pas dit que, si tu crois, tu verras la gloire de Dieu ? » Ils ôtèrent donc la pierre. Et Jésus leva les yeux en haut, et dit : « Père, je te rends grâces de ce que tu m'as exaucé. Pour moi, je savais que tu m'exauces toujours ; mais j'ai parlé à cause de la foule qui m'entoure, afin qu'ils croient que c'est toi qui m'as envoyé ». Ayant dit cela, il cria d'une voix forte : « Lazare, sors ! » Et le mort sortit, les pieds et les mains liés de bandes, et le visage enveloppé d'un linge. Jésus leur dit : « Déliez-le, et laissez-le aller ». » Je ris tellement que toute la foule rit, voyant le linceul trembler sous les secousses de mon ventre ; je tire le drap et je me lève, riant encore. Je ne suis pas un bon acteur de théâtre, à l'évidence, même pour incarner un mort ; mes comparses ont bien mieux joué la pièce en plein air, au soir, avant les fêtes de l'assomption, que moi. À défaut d'être en odeur de sainteté, je sais que j'ai déjà l'odeur du mort, les Blancs sentent le cadavre, répètent les Africains, c'est-à-dire que nous ne sentons rien, avec nos savons et nos déodorants ; eux sentent la transpiration et les épices, ils sentent la vie. Nous avons commencé à jouer à 17h30, quand j'ai tiré le drap pour ma résurrection il faisait nuit. En Côte d'Ivoire, la nuit tombe à 18h comme un rideau, en moins d'une demie-heure. La cacophonie des insectes et des animaux nocturnes s'élève, et le ciel étoilé, avec sa voie lactée qui brille argentée, paraît si proche qu'on a l'impression qu'il suffirait de tendre le bras pour l'atteindre. L'illusion est encore plus forte en pleine brousse, au milieu de nulle part, où tout est mouvant et fuyant dans l'obscurité, et où les cieux se tiennent immobiles et clairs, en reflet d'éternité.

    Mon oncle, après le repas, a allumé la télévision dans le salon ; tous les enfants du village, mais aussi des moins jeunes, regardent le film de série B qui passe à la télé publique ivoirienne par la fenêtre laissée grande ouverte. Les moustiques et les papillons viennent en dansant par dizaines se faire électrocuter à la lampe anti-insectes placée au-dessus du poste ; les margouillats eux-mêmes, immobiles sur les murs, semblent vouloir assister à la diffusion. Les enfants observent l'écran avec un sérieux que je ne leur connaissais pas, même à l'église on n'obtient pas d'eux un tel calme ; ils contemplent les images religieusement, ne laissant éclater leurs frayeurs et leurs rires que brièvement, pendant les scènes de suspense ou légèrement dévêtues du film, retrouvant aussi vite le silence et la concentration. Les soirs, peu nombreux affirme mon oncle, où il laisse la télé allumée au tout-venant, les conteurs du village n'ont plus qu'à rentrer chez eux, leurs histoires n'intéressent plus personne, leur sont préférés, sans l'ombre d'une hésitation, le cinéma d'action et les matchs de foot.

     Le film ne me plaît pas, j'ai bien trop mal à l'oreille pour pouvoir regarder la télé avec eux ; la douleur m'a pris sous le drap, elle devient de plus en plus lancinante à mesure qu'avance la soirée. Est-ce l'eau trouble du bassin dans lequel je me baigne tous les jours, avec les enfants que mon oncle a placés sous ma responsabilité – voyant que je ne nageais pas trop mal et que je ne relâchais jamais ma surveillance avec les plus petits, partageant comme lui la hantise d'une noyade de l'un d'entre eux –, qui aurait rendu possible l'infection du tympan ? Est-ce dû au fait de rouler toujours la fenêtre ouverte, l'oreille au vent côté passager, ayant pris la place de mon père à l'avant, à la demande de ma mère qui a bien vu que j'étais toujours malade en voiture ? Je vais me coucher sans dire bonne nuit à personne. Allongé sous la moustiquaire trouée je m'imagine que c'est un insecte ou un arachnide qui a pénétré au fond de mon oreille pendant mon sommeil et qui y a déposé ses œufs. Une colonie de sa progéniture va bientôt éclore et prendre possession de mon cerveau.  



Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay