mardi 7 juillet 2020

Thanatos à la technique (un été à Berlin)




          Ce que je n'arrive pas à comprendre, c'est pourquoi Ben demeure à ce point attiré par une mise en scène spectaculaire de la mort, comme tant d'autres, et si peu concerné, à défaut d'être ému, par l'évocation seulement abstraite de la disparition de millions de personnes. Comme si la preuve, la chose vue ou son image l'emportaient définitivement sur le simple témoignage et la parole donnée. Faut-il en déduire qu'au fond, ils n'y croient pas, à cette mort ? Qu'il leur faut, à ces incrédules de la disparition, toujours plus de morts en représentation : assassinats en rafales au cinéma, serials killers en séries, films d'horreur en location, crimes sordides à la une des journaux, exécutions ou morts en direct sur Internet. Pourtant, l'autre vérité du génocide, révélée dans un raccourci aussi fulgurant que tragique, est bien celle-là : nous allons tous mourir, les uns après les autres, personne ne s'en sortira vivant. Il y a une différence entre savoir et croire, une plus grande entre croire et être convaincu, et une plus grande encore entre être convaincu et en faire l'expérience. Oh bien sûr, la plupart savent qu'ils vont mourir, on leur a dit, ils sont au courant ; ils ont vu des proches disparaître, ou eux-mêmes sont passés, accident ou maladie, plus ou moins près de la mort, mais ils continuent de vivre comme si de rien n'était. Chacun, persuadé d'être le seul à vivre réellement et que la mort est pour les autres, repousse sans cesse la certitude de sa propre disparition dans un avenir imprévisible par nature : d'imprévisible la mort devient improbable, d'improbable elle se fait invraisemblable, d’invraisemblable elle s'affirme impossible. La mort, la grande absente de leur vie, qui fait qu'ils paraissent si souvent absents à leur propre existence, passant à côté, enchaînant les erreurs et les égarements sans même réagir.
        On prétend que les animaux n'ont aucune conscience de la mort, qu'en savons-nous ? C'est l'homme, plutôt, qui n'en a aucun instinct, ou s'il le perd, c'est lui qui redevient une bête : ne reste que la satisfaction immédiate des besoins les plus élémentaires, la recherche infinie des plaisirs et l'évitement empressé des souffrances, avec pour l'être humain ce petit supplément de conscience qui le différencie – à peine – de l'animal et qui lui révèle l'impératif angoissé du profite avant qu'il ne soit trop tard : le carpe diem borné de Ben. Il s'est toujours cru à part, il l'est par bien des côtés, mais s'il savait de ce point de vue-là comme il s'avère affreusement banal, obnubilé qu'il est par la chose, l'objet, la matière, le détail : fluides séminaux et merde en premiers, obsédé sexuel virant sans cesse au scato : faisant de tout objet du désir un fétiche et de l'argent le fétiche des fétiches. L'argent et le cul ! Pour quoi d'autre devrions-nous exister ? semblent se demander certains et en effet, Ben se le demande souvent. À ne pas saisir le pourquoi, on se fascine pour le comment. Dépourvu d'être, on se rue sur l'avoir. D'où un attrait jamais démenti de Ben, à demi-avoué, jamais complètement assumé, pour la maîtrise et l'acquisition, la technique et la puissance.
     Comment ne pas y voir le destin du monde ? Ce qui chez lui n'est que respect pour la performance et la réussite, goût prononcé pour les gadgets numériques et les grosses cylindrées, se traduit chez ses contemporains allemands en véritable religion de l'entreprise, du travail et du résultat – critère ultime de tout avec comme sainte trinité la Bundesbank, Mercedes-Benz et le Bayern de Munich. Mais ce qui n'est chez les Allemands qu'une survivance d'un vieux fond protestant de bon aloi, faisant de tout métier une vocation et de toute réussite le signe d'une élection divine, la providence récompensant ici-bas l'effort et la vertu, se transforme au niveau mondial en une déification jusque là inédite du calcul et de l'économie qui accomplit, des États-Unis à la Russie, de l'Europe à la Chine, de l'Égypte à Israël, de Rome à la Judée une universalité à laquelle même le Dieu du Livre n'est jamais parvenu. Cette nouvelle divinité ne mérite-t-elle pas, comme telle, d'être adorée et louée ? La Finance ne réussit-elle pas là où toutes les religions et les idéologies ont échoué jusqu'à présent, à savoir l'exploit de transformer chaque nouveau converti en salarié-consommateur-pacifié qui, s'il ne veut pas nécessairement le bonheur de son prochain comme pour lui-même, entend ne plus suivre ni guerre ni passion pour aucune idée, mais désire simplement retrouver son confort personnel où, après un quotidien de travail dont la finalité lui échappe en partie ou complètement, il pourra enfin devant son écran – l'estomac dûment rempli et les organes génitaux promptement vidés – jouir de la vie comme d'un grand sommeil, loin des cauchemars de l'Histoire dont il faudrait se réveiller. A-t-on jamais eu une histoire ? Le révisionnisme, comme la barbarie, commence à la maison. L'individu qui n'a pas conscience de sa mort n'aura jamais aucune idée de ce que peut être un destin : à force de nier son histoire mortelle, il finira par nier la mort dans l'Histoire.


Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay


mardi 30 juin 2020

Girl Power


Laure entrouvre la porte du studio, pousse un cri en apercevant sa copine, Nina sourit, alors ? comment ça s’est passé ? Nina se tourne vers nous, demande du regard, pas trop mal, ouais, c’était bien, Laure hurle à nouveau, j’en étais sûr ! On range le matériel, pour une première répète, c’est vrai que c’était pas mal, et même pas mal du tout, Nina a une belle voix, un peu éraillée, quelque part entre Patti Smith et Courtney Love, qu’elle sait monter haut et fort, se place bien, avec une certaine aisance musicale et un instinct sûr de la chanson. Aurélien prend un air exaspéré à chaque nouveau cri de Laure, cherche chez moi la réciproque, elle a l’air sympa Laure, et charmante en plus, rousse coupée au carré avec une jolie taille ; les filles en répète, je n’ai jamais été contre, les ambiances de mecs, c’est vite la colo ou la caserne. Sacha sourit, content de lui, il a réussi son coup, même Aurélien est obligé de le reconnaître, on ne cherchera pas ailleurs, la page Kader est définitivement tournée, de toute façon, le concert sans lui la semaine dernière à l’Espace Curial avec Trivia fut l’un de nos meilleurs, alors, Nina par-dessus… C’est vrai aussi qu’elle est mignonne, ce qui ne gâche rien, une Madonna à ses débuts, mais en brune, regard timide et grande gueule, un air gentiment désespéré dans les yeux, un rire profond et franc. Elle enchaîne cigarette sur cigarette, doit faire une compète avec Sacha, et descend les bières comme nous, sans formalité. Aurélien va ranger sa basse dans le local, Sacha redescend sa guitare, Nina et Laure se sautent dans les bras, s’embrassent, je t’avais dit que ça le ferait, on m’offre un groupe sur un plateau d’argent, et moi qui hésitais, quelle conne, on va fêter ça oui. Je saisis mieux la belle hystérie de Laure, elle est sous coke, en propose à Nina, il est tôt, l’après-midi ne fait que commencer, Fred, tu te joins à nous ? On règle la répète à l'accueil, Jean se marre, caresse sa barbe, mate les deux filles, s’arrête sur Nina, nous glisse un clin d’œil, dites donc les mecs, c’est votre nouvelle chanteuse ? pas mal, eh ouais, qu’est-ce que tu veux. Je me retrouve dans la rue seul avec les filles, Sacha et Aurélien sont devant, les premiers rayons du soleil d’avril percent les nuages, nous réchauffent la peau, j’ai le droit au compliment, super batteur, je renvoie la pareille, très belle voix, je n’en demandais pas tant ; Laure est la colocataire de Nina, elles habitent ensemble un deux-pièces à Montreuil, elle travaille dans l’édition, ça paye bien, elle s’y fait chier royal, le week-end venu, elle s’explose la tête et le reste sans se prendre le chou sur le comment et avec qui. 
Arrivés au bar, Morad nous accueille avec un grand sourire, serre les mains, touche son cœur, on déplace les chaises, collons les tables, faisons de la place, les autres clients se sentent à l’étroit, ça gueule, Morad intervient, tu joueras plus tard, allez laisse les jeunes, Sacha, Aurélien sont assis avec Alain, nous attendaient pour commander, ç’a été la répète ? on m’a dit que oui, pour la première, j’ai pas voulu être là, que tu sois à l’aise, mais j’ai hâte d’entendre, il faut qu’on mette les choses au point, ouais ça va, je vois de quoi tu parles, t’inquiètes, avec Sacha et Aurélien on a bien discuté, on est d’accord, pas de plan, de retard ou d’absence, OK ? ouais ouais, et puis il faut que tu te mettes au chant en français, le groupe signera jamais si les chansons sont toutes en anglais, il faut au moins quatre cinq titres dont un qui puisse passer en radio, je sais de quoi je parle, promis je vais m’y mettre, sérieux ? ça va, c’est plus une gamine, lâche là un peu, tu vas voir, elle va assurer ma copine, allez, la même chose. Nina vient se mettre à côté de moi, alors comme ça t’es en philo ? c’est qui ton philosophe préféré ? Spinoza ? c’est pas vrai, moi aussi ! je te dis ça, ça remonte à la terminale, ça fait déjà un bail, la philosophie du désir, le conatus, on dit comme ça ? la nature désirante de l’homme, le plaisir comme indice de l’augmentation de son pouvoir d’exister, la douleur comme signe de sa réduction, c’est exactement ça, j’adorais les cours, c’est con, j’aurais bien continué, une année c’est trop court, tu travailles aussi Sacha m’a dit ? Oh de l’intérim, secrétariat bilingue, je bosse comme ça, j’arrête dès que ça me soûle, je fais la fête, je claque tout, et quand j’ai plus de thunes, je rappelle la boite. Nouvelle tournée, on trinque au groupe, Alain, un plan fête ? soirée au Bataclan, Fred, ta copine nous rejoint ? elle bosse ce week-end, elle est du matin, on l’a voit jamais ta copine, en même temps, le rock, je crois que c’est pas trop son truc, les bars enfumés non plus, elle est délicate ta copine, oui c’est une princesse, c’est ma tournée, qu’est-ce que vous prenez ? Sacha un picon, un blanc sec pour Nina, un kir pour Laure, deux demis, pas pour moi je rentre, y’a Annabella qui m’attend, tu fais chier, c’est ça l’amour, Aurélien c’est pas un fêtard, le jour où tu le verras danser, en parlant de danser, le plan teuf, ça en est où ? faut que je rappelle pour les invites, quelqu’un a écouté le dernier Prodigy, le single là, Firestarter ? la bombe que c'est, je vais avoir le CD en avant-première, tient pas la distance, sont bons juste pour les singles, ça fait pas un album, et alors ? t’aimes pas Nirvana toi, comment c’est possible ça ? truc de camionneurs, préfère largement Hole, Live through this, t’as trop bu ou quoi ? les Red Hot ? rien à voir, eux faut qu’ils arrêtent, ah ouais Aeroplane, c’te daube, j’te parle de Warped, Navaro, quel poseur celui-là, on est d’accord, faut qu’on repasse à la maison pour se changer, vous avez qu’à venir prendre un verre, j’appelle Hanna, elle fout quoi ta sœur ? j’sais pas, c’est pas moi qui vis avec, Aurélien, ça y est t’es parti ? on est invité à une bouffe, vous faites quoi ? apéro chez Nina, après on avise, Bataclan, sinon au Charbon, le Cannibale, un coup à finir au Cithéa, t’as raison, ouais ben sans moi, Ah non Morad, pas une dernière, c’est abusé, qui a commandé ? C'est celle du patron, les gars, on n’est pas parti. Fred, t’es des nôtres ? j’appelle Estelle, quelqu’un a de la monnaie ?




           Extrait de La course aux étoiles
roman paru aux Editions de l'Irrémissible



mardi 23 juin 2020

Del Silencio

        Périph argenté, givre brillant, guirlandes de phares rouges et jaunes et blancs dans la brume des pots d’échappement, la moto trace dans la nuit à travers les automobilistes au pas, j’ai trois blousons, deux pantalons, trois paires de chaussettes, deux paires de gants, il doit faire moins dix, l’air gelé pénètre le casque, le nez dégouline sous la cagoule, les doigts au bout des freins et de l’embrayage s'ankylosent. Sortie Porte de Clignancourt, les voitures s’entassent au carrefour, les accès à la station de métro sont fermés, aucun bus ne circule, les piétons marchent en longues files déliées sur le trottoir ; sur le boulevard, au milieu des voitures, j’invente un chemin parmi le labyrinthe de pare-chocs, trouve une voie jusqu’au studio. Coup d’épaule dans la porte capitonnée, cymbales et caisse-claire sous le bras, bières dans les poches, Sacha sur l'accordeur, Aurélien une canette à la main, ne s’attendaient pas à me voir, s’en félicitent, j’ai emprunté la moto de mon frère, c’est le bordel pour venir jusqu’ici. Je me déleste de l'équipement, on fait quoi ce soir ? le répertoire, je n’ai pas eu le temps de bosser tous les morceaux, pas de problème, ça me va, je règle la batterie, vire deux pieds, un tom, descends une bière, balance générale, le volume c’est OK. On commence par Del Silencio, avec l'intro cassée, l'ouverture ample, sa violence contenue, je cogne dur, faut que ça sonne sinon ce n’est pas la peine, signe de tête d’Aurélien pour me rappeler le break, Sacha en embuscade, tunnel sonore, retour à la surface, le morceau se déploie, prend son envol, le son enfle, rempli la pièce, les mesures se déroulent ; fausse agonie, soubresauts de notes et de crashs, on enchaîne avec Flesh, trop rapide, trop pop pour moi, je suis à la traîne, récupère le temps sur les syncopes du refrain, les doigts tirent un peu, les avant-bras chauffent, il faut que je respire correctement, j’imagine la voix absente, me laisse porter par elle. Longue gorgée de bière, c’est L’heure Vide, la basse commence, bondissante, la batterie dessus est une évidence, la rythmique forme un bloc compact que la guitare survole, harmonique, pour s’y recoller ensuite, abrasive. L’alcool chauffe le sang, les pieds se font plus véloces, les pédales répondent mieux, comme si le métal chauffé devenait plus flexible, même sensation avec le bois des baguettes, il paraît plus souple, se transforme peu à peu en extension naturelle des mains, en prolongement agile des doigts. Sacha est arc-bouté sur sa guitare, éructe les accords saturés, détache une à une les notes claires, replonge tête-bêche dans la saturation, Aurélien, menton sur la clavicule, les yeux rivés sur le manche, ondule sur la basse. Une baguette qui casse, encore une, je cercle trop les coups, j’en saisis une autre avant qu’ils ne s’en rendent compte, le dos se dénoue, je ne me contente plus de marquer le temps, je le crée : c’est une matière élastique que je modèle pour le soumettre aux autres. Nouveau morceau, le son monte encore, Sacha est pris de convulsions, libère dans des spasmes des cris stridents qu’il broie sous le pied à la pédale, Aurélien martyrise ses cordes, se livre lui aussi à la distorsion, jette des regards de petit diable, il ricane, me désigne d’un mouvement de sourcils Sacha qui part en torche. Les éléments de la batterie sont maintenant des organes du corps, tout bouge en moi, s’agite, je suis fait de peaux et de cerclages, de vis et de bois travaillé, de ressorts et d’écrous, je sonne, je tonne, je tempête ; la grosse-caisse résonne dans le ventre, les toms dans les côtes, la caisse-claire frappe la tête, les cymbales vrillent les oreilles, tout vibre et tremble, je sue, c’est du sport, de la mécanique, de la sorcellerie. Sacha, bouche écumante, se révulse, la basse est trop forte, tout comme la batterie, à cette allure on finira tous sourds, la chaleur a gagné le studio, c’est une fournaise, on dégouline de partout, la sueur pique les yeux, brûle la peau, rend les instruments poisseux, c’est un enfer, un haut-fourneau en plein hiver, je frappe, je pilonne, Aurélien martèle, Sacha a cassé une corde, l’arrache du poing, continue comme si de rien n'était ; les gamelles des amplis au bord de la rupture vrombissent, le morceau se termine dans une apocalypse de larsens et de dissonances, coups de pieds sur les pédales, le silence se fait, les amplis ronflent, les oreilles sifflent. Changement de corde, ré-accordage, la lumière est trop crue, je dévisse une ampoule pour Duende, le gros morceau du répertoire, selon Kader un fado, pour nous un flamenco impossible. Je reprends mon souffle, Sacha ouvre, accords tendus, les poils se dressent sur les bras, la nuque, Aurélien frotte les cordes au zippo, ça grince, gémit, implore, la tension grimpe à chaque mesure, tonnerre, déflagrations, cavalcades de coups, détonations, je roule, percute à contretemps, démembré, laisse filer, Aurélien a posé le briquet, reprend le médiator, va entrer pour de bon, et moi avec lui, je saisis les baguettes, à l’envers pour qu’elles aient plus d’attaque, encore un instant, derniers regards, ça éclate, on est déjà à fond, Aurélien et moi matraquons la cadence, soudés l’un à l’autre, les médiums acérés découpent le sternum, ouvrent le torse en deux, touchent droit au cœur ; les basses secouent les intestins, retournent l’estomac, c’est un raffut, une furie, de la sauvagerie. Sacha descend sur le manche, la guitare hurle, la peau se rompt, la chair se tord, libère les nerfs à vif ; le rouge envahit la pièce, le feu a pris, Sacha ne touche plus le sol, il lévite au-dessus porté par le son, je tape plus fort, je suis au maximum, je cogne encore plus dur, accélère, je ne peux pas lâcher le moindre lest, les articulations des index et des poignets me font mal, les mains cuisent sous le frottement du bois, des crampes naissantes me tétanisent les muscles ; il faut tenir jusqu’au bout, jusqu’à la rupture s’il le faut, le tom-basse s’écroule, un pied a cédé, le tilter ne tient plus depuis longtemps, la ride incontrôlable se déforme sous les coups, la crash virevolte dans tous les sens ; les peaux distendues ne me renvoient plus les baguettes, elles s’enfoncent, frappent les cerclages, glissent au bout des doigts, le sang gicle, j’ai dû m’ouvrir quelque part sur le métal, on bastonne, à s’en rompre les os, le sol tremble, je ne vois plus rien, le feu sort de mes poumons, râles de soufre, cri asphyxié, final en apnée, le cœur tambourine contre la poitrine, prêt à jaillir, galop de la grosse-caisse, crescendo infernal, le vacarme explose, se fracasse contre les murs. Résidus de vibrations, résonances, silence ahurissant, moucheté rouge sur la peau blanche de la caisse-claire, tympans douloureux, persistance suraiguë à l’oreille gauche, quelqu’un reveut une bière, hébétude, quelle version, majeur ouvert, ils ont des pansements à l’accueil, quand est-ce que Kader doit arriver ? pas eu au téléphone, jusqu’à quand les grèves ? comment ça pèle, pour le concert ça risque d’être galère, finalement Alain n’est pas passé, il devait nous montrer les affiches, je revisse le tom, range les cymbales, me rhabille, tu viens au bar avec nous ? mon oreille siffle vraiment.



Extrait de La course aux étoiles
roman paru aux Editions de l'Irrémissible



mardi 16 juin 2020

Réouverture des bars



        Boulevard de Ménilmontant, premier bar, première bière, je retire de l’argent, un autre bar, une autre bière, bientôt dix-neuf heures, Le Soleil, novembre, la terrasse est rentrée, je me fraye un passage entre les chaises empilées et les tables, contourne les clients, allures d’artistes, de traînards, de galériens, underground parisien, tout le monde habillé en noir ou presque, cherche un mec qui s’appelle Sacha, guitariste, se décrivant comme « de taille moyenne, brun, cheveux longs, avec des bagues. » C’est notre ancien manager qui leur a refilé mon numéro, il les a vus avec Marc sur scène, les a trouvés excellents, a appris qu’ils cherchaient un batteur, il a tout de suite pensé à moi, Marc aussi a pris une grosse claque en les voyant, ça lui a même foutu un sacré coup au moral, mais venant de nous séparer il n’y a pas une semaine, ça lui aurait fait mal de nous mettre en relation. Je crois l’apercevoir sur un tabouret au comptoir, me devine le premier, enchanté, un demi pour moi aussi, c’est Laurent qui m’a passé ton numéro, votre groupe vient tout juste de splitter on m’a dit, les autres ne devraient pas tarder, comme je te l’ai dit au téléphone, les références, c’est toujours un peu chiant, nos influences sont très larges, disons qu’on est plutôt Syd Barret, les premiers Floyd, pour la totale liberté de composition, dans les années quatre-vingt, Mike Scott période This Is The Sea, Joy Division, Jesus and the Mary Chain, on a été très new-wave en fait, plus récemment, Pixies, Jane’s Addiction, Deus, la power-pop quoi, et toi ? t’écoutes quoi en ce moment ? Plus Red Hot, John Frusciante surtout, son album solo, connais pas ? personne ne connaît de toute façon, il a dû en vendre mille, dont trois en France, Rollin’s Band, Weight, pour la puissance, le premier Rage, pour la colère, enfin des mecs bien énervés, pas mal de trucs dans le Hip-hop, Public Enemy. Euh, Red Hot, ouais, c’est sûr, rythmiquement c’est bien, même si je ne suis pas fan, on se remet ça ? Sacha a un petit air malin, le regard de côté, avec de temps à autre des lueurs d’inquisition dans les yeux, ses lèvres qui cherchent à dissimuler une dent trop en avant donnent à sa bouche une jolie moue et un air dubitatif à la plupart de ses expressions. Le verre cogne le zinc, c’est pour moi, non laisse, le reste du groupe arrive, présentations : Aurélien, bassiste ; Alain, manager ; Kader, chanteur, au jeu de qui fait quoi, j’aurais perdu, le manager a une tête de chanteur, le chanteur une tête de bassiste et le bassiste a la tête de Kurt Cobain.
    On passe en salle, demi pour tout le monde, Alain, face de boxeur, front bas, arcades sourcilières tombantes, le geste qui souligne le verbe, bagout inné, on demande une certaine disponibilité, un investissement, on a eu des baltringues, des requins, on a donné, pas de soucis, jamais raté une répète de ma vie, ni même arrivé une seule fois en retard, des concerts, oui, quelques-uns, enregistrements aussi ; Sacha, interrompant Aurélien, Alain est dans la presse spécialisée, il a ses entrées dans toutes les maisons de disques, Aurélien est graphiste, il s’occupe de tout le visuel du groupe, ça peut aller très vite ; Aurélien, yeux bleus délavés, le visage marqué de tous les excès, figure de rescapé, on a des dates à assurer, des premières parties, faut qu’on soit sûr. Ce n’est pas un entretien d’embauche mais presque, les gars recrutent pour un mauvais coup, un braquage ou un truc du genre, chacun fait le dos rond, grossit la queue, c’est du sérieux, je réponds au bluff, ne sais pas du tout si je fais l’affaire, l’envie d’en être, ces gars sont trop beaux. Une autre tournée, Kader en retrait, à l’autre bout de la table, de trois quarts, brun aux lèvres lippues, large sourire de séducteur, « Pour moi c’est OK », comme s’il m’avait jugé dès le premier coup d’œil, il vit en Espagne, ne revient sur Paris que pour les répètes, les concerts ou les enregistrements, ça n’a pas l’air de les déranger plus que ça. Ils se regardent tous, confirmés visiblement dans leur première impression, dernière tournée et on bouge, je suis invité à venir écouter la maquette dans un squat juste à côté où vit Aurélien.
    Escalier défoncé, odeurs de moisi, de litière, semi-obscurité, plaisanteries sur Aurélien qui sort avec la fille d’un dessinateur célèbre, baise utile, ça charrie, Alain pote avec Robert Smith rencontré aux Trans, mythomane, porte entrouverte, verrou ballant, trou béant dans la pièce qui donne sur l’appartement du dessous, attention de ne pas tomber, le poste est pourri mais ça devrait aller, ghetto-blaster posé sur le rebord de la cuisine, assis autour d’une bobine de chantier, on écoute les morceaux en descendant les bières. Le son est pas mal, chant puissant, lyrique, parfois geignard, basse métallique et ronde, à la fois rythmique et très mélodique, guitare éruptive, tout en larsens et saturations, batterie technique, un peu sèche, limite raide. Sacha fume clope sur clope, Alain commente chaque morceau, semble parler pour tout le monde, seul Aurélien lui dispute la prérogative, Kader reste toujours aussi silencieux, sourit à chaque fois que je tends un regard vers lui. D’autres noms fusent, rencontrent l’approbation générale, My Bloody Valentine, Passion Fodder, Marquis de Sade, les Smiths. Puissant et sensible, du style, Marc et Laurent ne s’étaient pas trompés, c’est OK pour une première répète, j’ai repéré en douce les rythmes qui peuvent éventuellement me poser problème, un morceau un peu trop rapide pour moi et un faux trois-temps à embrouilles. La dernière chanson, une balade en espagnol qui se termine dans un délire bruitiste, avec un question-réponse guitare/violon, achève de me convaincre. Ultime bière, Aurélien me raccompagne dans l’escalier plongé dans le noir, faut voir ce que ça donne en studio, on se rappelle pour bloquer une date, demain, ça marche, en tout cas humainement ça le fait, le métro c’est sur la gauche. Je repars la maquette en poche, traverse le boulevard à travers les voitures qui klaxonnent, croise sur le trottoir des regards hostiles ou indifférents, l’alcool engourdit le corps, rend l'équilibre approximatif, entrant dans le métro je repense à ces belles gueules, me demande si j’ai le niveau, le nom, Sugar, me plaît moyen.



Extrait de La course aux étoiles
roman paru aux Editions de l'Irrémissible


mardi 9 juin 2020

Give It Away




        Give It Away retentit dans le bar, je commande à nouveau deux flasques de Mékong, c'est assurément l'un des morceaux les plus forts de l'album, et la meilleure illustration de l'esprit de fusion et de synthèse supérieure que je retrouve également chez Nietzsche. Les Red Hot Chili Peppers ne sont pas simplement des petits mecs californiens qui passent leur temps à faire l'apologie du sexe, de la défonce et de l'amitié – ce qui Ben et moi, en dépit de nos divergences, nous réunit toujours –, ce sont véritablement des artistes dionysiaques, autrement dit des surhommes qui dans la création rédiment le passé et transfigurent l'avenir, qui approuvent la vie quelles que soient les circonstances – les meilleures comme les pires – en refusant de faire de la souffrance et de la mort des arguments contre l'existence. Le trip de l'artiste maudit ne m'attire plus – j'ai assez donné durant l'adolescence –, la sanctification du malheur me fait horreur, j'aspire à une vision solaire de l'existence et à la liberté : depuis Blood Sugar Sex Magic, je ne peux plus écouter un seul album de new-wave. Est-ce vraiment dû aux Red Hot ? Ou à la fréquentation joyeuse de Ben, à son influence ? Ou alors au nouvel amour pour Estelle, le premier qui ne soit pas malheureux ? Sur My Lovely Man, l'un de nos morceaux préférés qui est un hommage à Hillel Slovak, je trinque avec Ben à l'amitié, à l'amour, au voyage et à l'aventure : demain nous partons pour la Rose du Nord, sur la route de l'opium. Quand je pense que les Inrocks, qui ne jurent que par Echo & The Bunnymen et The House of Love, ont chié sur les Red Hot et que Rock'n'Folk a démoli Blood Sugar Sex Magic, lui préférant l'inégal Life 'n' Perpectives Of A Genuine Crossover de Urban Dance Squad sorti au même moment. Ben s'en fout, il ne lit pas la presse musicale. Je le fais rager en lui parlant du concert des Fishbone qu'il a raté juste avant de partir – ces temps-ci avec Xaver nous répétons avec un guitariste, un peu trop métal à notre goût, mais qui est caissier à l’Élysée-Montmartre, ce qui nous permet de rentrer gratuitement à pas mal de concerts. Sont-ils meilleurs que les Red Hot sur scène ? demande Ben, Hum, difficile à dire, une vraie bande de fous, une énergie incroyable, peut-être un peu plus foutraques, les Red Hot sont plus carrés, je sais pas en fait, j'ai hâte de voir ce que ça va donner en concert avec Arik Marshall, leur nouveau guitariste métis.
    Après deux autres flasques de Mekhong réclamés à corps et à cris sur Sir Psycho Sexy, le plus beau morceau des Red Hot qui clôt l'album, l'ivresse et la joie nous transportent hors de Kao San road, à bord du tuk-tuk de Pichaï, le compagnon de la serveuse du Hello qui nous emmène dans un autre bar de la ville ; contrairement à d'autres conducteurs, nous pouvons faire confiance à Pichaï, qui ne cherche pas à nous arnaquer à chaque course – sa copine nous a affranchi sur les vrais tarifs –, ni à nous emmener dans des magasins ou des centres commerciaux auprès desquels il touchera une commission : les Thaïlandais sont bien gentils, mais une fois sur deux c'est quand même pour nous vendre quelque chose. J'ai demandé un endroit avec de la bonne musique, Ben a ajouté des filles, Good music ? Girls ? Ok, come on ! Pichaï roule comme un fou, se frayant, avec art et conviction, d'impensables trajectoires parmi les voitures et les bus, riant de nos têtes quand nous ne prenons pas garde de bien nous tenir à la poignée et que nous manquons de nous faire éjecter de son tuk-tuk, aussi richement décoré qu'une maison des esprits. Pichaï emprunte la highway et nous avons l'impression de nous envoler dans la nuit, parmi les lumières traçantes des phares, des enseignes, des publicités multicolores et les toits pointus des temples éclairés, nous rapprochant du ciel noir de Bangkok, aussi opaque que l'eau sombre des canaux, entre les élans de l'ivresse et le charivari d'un trompe-la-mort de fête foraine qui roule à tombeau ouvert.


Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay


mardi 2 juin 2020

Le monde de demain




        Funky Monks résonne, je tape des mains, pousse un cri de joie et emmène Ben par l'épaule à l'intérieur du bar, je commande au serveur une flasque de Mekhong, le whisky thaï, que je ne connais pas mais que je compte bien descendre avec mon pote Ben. Mélangé au coca, le Mékong se révèle surprenant, l'album des Red Hot défile, je me mets à rêver tout haut, tu vois Ben, c'est comme Chad Smith que j'aimerais taper un jour, je m'y emploie du mieux que je peux, mais c'est d'un niveau… Cet hiver, j'ai intégré une nouvelle formation, appelée E 330, suite à la séparation du groupe que nous formions avec James, Fabrice et Xaver, James ayant voulu virer Fabrice et m'y étant opposé, cela a mis de facto fin à l'aventure. E 330 est un groupe qui a un manager, un camion et qui part en tournée ; j'ai dû apprendre vingt-deux morceaux en trois semaines, avec des rythmes parfois très compliqués, comme des trois temps alternés avec des cinq temps, des breaks improbables ; hélas, la veille du premier concert que je devais faire avec eux à Verneuil, le groupe a splitté, le chanteur et le guitariste ne tenant plus à jouer ensemble, sans que j'arrive clairement à savoir pourquoi. La fin de mon premier groupe m'avait moins affecté : James était trop rock'n'roll à mon goût, très années 50-60, alors que j'aspire naturellement à jouer la musique qui se fait aujourd'hui. Outre les Red Hot, Ben et moi sommes fans de groupes tels que Fishbone, Urban Dance Squad, Jane's Addiction, du mouvement musical qu'on appelle fusion qui mélange, au creuset d'une rythmique puissante et millimétrée, tous les styles – la Mano Négra en France, qui s'en réclame, nous fait tout simplement pitié. Quant à Noir Désir, ils n'ont plus rien fait depuis des plombes ; leur dernier album, Du Béton Sous Les Plaines, est vraiment à chier, l'écriture est pourrie – où sont passées les fulgurances de Veuillez Rendre L'âme ? – truffée de clichés et de mauvais jeux de mots : le niveau zéro de la poésie.

    Nous avons bien essayé, avec Gilles et Xaver, d'en faire, du rock français, engageant pour l'occasion Hugo, le king du zinc, dont la tête à la Mick Jagger, la grande gueule, la voix puissante et l'écriture littéraire nous ont paru idéales pour le poste de chanteur, tentant ensemble d'allier le meilleur de la musique anglo-saxonne – la haine de la variété nous lie à jamais – et la plus haute qualité des textes de la chanson française, Gainsbourg en tête – Cantat se revendique bien de Brel. Nous nous sommes appelés Guignol's Band, en hommage à Louis-Ferdinand Céline, dont nous reprenons sur scène une des chansons, Règlement, mais le rythme soutenu des répétitions, la discipline et la rigueur ont échappé à Hugo, préférant l'alcool au travail, le bar au studio, arrivant en retard ou ratant les sessions, se chargeant de lui-même de mettre fin au groupe avant que nous prenions l'initiative de le virer. Ben, de toute façon, n'a jamais pu blairer le rock français, pas plus Noir Désir que Téléphone ; le seul groupe d'expression française qu'il respecte et qu'il ne peut s'empêcher d'admirer – même s'il se méfie des racailles – est NTM, dont j'ai dû être l'un des tout premiers à acheter l'album Authentik le jour de sa sortie l'année dernière, ce qui m'a valu nombre de railleries de la part de mes amis, musiciens ou non, les mêmes qui s'étaient foutu de ma gueule quand je me suis mis à écouter de la techno, Pierre le premier et pas le moins méchamment. NTM rassemble Joey Starr et Kool Shen, un Noir et un Blanc, l'agressivité de Public Enemy et la soul des années soixante-dix, comme la fusion que nous aimons tant unit sans distinction ni hiérarchie la musique noire et la musique blanche, le rock et le funk, le reggae et le punk, le folk et le ska : il n'y a décidément que dans la création que le mélange des sangs et des nations ne dérangent pas Ben – comme quoi, tout n'est pas perdu – même si One Nation Under A Groove ou l'universel love du Mothership Connection de Funkadelic et Parliament – repris sur scène par les Red Hot – ne constituent pas ses refrains préférés, encore moins un étendard et un cri de ralliement, alors qu'ils le sont pour moi de toute évidence.



Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay


mardi 26 mai 2020

Le monde d'après



        Lanzo va jeter sa canette et la mienne dans l'un des sacs-poubelles qu'Hildegarde a sortis. Tous s'emploient sans un mot à ramasser les restes du repas et les bouteilles vides, séparant le verre du papier, la nourriture des emballages. À défaut de conscience politique, au moins font-ils preuve d'un indubitable sens écologique, au parc comme à la maison où le tri sélectif est une affaire avec laquelle on ne plaisante pas. Ils s'empoisonnent de bon cœur, tout comme moi, le foie et les poumons avec des substances cancérigènes, mettant en péril leur santé et leur futur, cela ne les empêche pas de se sentir concernés par le devenir de la planète sur plusieurs siècles. Comme si la nourriture bio, la voiture électrique, les panneaux solaires, les murs végétalisés et les toilettes sèches suffisaient à combler tous leurs rêves d'avenir, alors que leur condition concrète d'existence, comme la mienne faite de précarité et d’incertitudes tant au niveau du travail que du logement, s'apparente de plus en plus à de l'improvisation et à de la survie.

    Je prétends avoir plus de principes que Veronika, que tous les amis d'Hildegarde et de Ben réunis, mais dans les faits, je me contrefous des autres et de la planète, je n'effectue même pas le tri dans mes déchets. J'aime la nature autant que les animaux, mais la cause écologique me demeure étrangère. Je n'arrive pas à me sentir concerné par cette idéologie qui fait une telle unanimité. Non pas que je mette en doute l'évidence factuelle de la pollution, comme le font quelques illuminés adeptes des théories du complot, ou que je considère que le combat soit perdu d'avance – j'aime toutes les causes perdues –, mais ce consensus universel m'est toujours apparu mesquin, petit-bourgeois pour tout dire. Il ne s'agit plus de changer le monde, mais seulement de le conserver tel qu'il est, ou ce qu'il en reste. C'est une conception de locataire, ou de primo-accédant à la propriété cherchant à mettre à l'abri son patrimoine pour pouvoir le transmettre à ses descendants. Où est l'aventure ? Le risque ? La remise en cause des rapports de domination ? De la répartition des richesses ? Du savoir et du pouvoir ? Toutes ces campagnes de communication nous apprenant à faire un geste pour l'avenir ont achevé de m'en détourner. Bien mettre la casserole au-dessus du feu, régler correctement son chauffage, ne pas laisser couler l'eau quand on se brosse les dents, prendre une douche à la place d'un bain, ne plus employer de solvant ou de phosphates, récupérer ses détritus pour en faire du compost, obtenir un crédit d'impôt pour abandonner son diesel ou acquérir un véhicule hybride, utiliser les transports en commun électriques plutôt que sa voiture responsable des émissions de CO2, tout ça c'est très bien, mais coller deux balles dans la tête du patron de Elf ne serait-il pas plus efficace pour lutter durablement contre le réchauffement climatique ? Dommage, au fond, que je n'aie jamais souhaité la mort d'un homme, quel qu'il soit, et que je ne croie pas davantage au bouc émissaire, qu'il soit riche ou pauvre, français ou étranger. La mort, négatif absolu, pur néant, ne peut jamais rien démontrer, voilà la vérité : la mort ne rachète rien.

    Après l'absolutisme de la terreur mené au nom de l'universalité de la classe ouvrière et le faux communisme new-age de l'écologie – la planète, c'est notre bien à tous –, ne nous reste-t-il qu'à être démocrate ? Dont Deleuze prétend que celui-ci fait parfois preuve, même vivant, de moins de pensée qu'un animal qui meurt ? Voilà sans doute une phrase qui plairait à Veronika, je devrais lui sortir pour l'épater. Sacré Deleuze, je l'imagine dans son appartement parisien, à moitié bourré, en train de pleurer l'agonie du petit chat en écoutant du Claude François. C'est vrai qu'en pensée domestique il s'y connaissait, lui qui faisait l'éloge du nomadisme et de la déterritorialisation sans avoir plus voyagé qu'il ne se coupait les ongles. Comment les philosophes vivent… Ça m'a toujours déconcerté, pour ne pas dire plus, toutes ces grandes pensées soutenues par de petites vies, aux vices plus ou moins cachés. La drogue pour certains, l'alcool pour beaucoup, le fonctionnariat pour tous. Tous les spinozistes sont des alcooliques, comme Deleuze qui faisait du penseur hollandais son prince ; de Baruch à Bacchus, il n'y a qu'un pas, vite franchi. Je sais de quoi je parle, je le suis encore, me réclamant de l'un comme de l'autre. Qu'est-ce que j'ai pu le lire, Deleuze, et l'aimer, maintenant, il me semble ne plus rien en retenir. Machine désirante ? Comment peut-on désirer être une machine ? Y compris à plaisirs ? La philosophie comme attitude qui refuse la vérité et la transcendance ? Quel lieu commun, quelle tartufferie, du même genre que celle du dernier Foucault – qui supposait, non sans raison, que notre siècle allait être deleuzien – avec son pathétique souci de soi, quels clichés de dandysme décadent. Faire des altères, se raser impeccablement le crâne, se parfumer, bien s'habiller, aller draguer en boîte, en cuir se faire démonter le cul dans les backrooms… Chacun son truc, mais pourquoi vouloir en faire absolument une philosophie ? Il me semble qu'il y a assez de robots et de poseurs dans ce monde sans avoir à en rajouter en les légitimant par une pensée.

    Oui, quelle vie reste-t-il, puisque Deleuze nous dit que nous ne pouvons, dans nos démocraties, qu'en concevoir de la honte et de la culpabilité, puisque nous sommes complices de toutes les dictatures et de toutes les colonisations ? Je ne crois plus à la révolution, pas plus que je ne crois au choc des civilisations, encore moins aux guerres de religion ; ce à quoi j'aspire désormais c'est à une autre forme de guerre, dont Rimbaud précise qu'elle est aussi brutale que la bataille d'hommes : c'est un combat spirituel dont l'issue sera pour moi, je le sais maintenant, le salut ou la mort. Bien sûr qu'il faut terroriser les consciences, bien entendu qu'il faut les réveiller ces somnambules – qui ne savent même pas qu'ils dorment et qu'ils rêvent sans jamais vivre vraiment – par le choc d'une pensée définitive, bien évidemment qu'il faut leur faire entrevoir de manière violente leur anéantissement prochain, mais de façon symbolique : c'est à la possibilité de leur mort spirituelle qu'il faut les confronter, pas à la menace de leur disparition physique, ça ce sont les armes, la logique, les premiers et les derniers arguments des fascistes et de la mafia. Ne pas être, ou être différemment, qui peut soutenir ce vertige ? Il n'y a que les enfants, familiers de ces jeux de l'esprit, qui n'ont pas la tête qui tourne quand ils y pensent. L'adulte, lui, cet enfant oublieux, rivé de toutes ses forces à son être, cramponné à son identité comme le naufragé à sa planche de salut, n'imagine pas une seconde qu'il puisse être un autre, d'un autre sexe, ailleurs ou à une autre époque ; il y croit dur comme fer à sa condition, qu'il soit prolo ou aristo, ou à la valeur et au sérieux de son travail s'il est bourgeois – quoique ce dernier, traversé de nullité existentielle, est le plus susceptible d'en douter –, et si une figure vient à lui révéler son néant, l'arbitraire et la contingence qui le portent, il lui vient rapidement l'envie de la néantiser sur le champ, cette figure insupportable, et non pas en voulant lui mettre d'autres idées dans la tête, mais un chargeur entier de 9 mm. L'homme irrémédiable, toujours criminel dans l'âme, ne voit pas qu'à vouloir tuer l'Autre, c'est sa propre imposture qu'il désire supprimer. Les révolutionnaires et les terroristes sont suicidaires avant d'être assassins ; sans vraie vie spirituelle, l'existence physique compte pour rien, ils n'aspirent qu'à la forme du combat religieux, non à son fond : ils finissent par vouloir le martyre pour le martyre.



Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay


mardi 19 mai 2020

Retour à la vie normale




        À la lisière du jour, quand tout le monde dormait, je suis allé me balader dans les rizières jusqu'à la forêt, j'ai marché comme si je devais ne jamais revenir. Je me suis retourné, j'ai vu au loin la hutte où nous avons passé la nuit, petite cabane cachée à l'abri des contreforts rocheux qui soutenaient le ciel. Est-il possible de se sentir plus seuls au monde ? Aussi éloignés des hommes et de leurs préoccupations ? J'ai écouté un silence rare, le court moment où les animaux nocturnes se taisent à l'apparition du soleil et où les animaux diurnes n'ont pas encore pris possession du jour qui vient, avant que les insectes, les oiseaux, les singes ne remplissent l'air et la lumière de leur bourdonnements, de leurs cris et de leurs hululements.
    Nous ramassons nos affaires et nous préparons pour la dernière journée de marche. Awut a retrouvé le sourire, ce soir il dormira dans un lit. Par les sentiers escarpés, Dan continue de nous faire la leçon sur la faune et la flore, la vie des animaux, les vertus des plantes ; il nous montre une énorme araignée rouge et verte au centre d'une toile géante, des papillons bleus qui virevoltent. Il nous explique l'étrange destin des criquets de la forêt, aux stridulations infernales, qui après la reproduction se mettent à vibrer de plus en plus fort et de plus en plus vite jusqu'à ce que leur tête éclate en deux. Nous redescendons vers la vallée, Assia est devant, le porteur dit qu'elle marche vraiment bien, avec un très bon balancement, une vraie femme de tribu. Dan me redemande d'où elle vient, Sud de la France, il reste sceptique, je précise que ses parents sont d'Algérie, oh Africaine, c'est ça, il comprend mieux.
   Nous longeons une rivière déchaînée par les chutes d'eau de la veille, bientôt domestiquée par un barrage, les turbines et les pylônes marquant l'approche d'une agglomération. Des marches, des barres de renfort sont apparus sur notre chemin, une large route détrempée nous indique maintenant la direction de la ville. Les poteaux électriques nous ramènent aux antennes et aux toits, le bitume à la circulation et à la pollution, les panneaux de signalisation aux boulevards et aux districts, les traînées blanches dans le ciel aux avions partant pour des villes plus grandes, pour d'autres pays plus vastes, dépassant les frontières et les océans, striant une planète aux circonvolutions de satellites. Nous voici de retour à la civilisation. Qu'est-ce qui nous a le plus manqué ? Le téléphone ? La télévision ? Internet ? Pas le moins du monde. La ventilation ? Le chauffage ? La climatisation ? Pas davantage. Une salle de bain ? De l'eau chaude ? À peine. Un lit ? Isolé, ça oui, pour y faire l'amour pendant des heures. En dehors de ça ? Après plusieurs jours passés dans la jungle, de l'autre côté du monde, l'inventaire raisonné de tous les objets inutiles de la vie quotidienne ne cesse de s'allonger. Gadgets, babioles, fétiches, vétilles, jeux, jouets, hochets pour adultes, combien de choses acquises par caprice ou à grand peine, comptant ou à crédit, dont nous pressentons au fond la parfaite insignifiance, nous dépossèdent de nous-mêmes autant que leur production et leur consommation épuisent la terre de ses ressources naturelles ? Un déménagement, souvent, suffit à prendre conscience de la quantité de matière que l'on peut accumuler et entasser pour rien ; des rayonnages aux tiroirs, des placards aux malles, de la remise au débarras, de la cave à la brocante, du vide-grenier au vide-ordure… Quand on y pense, toute cette merde, Freud a bien parlé de régression anale. L'homme moderne, ce trou du cul, est un collectionneur compulsif, il collectionne tout, et d'abord les preuves matérielles de ses avanies. 
    N'y a-t'il donc rien à sauver ? Et la culture, alors ? Ne s'incarne-t-elle pas dans des objets sacrés ? Rêves de bibliothèque idéale, de discothèque définitive, de cinémathèque ultime… Réalités d'étagères et de cartons : livres dont on sait pertinemment qu'on ne les relira jamais, disques devenus inécoutables, même ivres de nostalgie, films dont on ne se souvient plus de la fin – Chérie, ça finit comment déjà ? Je sais plus, ou alors je confonds avec un autre –, sans parler des vêtements sitôt devenus chiffons. Une chaise vieillotte reste une chaise, c'est son avantage, on peut encore s'y asseoir, une table antique demeure une table, on peut toujours y manger dessus, y compris avec un set de table complètement démodé, c'est là une supériorité absolue. Mais un livre de Raphaëlle Billetdoux ? Un album d'Indochine ? Un film de Jean-Pierre Jeunet ? À quoi peuvent-ils servir encore ? C'est dans le domaine culturel que l'évacuation est la plus rapide : après les soldes, les promotions, les liquidations, c'est le pilon et l'incinération. Il est étonnant que ce soient les objets, infidèles compagnons du quotidien et de la banalité qui, bien mieux que les idées et les discours, nous renvoient le plus rapidement à notre destin de choses ; sans le savoir, ils nous montrent la voie. Corps-détritus en cercueil-poubelles, nous les rejoignons bien assez vite, dans la poussière, la fumée et les rejets de dioxine, vers le néant.


Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay



mardi 12 mai 2020

Reprise des cours




        Dan a fini le premier, il a mangé comme un glouton ; nous avons à peine terminé nos assiettes qu'il se lève en se tapant sur le ventre, i'm gonna do some business, il quitte la pièce en riant, Assia ne comprend pas, en français on dirait faire une grosse commission, ah c'est ça. L'estomac et le cœur comblés, je me réjouis à l'idée de me retrouver seul avec Assia pour faire l'amour, le piment me chauffe les veines, trois jours que nous n'avons pas baisé, pour nous c'est une petite éternité. Le maître d'école passe la tête par la porte, vous venez faire la classe ? Je l'avais oublié, j'espère qu'Assia, dans les mêmes dispositions que moi, ait la bonne idée de décliner l'invitation, ou que trop fatiguée elle ait envie de se coucher, après tout nous n'avons rien promis. Volontaire, elle acquiesce, on y va maintenant ? Si ça vous dit. Mon Dieu, faire la classe, l'expression m'a glacé le sang ; avec ces trois mots me reviennent en mémoire des années, des centaines de mois, des milliers de semaines, des dizaines de milliers d'heures, des centaines de milliers de minutes, des dizaines de millions de secondes, presque comptées une à une, d'ennui, de prostration et de rage rentrée. D'autres expressions, rougissant encore mes oreilles de colère et de honte, affluent : litanie de punitions, d'heures de colle, de mots dans le cahier de correspondance, de carnets de notes à faire signer, de blâmes, d'avertissements, de convocations des parents, de conseils de discipline, d'exclusions temporaires, de renvois définitifs, de redoublements, d'orientations, de refus sans appel de l'éducation nationale, avec pour sentences en fin de cycles – on ne peut pas appeler ça des choix – le C.A.P. chaudronnerie, le C.A.P. coiffure ou le B.E.P prothésiste dentaire. Assia remet ses chaussures boueuses, j'enfile les sandales, je la suis en traînant des pieds ; je la laisserai parler, je m’assoirai dans un coin, je n'ai pas envie de faire la leçon, encore moins en anglais. J'ai voulu être professeur, c'est un fait, mais c'était pour enseigner aux ados qu'il ne fallait plus écouter les adultes, qu'ils devaient enfin remettre en cause tous leurs savoirs et leur pouvoir, professeur de philosophie compris. J'ai promis des choses à cet enfant et à cet adolescent que j'ai été, ou plutôt ce sont eux, les purs, les innocents, qui m'ont fait juré certaines choses, je ne les trahirai pas. Ma vengeance contre l'école ne connaîtra pas de fin.
    Dans le soir obscur, lampe de poche à la main, nous suivons l'instituteur jusqu'à sa classe. Notre venue fait salle comble, les villageois se montrent plus curieux qu'à notre arrivée ; les écoliers sont de tous âges, les enfants sont attablés devant le grand tableau, les adultes se tiennent derrière eux, femmes et hommes jouant du cou et des coudes pour trouver une place. Assia est particulièrement à l'aise dans son rôle d'institutrice, qu'elle investit tout de suite, la représentation, c'est son truc, ça l'est moins pour moi. Le maître d'école nous laisse nous débrouiller seuls, nous devons improviser ; nous nous présentons, je décide de faire la seule chose que j'ai jamais su faire en classe, c'est-à-dire dessiner. J'esquisse au tableau un portrait d'Assia à la craie, avec les cheveux disproportionnés en bataille, ça fait rire les enfants, j'écris son nom. Nous décidons de continuer comme cela : je dessine et elle demande comment ça se dit en karen, nous le traduisons en anglais puis en français. Les adultes se prêtent au jeu, Assia communique son enthousiasme, mobilise les énergies, encourage toutes les participations. Je représente un arbre, un chat, un singe, un crocodile, le chien qui est avec nous dans la salle ; les yeux s'écarquillent, les visages s'illuminent ; Assia interroge, les mains se dressent, les langues se délient. Une petite fille, particulièrement douée, répète parfaitement tout ce qu'elle dit, aussi bien en anglais qu'en français, l'instituteur lui-même en paraît surpris, elle a l'oreille et la langue, elle n'a pas six ans. L'éclat des yeux et la grandeur des sourires me font oublier l'heure avancée et la fatigue, l'envie d'être seul avec Assia. Ce que ces gamins ont l'air vifs ; à Paris, en région parisienne, à la sortie des classes, les regards me paraissent toujours éteints et les corps s'en vont sans joie. Un enfant peut-il être tenu pour responsable de l'ennui qu'il ressent à l'école ? À quinze ou seize ans, je ne dis pas qu'il n'y mette pas un peu du sien – quoique, la chose mériterait d'être discutée –, mais dès l'âge de cinq ans ou six ans ? N'est-il pas possible d'apprendre en s'amusant, de jouer toujours ? Pourquoi travailler a-t-il toujours représenté pour moi, depuis l'enfance, le problème philosophique et spirituel le plus profond, le premier d'entre tous, bien avant la question du Mal, de la vie et de la mort ou de l'identité propre. Ne rien faire, jouer et jouir, y a-t'il une aspiration plus universelle que celle-ci ? Plus importante que la quête de la vérité ou de Dieu ? À elle seule elle incarne l'idée même du bonheur. Il est vrai que nous avons été chassés du paradis… Le premier commandement de Dieu n'est pas Tu ne tueras point, mais Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front. Tout est dit. Le premier des péchés est donc l'oisiveté, la violence ne venant qu'en second, découlant directement d'elle pour ainsi dire. Étrange explication biblique, qu'Abel et Caïn, les fils d'Adam, illustrent par leur destin tragique. Aux premiers âges étaient l'agriculteur et le possédant, le sédentaire Caïn, et le pasteur Abel, nomade, que Dieu favorise pourtant, en préférant ses offrandes à celle de son frère aîné. Celui-ci, empli d'une rage jalouse, tue son frère, commettant ainsi le premier crime de l'humanité. Peut-on voir l'histoire des hommes, depuis les origines, comme celle, unique, du ressentiment et de la haine des propriétaires terriens à l'égard des hommes errants et libres ? Ce que je sais, c'est que depuis petit, j'ai toujours préféré la paresse et l'ennui, puis adolescent la jouissance et l'ivresse, autrement dit la gratuité, aux affairements incessants des hommes où la vraie vie est absente. Le sens du mot travail, je l'ai découvert en prépa aux concours, trop tard. Je n'ai pas compté mes heures, j'ai redoublé d'efforts ; les stakhanovistes de la rue d'Ulm, les normaliens qui raflent tout aux épreuves, m'avaient distancé depuis longtemps. Je traîne encore des lacunes, je commets toujours des fautes impardonnables.



Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay


mardi 5 mai 2020

L'amour au temps du Corona




        Pierre m'apprend que Ben, partant pour le Vietnam avec Hildegarde, a fait escale à Bangkok le jour même de mon hospitalisation en urgence. M'a-t-il vu par une vitre du terminal, vaincu par la fièvre et les tremblements sur un fauteuil roulant, suivi d'une Assia catastrophée ? Ce que je sais, c'est que j'ai pensé très fort à lui à un moment précis, cherchant son visage, comme si je pouvais sentir sa présence dans l'aéroport. Pierre, se moquant de moi, ajoute qu'il ne sait pas dans quel dispensaire du Vietnam il se trouve. L'humour dissimule-t-il la pudeur, et la pudeur l'apitoiement? L'envie, elle, teintée de frousse, affleure à la fin du mail : ça m'apprendra à voyager dans des pays tropicaux infestés de parasites porteurs de virus mutant. Lui est resté en France, comme chaque fois, alors qu'il est prof et qu'il a plus de trois mois de vacances. Peut-être s'est-il fait un week-end ou deux chez les parents de sa copine, séjours qu'il regrette autant qu'il les appréhende ; en route, avec Corine au volant – il n'a toujours pas son permis – et la chienne sur la banquette arrière, sans doute ont-ils parcouru les départementales pour découvrir quelques restaurants estampillés Relais-et-Châteaux, qui sait ? soyons fous, une auberge où passer la nuit. Est-ce là tout son sens de l'aventure ? Son goût du risque, dans la vie comme dans l'art, le poussant à parcourir courageusement les sillons du terroir et de la tradition, à travers les fossés et les ornières de la France profonde, trouvant dans le réconfort des arrière-salles et le fumet des cuisines une réponse provisoire à l'angoissante question de la différence entre l'art et l'artisanat, les œuvres de l'esprit et le savoir-faire, la création et la production, finissant dans la confusion des volutes de fumée et des vapeurs d'alcool par identifier la peinture et la cuisine – ô crime impardonnable –, n'osant dans le secret d'un rot de confit de canard s'avouer qu'il préfère au fond Pierre Bonte à Walter Benjamin, Jean-Pierre Coffe à Jünger Habermas, Jean-Pierre Pernaut à Adorno, le cassoulet du Périgord et la saucisse de Morteau à l'École de Frankfort. Je referme le mail sans lui répondre.
    J'attends l'autorisation de voler du médecin qui ne vient pas. J'ai fait croire à son remplaçant que partir ce soir était pour moi l'unique chance de voir toute ma famille réunie avant longtemps, Assia m'a trouvé excellent comédien, elle a failli verser sa larme. J'essaie de dormir un peu. Le téléphone sonne, l'infirmière me dit qu'elle va me passer le docteur Singh, je n'entends rien, elle n'arrive pas à basculer l'appel ; elle essaie à nouveau, ça ne marche pas. De cet appel dépend ma liberté, je descends du lit, je suis à poil, les infirmières ne m'ont pas apporté le pyjama pour la nuit, Assia ne m'a pas encore ramené les affaires de la consigne, je m'enroule dans le drap, je sors dans le couloir, habillé à la romaine, pour prendre la communication à l'accueil ; les infirmières s'émoustillent, rigolent, poussent de petits cris, applaudissent et me lancent des very sexy ! J'attrape le combiné, le docteur Singh m'appelle de chez lui, il a parlé avec l'interne, c'est bon, je peux voler, on fera juste un dernier checkblood pour les transaminases ; il me recommande de ne pas trop marcher, il m'intime de consulter en France pour mon foie. L'assurance a réservé un vol à minuit, par la Thaï Airline, direct Paris, j'ai deux heures devant moi pour me préparer. Je ramasse mes quelques affaires, livres et musique, Assia me trouve tout à ma joie, elle a des habits pour moi pour le trajet. Je dis adieu aux infirmières, regrettant de ne pouvoir les embrasser, elles me remettent une copie de mon dossier médical et une provision de médicaments ; Assia règle les derniers détails administratifs, le correspondant nous attend en bas avec un taxi. L'enthousiasme me quitte dans les bouchons interminables de Bangkok, les suées et la fatigue m'ont rattrapé ; à l'aéroport, ne tenant pas debout, je dois m'asseoir sur mon sac. Le correspondant devait m'apporter un fauteuil roulant, comme l'avait formellement prescrit le médecin, il a fait semblant d'aller le chercher, avant de disparaître.



Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay


mardi 28 avril 2020

L'amour au temps du Corona

          


        L'aide-soignante vient m'apporter le plateau-repas ; le docteur Singh m'a mis au régime continental, autrement dit américain et c'est une punition pour moi. Comment ai-je pu me lasser des épices et des piments ? Regretter la blanquette de veau ou le pot-au-feu, ces conventions d'hiver provinciaux ? Saucisse purée ce midi, ce n'est pas mauvais, les cuisiniers de l'hôpital se défendent, mais quelle monotonie, quelle fadeur, quelle bouillie. Ma sœur m'appelle pour prendre de mes nouvelles, cinq minutes après les assurances me téléphonent, une fille excessivement polie et engageante m'affirme que tout est arrangé. Je soupçonne ma sœur, cadre-sup dans une grande compagnie d'assurance, d'être directement intervenue pour débloquer le dossier. Je me voyais privé de traitement et mis sur le trottoir comme un malpropre.
    Une infirmière après le repas vient me retirer la perf, c'est la fête, fini le fil à la patte, particulièrement inconfortable pour dormir et peu pratique pour se laver. Depuis deux jours, je peux aller aux toilettes et prendre ma douche seul, sans l'aide d'Assia ou d'une infirmière. Comme je les aime mes infirmières. Depuis le premier jour, je suis tombé amoureux d'elles. Ma vie aurait été sans Assia, je les aurais toutes draguées. Elles sont si gentilles et si douces, à côté en France elles font figures de déménageurs malpolis. Pour mes chéries, prendre soin n'est pas simplement un serment professionnel, c'est une vocation, un don, un cadeau. Il suffit que je sonne pour que deux d'entre elles surgissent, le mister ? souriant, dans leur petit tailleur sexy – la blouse autoritaire étant réservée à l'infirmière générale et aux médecins. Craquent-elles pour moi ? Pour mes yeux bleus et mon torse poilu ? Ma toison d'or, comme l'appelle Assia ? Après tout, je suis seul la journée… Leurs mains sur moi sont toujours un réconfort, même au plus mal dans la nuit, je peux sentir leur savoir-faire, leur tendresse et leur bonté. Serait-ce le propre des femmes thaïlandaises, y compris au lit, d'être à ce point attentionnées ? On le prétend, je ne pourrais répondre. J'en arrive à cette fierté, je n'ai jamais pratiqué le tourisme sexuel. C'est Assia qui devrait prendre des leçons auprès d'elles, elle qui n'est pas du tout attentionnée, encore moins câline. Elle aime le sexe mais pas la tendresse, c'est un vrai mec. Je lui pardonne, je suis son premier amour, elle découvre. L'attention de mes infirmières va parfois un peu trop loin ; elles doivent mesurer quotidiennement ce que je bois, ce que j'urine – je dois pisser dans une bouteille graduée –, évaluer ce que je mange, et même le nombre de selles que je produis, ce qui est toujours un moment un peu gênant entre nous, how many stool today ? – What ? Vont-elles pousser l'indiscrétion et le scrupule médical jusqu'à me demander si j'ai eu une ou plusieurs érections au cours de la journée ? Et de combien de centimètres ? Ne serait-ce pas là un grand signe de guérison ? Elles l'ont vue, ma bite, et plus d'une fois, elles qui m'ont si souvent déshabillé et rhabillé avec tant de prévenance.
    Assia me fait le plaisir de revenir déjeuner avec moi, c'est gentil ma belle mais j'ai déjà mangé, désolée, je n'ai pas vu l'heure passer, ce n'est pas grave, je vais aller avec toi au self, ça me fera une sortie, tu as remarqué que je n'ai plus ma perfusion ? Un garçon d'étage nous appelle l'ascenseur, nous descendons au rez-de-chaussée, les odeurs de cuisine me guident, je sens l'huile, les vapeurs de riz et de nouilles, les épices, je revis. Le self est vaste et présente une grande variété de plats, je n'en crois pas mes yeux et mes narines : riz sautés, currys en sauce, légumes braisés, frits, à la vapeur, patates douces, poulet, poisson, bœuf épicé, il y a même des brochettes, je salive avec mon petit plateau glissant sur les rails. La bouffe, pour les Thaïlandais, c'est du sérieux, c'est comme pour les Français, on n'est pas là pour plaisanter, au contraire de tant de pays de l'Est européen où la cuisine s'apparente souvent à une mauvaise farce ou à une tentative d'empoissonnement. La santé est dans l'assiette, c'est un dogme en Asie, you are what you eat. Pour l'instant, je suis le feu et l'ardeur d'un bœuf aux piments rouges, la force et la douceur d'un poulet sweet and sour à l'ananas, le contraste violent et la contradiction assumée d'une soupe de poisson à la citronnelle, le mélange et l'altérité d'un riz jaune sauté aux légumes verts, le mystère et l'inconnu d'un dessert fluo en gelée aux haricots rouges. Assia doit me retenir, tu viens de manger, non ? C'était de la cuisine à l'américaine, ce n'était pas de la nourriture. Je prends un peu de tout, en petites quantités, je suis convalescent ; je ne finis pas mes plats, ce n'est sans doute pas si bon que ça – ça reste de la cuisine de cantine collective –, mais pour moi ça vaut le deux étoiles du Michelin raté de Bangkok. Rassasié et heureux, je regarde Assia qui finit mes assiettes, perdre l'appétit est pour elle inconnu, a-t-elle été malade une seule fois ? Non, elle ne s'en souvient pas, ou alors une fois petite, elle a toujours eu une excellente santé.


Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay


mardi 21 avril 2020

L'amour au temps du Corona




        Le bout du monde est là, de l'autre côté du couloir. C'est une expédition dont je ne sais pas si je pourrai revenir seul. La nuit a été dure, la toux, les étaux et les aiguilles m'ont repris ; le matin a été plus clément, j'ai réussi à manger et j'ai trouvé le courage d'appeler ma mère. Mon frère m'a rappelé aussitôt de son boulot. La mère d'Assia m'a téléphoné également, plus inquiète encore. Je piétine avec ma perfusion et mes chaussons bleus, arriverai-je jusqu'à la borne internet ? La librairie est une destination trop lointaine, le self n'en parlons pas, c'est au rez-de-chaussée, pas loin de la sortie, les antipodes pour moi. Une infirmière me dit d'y aller doucement, que l'on peut m'apporter un fauteuil roulant si je veux ; je refuse, j'aimerais marcher seul. Le sang reflue dans la perfusion, le cœur s'accélère, les sueurs sont là, le vertige n'est pas loin. Je marque des pauses, je prends mon temps, c'est ce dont je dispose le plus ici. Assis à la borne, je découvre le clavier thaï, avec les touches contrariées et l'absence d'accents. J'essaie d'écrire à Pierre, le seul dont je me souvienne du mail, afin qu'il prévienne Ben, Marc et Erwan, dont j'ai perdu les adresses lors du trek. Je n'arrive pas à me concentrer, manier le clavier est une épreuve, je fatigue vite, je suis découragé. Je reviens à la chambre, l'infirmière générale et le docteur Singh sont là, ils discutent avec Assia ; le professeur me félicite pour le plateau terminé et la petite escapade en solitaire ; il reste évasif en revanche sur une éventuelle date de sortie, le problème du foie n'est pas réglé, les transaminases restent trop hautes. L'infirmière générale me rappelle que l'administration n'a toujours pas reçu la confirmation de la prise en charge par les assurances et qu'on commence à l'embêter avec ça. Le professeur fait signe de ne pas m'en faire.
    
    Je déprime, j'ai perdu cinq kilos et les muscles fondent. Je n'ai rien à dire à Assia qui termine en beauté son voyage, entre taxis, restos, visites de la ville et magasins. Une fois le professeur et l'infirmière partis, je lui dis que je n'ai pas besoin d'elle et que je peux très bien m'en sortir tout seul. Des larmes lui viennent, je regrette aussitôt ma méchanceté, elle s'en va avant que je n'aie pu m'excuser. J'ai besoin d'un traitement de choc : cinq lignes de Nietzsche, au casque les Deftones, Hexagram, et Be quiet and drive (far away) – le plus grand morceau de tous les temps. Combien de fois le rock m'a-t-il sauvé la vie ? Je me sens déjà mieux. Je joue avec la télécommande du lit, avec celle de la télé, j'admire la vue sur Bangkok. Je rêve de Los Angeles, de Shanghai, de Hong-Kong. Demain j'essaierai de marcher jusqu'à la cafétéria.



Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay


mardi 14 avril 2020

L'amour au temps du Corona





    Un jeune homme très grand entre sans frapper, accompagné d'une infirmière, c'est un Allemand correspondant qui parle couramment le français ; il vient pour prendre des nouvelles, c'est gentil mais je n'ai rien demandé. Si ça va, ben non tu vois bien que je suis hospitalisé, si j'ai besoin de quelque chose, merci j'ai Assia, si j'ai des diarrhées, qu'est-ce que ça peut te foutre ? Sa visite est intéressée, il est envoyé par l'hôpital qui s'inquiète de ne pas avoir encore reçu la confirmation de ma prise en charge par l'assurance. Et alors, depuis mon lit, d'où je peux à peine me lever, qu'y puis-je ? Ce nouveau tracas ajoute à mon désarroi, qui est assez grand comme ça. Je ne sais pas ce que j'ai, si je vais garder des séquelles, quand je vais sortir, ce qui m'attend à mon retour ; il faut en plus que je me préoccupe des problèmes administratifs, sans compter ceux liés au dépassement du visa. Si l'assurance ne fonctionne pas, qui paiera ? À cent euros la journée d'hospitalisation, je crains qu'Assia ne se retrouve avec une sacrée note à régler. Peuvent-ils nous renvoyer si nous ne payons pas ? Il me souhaite un prompt rétablissement, l'expression est choisie, soulignant une fois de plus son français impeccable, je ne lui réponds pas. Les seules expressions en allemand dont je me souviens sont des insultes, je les lui adresse mentalement.
    J'allume la télé, une chaîne d'information parle de la canicule en France, le chiffre de 15 000 morts est avancé. Au plus fort d'une crise sanitaire sans précédent, alors que toutes les chambres mortuaires étaient saturées, qu'on entreposait les corps par centaines dans le hangar réfrigéré du marché de Rungis et dans des camions frigorifiques d'Ivry, ne pouvant les conserver ailleurs à cause de la chaleur, le ministre de la santé Jean-François Mattei est apparu à la télé, en duplex depuis le jardin de sa propriété varoise où il était en vacances, portant polo et sourire aux lèvres, pour dire aux Français de ne pas s'alarmer. On apprend que le directeur général de la Santé vient de démissionner. Jacques Chirac et Bertrand Delanoë doivent aujourd'hui assister à la cérémonie d'inhumation des cinquante sept victimes parisiennes de la canicule dont les corps n'ont pas été réclamés par les proches.
    Je n'ai pas encore appelé chez moi, ce que l'Allemand voulait sans doute que je fasse pour que les assurances se bougent, je ne veux pas inquiéter ma famille tant que je ne sais pas de quoi je souffre. Elle doit commencer à se demander pourquoi elle n'a pas de mes nouvelles. Au moins ne me suis-je pas fait de soucis pour mon père, le centre médical long-séjour où il réside est climatisé, je sais qu'il est bien entouré. Moi qui pensais être si différent de mon père, voilà une expérience qui me rapproche un peu plus de lui. Il s'est retrouvé à la retraite, en instance de divorce ; j'ai été au chômage, séparé d'Estelle ; il m'invitait au resto, je l'emmenais sortir sur Paris ; on a partagé pas mal de choses. Me voici aujourd'hui à rêver comme lui que j'arrive à marcher, que je peux sortir de la chambre, me promener dehors et revoir quand je le désire les personnes que j'aime. J'expérimente ce que je savais déjà, à savoir l'importance d'une visite – quand ce n'est pas celle, administrative ou médicale, d'un connard qui te demande si tu te chies dessus – et la valeur inestimable d'une sortie, lorsqu'on est condamné à passer ses journées entières allongé entre quatre murs. Ce n'est pas pour rien que je vais manger avec lui tous les mercredis midi et que nous le sortons, avec ma mère, mon frère et ma sœur, tous les dimanches. Dans le plus grand dénuement, je finis par apprécier comme lui, plus que tout, des petits riens : un visage à l'embrasure de la porte, un regard souriant, une voix bienveillante, une main qui prend la main, qui se pose sur la joue ou sur le front. J'attends Assia comme mon père attend ma mère, avec impatience. Quelle heure est-il ? Dis-sept heures, elle ne devrait pas tarder ; elle est sortie faire les magasins, elle va revenir les bras chargés de paquets, elle me redira à quel point cette ville est géniale, elle y dépense tout son argent, peut-être m'aura-t-elle trouvé un cadeau ; elle m'embrassera et je reprendrai vie.


Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay