mercredi 4 mai 2016

Rupture des catégories - 2 -






        La catégorie, en philosophie, c'est l'a priori, ce qui est avant l'expérience, avant le temps. Les catégories, ce sont aussi les premiers principes, l'inconditionné : la métaphysique elle-même.

    Pour Platon, c'est ce qu'aucune expérience ne saurait jamais nous apprendre, puisqu'il s'agit de ce qui détermine précisément toute expérience : c'est le Bien en soi, le Juste, ou encore l'Egalité. Les catégories platoniciennes reposent sur les essences, immuables et éternelles, même si elles peuvent admettre le mouvement, le repos, le même et l'autre (cf. le MénonLe Sophiste.)

   C'est avec Aristote que se détermine, pour la première fois, une véritable théorie des catégories. Dans l'Organon, « l'être se dit de multiples façons » et ces multiples façons peuvent se dire par accident, par essence, selon la qualité, la quantité, le lieu et le temps, en puissance et en acte. L'essence continue d'exprimer l'être, même s'il est reconnu que l'être n'a pas d'essence.

      Les Stoïciens reprennent en partie la théorie de la signification d'Aristote, mais pour y porter une critique radicale qui retiendra tout particulièrement notre attention. Pour les Stoïciens, les catégories du discours n'expriment rien d'essentiel : elles ne saisissent jamais que des accidents ; il n'y a pas de sujet « essentiel » et des qualités elles-mêmes « substantielles » ou « générales ». S'il y a du sens dans le discours, et un certain accès à l'être qui empêche l'arbitraire ou l'absurde, c'est que la logique parvient à saisir des corps, et seulement des corps, avec des attributs certes, mais qui ne sont que des implications de relations temporelles. Ainsi les catégories de la logique, du temps et du lieu, qui chez Aristote réussissaient à exprimer l'être, ne sont plus pour les Stoïciens que des incorporels qui ne parviennent jamais à contenir l'être ; ils peuvent certes atteindre dans un discours propositionnel le vrai ou le faux, mais pas la vérité elle-même.

      Kant, d'une certaine manière, considère lui-aussi que les catégories ne disent rien des choses en soi : ce sont des concepts purs de l'entendement, autrement dit des lois de l'esprit qui s'appliquent à la connaissance, à la constitution des phénomènes. Dans La critique de la raison pure, Kant détaille douze catégories : la quantité (unité, pluralité, totalité), la qualité (réalité, négation, limitation), la relation (inhérence et subsistance, causalité et dépendance, communauté) et la modalité (possibilité et impossibilité, existence et non-existence, nécessité et contingence). Il est important de noter que ces catégories ne s'appliquent pas à la liberté – attestée par la loi morale – ou alors celles, dynamiques, de relation et de modalité (en changeant la possibilité d'une causalité en réalité.)

   Hegel s'inscrit en faux évidemment contre ces visions subjectives et « psychologiques » des catégories. Pourquoi les catégories de notre connaissance ne révèleraient-elle pas en même temps les propriétés réelles des choses qu'elles saisissent ?, demande Hegel dans la Petite logique. Ce qui fait la vraie objectivité de la pensée pour lui, c'est que les pensées ne sont pas simplement nos pensées, mais qu'elles constituent aussi l'ensoi des choses et du monde objectif en général. L'objectivité, c'est donc l'ensoi pensé, c'est-à-dire tout à la fois la détermination de l'objet et la connaissance objective. L'absolu, peut être atteint par l'esprit, il n'est pas séparé de lui. Les catégories de Kant ne sont donc pas seulement superflues, elles sont pusillanimes et ne permettent aucune connaissance nouvelle. Hegel a-t-il posé pour autant de nouvelles catégories ? Ou s'est-il contenté d'en reprendre d'anciennes, pour en faire un autre usage, comme l'universel et le particulier ? Qu'en est-il de l'application de ses catégories à l'histoire, tels le maître et l'esclave, l'homme et la femme, l'état et la famille, etc. ?

    C'est à ce moment, dans l'opposition entre Kant et Hegel, qu'il s'agira de poser la première grande question – qui déterminera en grande partie les autres de notre recherche – à savoir : les catégories sont-elles en nous ou dans les choses ? Révèlent-elles quelque chose de la réalité ou seulement une vision de notre esprit ? La question est-elle seulement pertinente ? En d'autres termes : de quel point de vue pouvons-nous nous placer – à la fois au-dessus de la réalité et au-dessus de l'esprit, ou alors à la fois dans la réalité et dans l'esprit – pour pouvoir y répondre ?

   Pour Freud, les catégories sont des schémas phylogénétiques que l'enfant « apporte » en naissant, et dans lesquels il va classer par la suite les impressions de la vie, ce sont pour Freud comme des « précipités » de l'histoire de la civilisation. Ainsi être et avoir, le sujet et l'objet, pour prendre les catégories les plus fondamentales de la pensée humaine, sont le résultat de l'identification au père et du désir pour la mère : du complexe d'Oedipe. Elles relèvent donc du domaine de l'inconscient.

    Chez Lacan, les catégories fondamentales du sujet sont celles de l'Imaginaire, du Symbolique et du Réel, elles découlent elles-aussi d'un rapport primordial à la chose et au symbole de son désir. Elles relèvent donc elles-aussi du domaine de l'inconscient. On retrouve chez Lacan le même souci de Kant de décrire les conditions de possibilité absolues du sujet et un refus identique de passer de ces catégories – ou structures – à l'inconditionné, à l'être-un de la vérité totale, métaphysique ; à la différence que chez Kant la chose-en-soi demeure à titre d'énigme, alors que pour Lacan, ce objet primitif comme plénitude du corps maternel est un mythe.

    Merleau-Ponty pense également, dans sa Phénoménologie de la perception, que c'est le corps – avant toute logique et tout discours – qui pose les catégories, qui lui permettent par la suite d'interpréter la réalité. Le corps « crée » des entités antéprédicatives selon sa situation, sa motricité et ses projets. A vrai dire, ces structures premières du sujet dans le monde se situe avant même son activité catégoriale, qui n'est que seconde par rapport à sa manière de se rapporter au monde, à sa puissance d'exister. Etrangement, nous retrouvons une nouvelle fois Kant, et les mystères de son imagination productive (« art caché », « pouvoir magique »), qui fournit déjà des unités de significations sensibles, avant tout usage des règles de l'entendement.

     À ce second moment de notre travail, il conviendra de se demander si ces catégories, qui prétendent avec Freud, Lacan ou Merleau-Ponty être à l'origine de la pensée, c'est-à-dire d'être de la pensée avant la pensée, sont réellement pensables justement, et de quelle manière. Quels moyens avons-nous de vérifier leur validité ? leur efficacité ? leur vérité ? Ne risque-t-on pas, à chercher des critères de vérification de notre pensée aux limites d'un métalangage inconscient, de sombrer au mieux dans l'arbitraire, au pire dans une régression à l'infini ? (Car ce métalangage, qui expliquerait notre langage, ne devrait-il pas être à son tour expliqué ?)

    Pour Nietzsche, le schème et la catégorie ne sont que des moyens pour l'homme de se maintenir dans le devenir et l'afflux universel. A travers les catégories, tel « l'identité » ou la « non-contradiction », il fixe un horizon, pose une perspective et ouvre un champ des possibles. Ainsi les catégories selon Nietzsche, tels la « fin », « l'être » ou l' « unité », ne sont que des valeurs ; elles ne sont pas pour autant relatives car indispensables et vitales à celui qui les pose, elles ne sont pas nécessaires non plus car elles ne disent rien du monde en lui-même : l'être humain est une perspective sensible qui sombre dans l'erreur dès qu'elle se prend pour la réalité en soi.

   Que la métaphysique occidentale pense par catégories, c'est ce que dira, à la suite de Nietzsche, Heidegger dans Être et temps. Celles-ci énoncent, dénoncent et convoquent l'étant à se montrer tel qu'il est ; la détermination de la vérité sur l'étant dans sa totalité – c'est-à-dire la métaphysique – se fait par catégories. Que ces dernières soient dénoncées en tant que valeurs, qui plus est relatives ou arbitraires, et le monde perd son sens. Pour Heidegger, ce ne sont donc pas les catégories qui définissent le dasein, mais les existentiaux, autrement dit le rapport à l'être, qui varie selon les dasein – propre ou impropre, indifférent, moyen ou anonyme, etc. Les catégories héritées d'anciennes ontologies ne peuvent rendre compte de ce qu'est « l'être-au-monde » du dasein, sa facticité originale, sa spatialité existentiale : ainsi de « l'être », de la « substance » (s'expliquant de façon ambiguë l'une l'autre), de « l'étendue » ou de la « pensée » (comme chez Descartes et chez Spinoza) qui posent le dasein dans l'espace et le temps, alors qu'il les constitue littéralement et qu'il est toujours « hors de lui » dans une extase temporelle sans cesse recommençante. Conséquemment, Heidegger pose ses propres « catégories », tels la disponibilité, l'entendre, la significativité, mais aussi l'acquis, la visée, la saisie... Toutes dépendent en dernier lieu du souci, du temps, de l'être-pour-la-mort.

    Peut-on porter plus loin le renversement de la métaphysique, ou son dépassement, tel que l'ont fait Nietzsche ou Heidegger ? L'esprit humain rompt avec l'être, voilà ce que soutient Lévinas dans Totalité et infini. L'homme bouleverse les catégories de la métaphysique, il est appelé, non pas à être autrement – ce qui est encore de l'être – mais à « l'autrement qu'être », c'est-à-dire à l'altérité absolue, à l'Autre, donc à l'inquiétude, au dés-inter-essement, au don, et ce, en contradiction avec la permanence, la volonté de persister en soi-même de la métaphysique classique. Cet autre rapport n'est pas thématisable, il implique par conséquent, lui aussi, de nouvelles catégories qui renversent les anciennes, tels la séparation, l'intériorité, le secret ou la fécondité. L' « unicité » du moi consiste désormais à rester en dehors des anciennes distinctions, à commencer par celle du particulier et du général : le refus du concept est son intériorité et sa vérité. La rupture avec la totalité détermine ici la présence de l'absolument autre. Avant le qui, avant le quoi, avant la quiddité et l'essence, avant même l'être et le néant, il y a l'être moral qui renverse toutes les catégories et qui par là seulement devient un moi, ne pouvant se dérober à sa responsabilité.

    Arrivé au terme de notre recherche historique, mais ne se limitant pas à elle – en philosophie moins qu'ailleurs, l'histoire n'a le dernier mot – il convient de se poser deux questions importantes. Premièrement, toutes ces catégories ici évoquées sont-elles communicables ? Peut-on seulement les comparer ? Peut-on faire réellement dialoguer les philosophes entre eux ? (On se rappelle que Descartes, à la toute fin de son Discours de la méthode, en doutait fortement). Deuxièmement : est-il possible de penser sans catégorie ? C'est-à-dire en dehors de toute métaphysique, comme semblent l'appeler de leurs vœux, à la suite d'Heidegger, tant de penseurs contemporains ? Que serait cette pensée, et quelle forme d'expression prendrait-elle ? Ne serait-elle pas, elle-aussi, incommunicable, voire simplement incompréhensible ? Ainsi, notre recherche, même si elle devra restreindre considérablement sa partie « historique » (sans doute devrons-nous nous limiter dans le choix des auteurs convoqués), ne pourra échapper aux quatre questions qui déterminent son sens :

    Les catégories sont-elles en nous ou dans les choses ? Sont-elles de simples vues de l'esprit ou révèlent-elles au contraire des structures intimes du monde ? Est-il vraiment possible de le déterminer ? De quel point de vue « transcendant » ?

   Peut-on réellement penser ce qui est à l'origine de la pensée, c'est-à-dire à ce qui est avant tout discours et toute logique, sans craindre de verser dans l'obscurantisme, l'arbitraire ou la régression à l'infini ?

  Les catégories de la pensée sont-elles seulement communicables, comparables ? Les philosophes peuvent-ils, au-delà de leur système propre, dialoguer entre eux ?

    Que serait une philosophie, alors, qui tenterait de penser en dehors de toutes catégories ? Serait-ce encore de la philosophie ? Est-elle communicable ? Compréhensible ? Quelle serait sa forme ?



    « Toute l’affaire de la philosophie est en effet de bien poser les problèmes et, du même mouvement, de déposer les faux problèmes qui empêchent de penser. C’est d’ailleurs là ce qui distingue, à mon avis, une philosophie d’amateur d’une philosophie digne de ce nom. J’appelle amateur celui qui choisit entre des solutions toutes faites, comme on choisit le parti politique où l’on se fera inscrire. Et j’appelle philosophe celui qui crée la solution, alors nécessairement unique, du problème qu’il a posé à nouveau par cela même qu’il a fait un effort pour le résoudre. »
                      
                                 (Fausse) lettre d'Henry Bergson au jeune Gilles Deleuze

    Nous tenterons, du mieux que nous pourrons, de nous faire le moins amateur possible dans cette présente recherche.





Projet de thèse de Frédéric Gournay 
déposé en philosophie à la Sorbonne
et accepté par Quentin Meillassoux






       

mercredi 20 avril 2016

Bouddhisme et profit



        La mode du bouddhisme en occident et tout particulièrement aux États unis ces dernières années ne doit rien aux martyrs tibétains et à ses descriptions hagiographiques hollywoodiennes illustrant avec style et esthétisme la souffrance de ces moines torturés ou massacrés en toute impunité par l’armée chinoise. L’influence grandissante qu’exerce cette « religion » millénaire n’est en effet nullement une résurgence ou une répétition de l’exemple chrétien : que des hommes meurent pour leurs idées ne suffit plus à inspirer la foi et n’emporte plus l’adhésion des foules. Non, si le bouddhisme marche si bien dans nos sociétés occidentales, c’est que sa caricature s’y est propagée et a servi à son insu un style de vie souvent à l’opposé de son enseignement.

    Les États unis comme à leur habitude, toujours à la pointe de la nouveauté en matière de falsification, furent les précurseurs de cette récupération éhontée, mettant à profit cette « philosophie » à des fins pour le moins discutables. Il faut dire que le bouddhisme, légèrement arrangé ou subtilement déformé, peut se révéler fort utile pour des Occidentaux déprimés, en crise de foi religieuse ou en manque de significations métaphysiques. Ce bouddhisme indu représente tous les avantages de la religion et de la philosophie réunies sans en comporter les inconvénients : rapidement enseigné – c’est comme le yoga, quelques cours suffisent et l’on se sent déjà mieux –, il ne possède ni les contraintes morales de notre bon vieux catholicisme, ni surtout la difficulté réflexive insurmontable de la philosophie européenne ou anglo-saxonne. Être bouddhiste, de notre temps, c’est être assuré d’un bien-être zen et d’un karma sur la bonne voie à peu de frais, sans s’encombrer d’un mode de vie trop contraignant ou d’une réflexion trop compliquée.
    La confusion qui est à l’origine de la rencontre du mode de vie américain et du bouddhisme repose sur un malentendu qui porte sur la notion de profit. On peut en effet résumer l’enseignement bouddhiste à cette notion élémentaire : il s’agit d’apprendre à profiter du moment présent, dans une contemplation et une jouissance immanentiste, au terme d’une rupture avec le monde du devenir. Vous avez dit profit ? Jouissance ? Contemplation ? Délivrance ? Il n’en fallait pas plus pour que cette « religion » délicieusement exotique aux principes simples ne s’emparât de milliers d’âmes bouffies de cupidité et de remords. Débarrassé de la culpabilité et de la raison, les deux piliers de notre civilisation et de notre éducation, l’Occidental moyen trouve avec ce bouddhisme new-age le moyen de perpétuer un mode de vie hédoniste, de profiteur et de jouisseur, tout en continuant à espérer un sort meilleur dans une autre vie.
    Oubliées la parole de bouddha, la difficile interprétation de la roue de l’existence, les terribles exigences de la conduite pure, les dix obligations ou les laborieuses conditions de l’éveil, cette nouvelle conduite quelque peu vidée de sa substance offre à l’esprit désœuvré une reconversion « spirituelle » à peine déguisée de son précédent mode de vie amoral : on profite toujours du moment présent, dans un même refus du temps comme devenir (puisqu’il y est décrit comme répétition), dans une identique négation d’un quelconque sens historique – qui risquerait trop peut-être de dévoiler l’histoire d’une libération sociale – et donc dans une absence totale de toute conscience politique (ah, les vertus de la paix et de la non-violence...) Tout comme dans notre système économique actuel, c’est la notion d’accomplissement personnel qui l’emporte. Ainsi réduit à sa version laïque, le bouddhisme est devenu la religion néo-libérale par excellence, la philosophie capitaliste parfaite. Certes, on change « un peu » de mode de vie, mais Dieu merci, ou plutôt merci Bouddha, le luxe, l’argent et l’or ne sont pas condamnés ni même les spectacles, le commerce ou l’enrichissement. Quant à devenir vraiment moine – c’est à dire, dans la pauvreté, prendre la seule et authentique voie vers l’éveil – on fera comme l’on faisait avant avec son artefact de morale : on remettra ça à plus tard, et dans le cas présent, dans une autre vie.


    Cette version light du bouddhisme, à usage strictement privé, sans dogme ni esprit critique, représente une insulte pour la religion – un moine n’entrevoit « l’illumination » qu’au bout de nombreuses années de pratiques assidues et de renoncements innombrables – tout autant qu’un affront fait à la philosophie, qui nécessite tout autant d’années d’études et d’efforts pour un résultat, il est vrai, moins illuminé. Ce mépris et cette confusion hélas sont assez caractéristiques de notre époque. Il faut dire que nous sommes passés du baba cool au new-age, et que ce bouddhisme au rabais, vieille réminiscence de l’hindouisme hippie des années soixante-dix, est destiné aux personnes de la même génération, soucieuses comme avec l’opium ou le haschisch en leur temps de jouir rapidement et de s’endormir ensuite sur leurs problèmes, le tout dans un pacifisme bien pratique qui refuse la guerre à une époque pourtant où il y a tant de choses à combattre.

Extrait du recueil Textes en liberté
à paraître prochainement aux éditions de L'irrémissible



mercredi 13 avril 2016

Jusqu'au bout - 3 -



        Le ton monte. Jusque-là, nous avons été gentils, très sages. Calmes comme il faut, bien élevés. Ça ne va pas durer, ça ne peut pas continuer. Vous comprenez ? Nous n’avons pas le choix. Si vous saviez à quel point nous aurions aimé être comme vous, exactement pareils que vous. Combien aurions-nous préféré être soulagés de cette vaine obstination qui ne témoigne que de l’impossibilité d’être parmi vous, débarrassés de ce narcissisme obtus qui ne rencontre que l’agrément des plus incapables. Mais nous n’avons pas choisi. Et nous ne savons pas d’où vient la malédiction, qui nous a empoisonnés, et pourquoi. La tâche est là, le but devant. Et vous êtes entre nous et le but.
    Ce qui se dresse devant nous : La paresse. La télévision. La fatigue. La contemplation hébétée de tous les écrans. Une nourriture trop riche. Le cinéma. Les amis. Internet. Les fringues. L’alcool. Les pleureuses. Les geignards. Et toutes les manies d’enfant gâté. Le travail salarié. Les gadgets. Les objets. La masturbation. Et plus généralement toutes les choses qui tiennent dans la main : livres reliés, disques en éditions limitées, beaux ouvrages et collectors. Et autres hochets. La drogue. L’argent. Le chantage affectif. Les crédits. Les demandes d’amour. Les traites. Les sollicitations en tout genre. Les bibliothèques. Les discothèques. Les inscriptions municipales. Des papiers d’identité.

    Ce qui est de notre côté : La faim. La soif. Le manque. Une mauvaise santé. L’hygiène. Le sport. Les plages. La lecture. Les mêmes chaussures. Un ou deux compagnons de route, même faux, même illusoires (« même pas mal. ») L’absence de confort. La paranoïa. L’envie de tout foutre en l’air. Une enfance confisquée. Une adolescence difficile. Des études ratées. Quelques amours impossibles. Le cœur brisé et une tête fêlée. L’absence de dogme. Le refus de la croyance, à l’exception de celle-ci : vos arguments sont nuls, c’est démontrable. Une pratique politique du sexe. Quelques livres bien torchés. Quelques disques bien violents. Un certain sens de la fête. Mais également la tempérance, la continence. L’abstinence. Une certaine impatience aussi. Le désir d’aller jusqu’au bout.





Extraits du recueil Futurs contingents
paru aux éditions de l'irrémissible


mercredi 6 avril 2016

Jusqu'au bout - 2 -






        Il faut en parler. Ça n’intéresse personne mais il faut en parler. Le dire. Raconter. Raconter ce qui ne se raconte pas. Quoi ? L’indicible, l’ineffable ? Non. La violence du monde ? La souffrance ? La douleur infinie ? Non plus. L’injustice alors ? La folie, le délire omniprésent ? Encore moins. Ah oui, la comédie sociale, la parodie permanente, la tragédie de l’existence, le grotesque de sa mise en scène à peine croyable ? Même pas. Mais le vide, les instants perdus, le temps qui s’écoule et ne va nulle part ; les égarements, les plaisirs solitaires, la détresse coupable, le narcissisme triste, le romantisme sordide, les regrets diffus, le lyrisme des espoirs déçus. Ou encore : les oublis, les manquements, le silence du rien, la vacance, l’abrutissement volontaire, le lent renoncement, l’abandon, la nullité. Tous ces moments où il ne se passe rien, ces heures qui ne servent à rien, et qui ne se racontent pas, qui ne peuvent se dire autrement qu’en termes de « merdeux », de « merdiques », de « chiants », ou de « nuls. » Ce ne sont donc pas le nombre de voyages faits, de livres lus ou de disques écoutés, de filles baisées et de trucs achetés, mais bien tout ce qui ne compte pas, ou qui ne peut se compter, tous ces moments inutiles qui énoncent au creux de l’oreille ce qui ne peut s’entendre que dans le vide et l’absence : que le plus important est peut-être là.


Extraits du recueil Futurs contingents
paru aux éditions de l'irrémissible
www.frederic-gournay.com



mercredi 30 mars 2016

Jusqu'au bout -1 -




        Hagard au milieu des arbres et des bancs, cherchant inutilement un endroit où se poser, se reposer. Chaque pensée rebondit vainement sur l’écorce démultipliée des platanes dispersés. Fatigue incommensurable, sentiment familier de totale vacuité, de vacuité intime jusqu’à la perversion. Comme un trou dans un tronc, une béance sans nom à la place du thorax. La métaphore de la perdition dans la forêt se dévoile : chaque arbre est un obstacle au regard, au sens de la direction, à la perspective. Plus à l’aise en plein désert. Rien ici ne peut offrir de prises : pas un lien, une accroche ou de repère possible. La diversion ? le divertissement ? la consolation ? Regarder en face, sans trembler, le vide au-dessous de ses pieds. Pas de bar, de fille ou d’ami capable de recouvrir ça. Plusieurs égarements de plus, des heures d’errances de trop, subterfuges inutiles, on ne vient pas à bout de la lassitude par la fatigue. Avoir le courage de cette faiblesse, la bravoure de son abandon. Tout est dénué de sens et sans conséquence, porter ses brillantes conclusions à leur ultime déduction : cet aplomb désespéré est, lui aussi, absurde. Redevenir léger, sensible, prendre la gratuité pour une richesse, le renoncement pour de la révolte, le détachement pour une libération. Faire, sans le savoir, l’expérience du nihilisme.




Extraits du recueil Futurs contingents
paru aux éditions de L'irrémissible 



mercredi 23 mars 2016

Le mal-aimant - Dernier extrait



        Tu veux vraiment pas de vin ? Je mets la main sur le verre, remercie Erwan, j’ai été malade comme un chien pendant trois jours après le départ de Béatrice, le mal de reins, ce n’était pas que la baise forcenée, le foie aussi en a pris un coup, je n’arrive plus à écrire, la lecture elle-même est devenue difficile, je n’ai plus de concentration, et la fatigue musculaire se fait même sentir en répétition, je n’ai plus de souffle derrière les fûts. Je me ressers de l’eau, que j’avale en grimaçant, et toi avec Telma, ça en est où ? franchement je ne sais plus, tu sais être avec une fille pareille, ça demande tellement d’énergie, j’imagine aisément, les allers-retours commencent à nous épuiser, avec tout ce qui peut se passer entre, enfin l’amour à distance tu sais ce que c’est. La distance oui, l’amour… Quand est-ce que vous allez vous revoir avec Béatrice ? c’est à moi d’aller à Amsterdam, super, mouais, ça a pas l’air de t’emballer, pas plus que ça non, je lui ai laissé entendre que les retrouvailles à Dam pourraient être les dernières, elle est pas mal accro et je me vois mal continuer dans ces conditions, Erwan soupire, encore une malheureuse qui ira pleurer au téléphone auprès de Ben, remarque après Esther ça me fera des vacances. La télé est allumée sur Arte, La dernière tentation du Christ vient de commencer, ça tombe bien, ni Erwan ni moi n'avons vu ce film. 
   Je décline la proposition de rouler un pétard, ces temps-ci je préfère avoir les idées claires, et puis on n’a pas forcément besoin de ça pour être à l’aise. De tous les amis, Erwan est certainement celui que je vois avec le moins de contraintes, contrairement aux « anciens » que je connais depuis le collège ou le lycée et que je revois désormais avec une appréhension grandissante ; ils parlent de plus en plus boulot, salaire, impôts, et même épargne, ça m’emmerde à un point, alors qu’ils se disent tous soi-disant artistes, peintre, illustrateur, musicien... bientôt ça parlera complémentaires et points retraites. C’est parfois assez drôle, quand ce n’est pas déprimant, d’avoir à écouter leurs remarques paternalistes, sur mon mode de vie, mon désoeuvrement ou mon « libertinage », je supporte de moins en moins leurs attentions condescendantes ; au moins Erwan et ses amis s’abstiennent de ce genre de remontrances, ils respectent mes choix, enfin la tournure que ma vie prend, ou plutôt ce que la vie décide pour moi en ce moment, avec beaucoup de tact et de respect, et ce n’est pas parce que leurs soirées constituent pour moi, comme le sous-entendait malicieusement Ben, une réserve sans cesse renouvelée de gibier, ou parce qu’il est plus facile, comme l’insinuait Pierre, d’avoir toujours raison avec plus jeune que soi ; non si je les fréquente avec autant de plaisir et de naturel, n’en déplaise à ces amis qui considèrent déjà tous les jeunes avec un air de supériorité alors qu’eux-mêmes n’ont pas trente ans, c’est qu’ils restent à mes yeux préservés, ils ne sont pas sentencieux ou résignés ; peut-être la vie plus tard leur jouera quelques vilains tours et qu’ils deviendront des endormis ou des envieux comme les autres, mais pour l’instant ils sont toujours curieux, ils savent encore s’étonner, ils sont pleins d’espoir et de craintes, remplis de joies simples et d’angoisses terribles, comme moi, ils rêvent encore. 
    Le film ne nous accroche guère avec Erwan, cadrage ostentatoire, décors de carte postale, filtres grossiers, musique à contre-emploi de la musique de Nusrat Fateh Ali Khan, on dirait une gigantesque publicité réalisée pour le compte de l’office national du tourisme marocain. Erwan se roule un joint, on se laisse aller aux remarques et aux railleries sur le jeu des acteurs et le ridicule de certains trucages. Les souvenirs de catéchisme sont assez lointains mais je repère assez vite les étrangetés du film, j’interroge Erwan, a-t-il été au catéchisme ? Joseph fabriquant de croix pour les romains, c'est dans les textes, ça ? Judas qui assassine un garde ? J'en doute, et Jésus qui attend, parmi d'autres, au pied du lit d'une prostituée, ça n'y est pas, ça j'en suis sûr. Erwan tire de grosses lattes sur le pétard sans répondre, t’es sûr que t’en veux pas ? Je refuse à nouveau, j'ai la phrase de Debord en tête, enfin celle de Moustapha Khayati, que j'ai reprise dans ma dernière chronique, la drogue est la fallacieuse recherche de liberté dans un monde sans liberté, la critique religieuse d’un monde qui a lui-même dépassé la religion, je veux surtout être certain de ce que je vois et ce que j'entends. Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive. Vous étiez baptisés dans l’eau, je suis venu vous purifier par le feu. Je ne me rappelais pas d’un Christ si vindicatif et guerrier ; je me souvenais bien du passage où il chasse les marchands du temple à coups de pied et de fouet, l'un de mes préférés quand j'étais petit, mais on s'est bien gardé de m'apprendre des phrases telles que celles que je suis en train d’entendre, médusé, Je suis venu opposer l’homme à son père, la fille à la mère et la bru à sa belle-mère : on aura pour ennemi les gens de sa famille. Erwan et moi ne plaisantons plus. La scène où l'on annonce à Jésus que sa mère et ses sœurs sont là pour le voir, et où il les renvoie en affirmant qu’il n’a pas d’autre famille que celle, confraternelle et divine, des croyants, achève de nous imposer le silence. Que suis-je en train d'écrire d'autre en ce moment, dans mes chroniques ? Si ce n'est qu'il n’y a pas d’hommes, pas de femmes, ni de riches ou de pauvres, de jeunes ou de vieux, pas davantage de frères ou d’amis, mais seulement des témoins isolés de la vérité qui appellent à une communauté de justice ? Erwan a laissé s’éteindre le pétard dans le cendrier, je suis net, il est défoncé, mais on hallucine de la même manière lorsque l’on voit le Christ en croix, sauvé par un ange, qui tourne le dos à son martyre, rencontre une femme, se marie, fait des enfants, prend de l’âge, meurt de vieillesse dans son lit, où une apparition de Judas vient lui reprocher avant son dernier souffle sa lâcheté, l’oubli de son combat et celui du sacrifice de ses camarades. Je comprends maintenant pourquoi le film avait suscité tant de réactions à sa sortie, il y avait même eu une bombe posée à Saint-Michel faisant un mort par crise cardiaque, je l’apprends à Erwan qui était trop jeune quand c’est arrivé pour s’en souvenir, mais pour moi le scandale est ailleurs, pas du tout dans cette ultime liberté prise par le metteur en scène pour signifier la dimension humaine du Christ, mais bel et bien dans sa représentation guerrière, anarchiste, extrémiste. Je remercie Erwan pour les pâtes et la séance de ciné impromptue, je le quitte troublé, marchant dans la rue sans rentrer tout de suite chez moi. Des phrases du film me reviennent, des choses très anciennes que je croyais englouties refont surface, ma foi d’enfant, mes désirs de prêtrise à dix ans, l’autel que j’avais fabriqué avec des autocollants panini tirés d’un film plus orthodoxe sur la vie du Jésus devant lequel je priais tous les soirs, avant que mon oncle curé ne se foute de ma gueule et que mon frère m’initie aux vertus de l’athéisme. Face à ce soudain regain de religiosité inattendue, je me promets pour me rassurer de relire au plus vite L’Antéchrist de Nietzsche.

Extrait du Mal-aimant, roman de Frédéric Gournay      
paru aux éditions de L'irrémissible
(www.frederic-gournay.com)


mercredi 16 mars 2016

Le mal-aimant - Nouvel extrait






        Béatrice depuis le lit fouille dans les CD, s’étonne des intégrales que je possède, de Bowie, de Cure, des Smiths ; se dressant sur un coude elle passe à la modeste bibliothèque, quelques étagères à peine remplies, y cherche de la lecture, me demande conseil avant que je ne parte à la piscine, tu lis quoi en ce moment ? Bataille, L’Érotisme, c’est bien ? Pas terrible, misogyne au possible, entrevoit la sexualité comme une forme de prostitution, avec la femme comme tentatrice toujours passive et monnayable, et tu continues de le lire ? j’avais bien aimé Ma mère, de toute façon Bataille c’était du genre à ne se taper que des prostituées, bourré la plupart du temps, pour pouvoir réaliser ses fantasmes sadomaso, alors en bon hégélien convaincu de l’universalité du rapport de maîtrise et de servitude, il s’imaginait que chaque femme attend, dans la brutalité, qu’on la déchaîne d’elle-même. Béatrice sourit, elle porte encore au cou et dans le haut du dos les marques des étreintes de la veille, étreintes dont la violence atteint un degré qui me surprend moi-même et m’inquiète, ça a l’air intéressant, bof, je trouve qu’il n’a rien compris à Nietzsche, l’individu ne cherche pas, dans l’acte sexuel, à se dissoudre et à rejoindre une prétendue continuité perdue, bien au contraire, qu’est-ce que tu me proposes alors ? comme alternative sexuelle ? non, je veux dire, à lire, ah des femmes plutôt, Béatrice paraît étonnée, si je suis venu à la littérature c’est par elles, Duras, Sarraute, Angot, c’est bien ça, Angot ? Le dernier, L’Inceste, marche très fort, mais je te recommande plutôt Sujet Angot, ou mon préféré, L’usage de la vie, c’est Erwan qui me l’a offert, en réponse à Maîtres anciens, tu peux commencer par les premiers, comme Not to be, mais c’est plus rude, je connais pas du tout, c’est elle qui a raison et tout le monde va mettre des années à s’en rendre compte, eh bien. J’attrape le sac et la serviette, mets le bonnet et les lunettes, t’as vu la tête de spermatozoïde que ça me fait ? Béatrice rigole sous la couette, je te propose pas de venir, non je vais rester à lire et à écouter tes Bowie, mouais, après The man who sold the world y’a plus rien de bien, c’est lequel ? son troisième, tu déconnes, non, même Ziggy Stardust ça m’emmerde, allez va nager, ça va te faire du bien. Le téléphone sonne, c’est Karine du teufeur, elle a bien eu le message, elle est ravie d’avoir de mes nouvelles, n’en attendait plus, on parle un peu de nos anciens employeurs, ils lui doivent encore de l’argent, alors que le site a fermé depuis longtemps, moi j’ai réussi à me faire payer en les menaçant mais elle, a traîné, on ne devait pas avoir les mêmes nécessités, quand est-ce qu’on se voit ? c’est quand tu veux, je peux venir manger avec toi un midi, t’es sur les Champs ? pas loin, je me tourne vers Béatrice qui fronce les sourcils sur un bouquin qu’elle vient d’attraper, cette semaine je suis un peu pris, la semaine prochaine ? avec plaisir, moi aussi je t’embrasse, Béatrice ne relève pas les yeux quand je raccroche, elle fixe le livre, c’est qui elle ? une ancienne collègue de boulot, qui me court un peu après je crois, ah bon ? et toi, t’as envie de te la faire ? c’est pas impossible, son visage se fige, elle s’enferme dans un silence qui veut passer pour de la lecture concentrée, qu’est-ce que tu as choisi finalement ? Sarraute, Entre la vie et la mort, ah très bien, un des plus beaux livres jamais écrit sur l’écriture, je le lui prends des mains, lis à voix haute un passage souligné plusieurs fois au crayon. Il est sûr de passer, profitant de notre surprise, contournant nos défenses, et de s’établir ici, chez nous, en conquérant, de renverser l’ordre établi, d’abroger nos lois, de tout mettre sens dessus dessous, nous forcer à abjurer lâchement nos croyances, nous obliger à constater que la paresse, l’ennui, la dépression, la mélancolie, l’égocentrisme et le délire de la persécution, les ruminations stériles, les obsessions, idées fixes et manies, le vertige de l’échec, la mégalomanie, le goût du suicide lent, le mépris des réalités peuvent se changer en or pur, devenir l’apanage, faire la force des conquérants… Béatrice prend une mine inquiète, entre méfiance et incompréhension, c’est sur l’écrivain, j’avais compris, le téléphone sonne à nouveau, c’est Estelle cette fois-ci, voix un peu triste et douce, me demande ce que je fais, je vais à la piscine, sa voix s’éclaire, super, on se retrouve là-bas ? euh si tu veux, tiens tu peux en profiter pour me ramener le double des clefs, ah, tu en as besoin ? bon, d’accord, à tout de suite. Je replace le bonnet et les lunettes dans le sac plastique, cherche ma carte Pole-Emploi pour l’entrée, bon j’y vais, Béatrice ne me répond pas, je saute sur le lit, l’embrasse, elle sourit malgré elle, ne fais pas la gueule, le double des clefs, c’est pour toi.




Extrait du Mal-aimant, roman de Frédéric Gournay
paru aux éditions de L'irrémissible
        (www.frederic-gournay.com)



mercredi 9 mars 2016

Faux frère - Extrait




        J'ai raté la place de peu. Erwan me confirme ce que m'a dit Sophie, j'ai fini dans la very short list, ex aequo avec un autre candidat, celui qui occupe le même poste chez leurs rivaux de toujours. Les responsables U.K. ont préféré ne pas prendre de risque, ils ont choisi celui qui connaissait le job, alors qu'ils leur apparaissaient que j'étais manifestement celui qui en savait le plus sur la musique ; ce qui m'a étonné, je ne me rappelle pas avoir mentionné, que ce soit avec l'Irlandais au téléphone ou à l'entretien à Opéra, le moindre nom de groupe ou d'artiste. Sophie n'a pas été désolée pour moi, comme Assia elle pense que j'aurais été malheureux, j'aurais été obligé de faire quelque chose qui ne me correspondait pas. Passer de la merde toute la journée, ce n'est pas un métier, a-t-elle ajouté avec une légèreté déconcertante, non sans élégance. Je me suis toujours bien entendu avec Sophie, c'est une personne franche, directe, qui a du caractère et de la présence, contrairement à Erwan ces temps-ci que je n'arrive plus trop à situer, pourtant assis en face de moi dans un bar déserté du treizième. Il faut dire qu'il doit se justifier, m'expliquer pourquoi il a voté contre moi, laissant ainsi tomber son vieux pote à qui, selon ses propres dires, il doit tant, pour se rallier à la cause de cet ami récent qu'est Nato. Je le reconnais à peine, lui si jeune a pris un coup de vieux, l'espace d'un instant, je ne sais plus si c'est Nato ou Erwan qui me parle. Il a les mêmes intonations, il répète ses idiomes favoris, ses adjectifs redondants, de la même manière il écarquille les yeux à la fin des phrases pour convaincre son interlocuteur de l'importance de ses propos, ponctuant ses silences d'un mouvement de tête de dénégation incrédule ; il se gratte la barbe pour se donner un air réfléchi, main sur le côté, menton en avant, exactement comme lui. Ce ne sont pas seulement les mots, mais les idées de Nato qui transitent, intègres, par le cerveau et la bouche d'Erwan. Je les identifie à l'oreille, au simple son qu'elles font, à la fois faux et trop appuyé. J'entends les raisonnements tronqués, l'embouteillage de sophismes, devant le rappel des évidences les habituelles stratégies d'évitement : le jugement porté sur la personne plutôt que sur le fait, la recherche de l'attaque personnelle plutôt que de la preuve, l'insulte à peine voilée en lieu et place de l'argument, bref, l'antédiluvien procès en sorcellerie auquel ils m'ont habitué depuis le début de nos différents. Ce qu'ils recherchent chez moi, je m'en suis rapidement rendu compte, ce n'est pas la contradiction, pourtant réclamée à cor et à cri, mais les intentions, les penchants cachés et autres pulsions inavouables, d'intérêts, de pouvoir, de domination, en un mot : de puissance. Mais comment fait-on pour mettre à jour chez l'autre ce qui par définition demeure obscur et à jamais insondable ? Si ce n'est en projetant sur lui ses propres motivations, dont il est plus facile, on doit bien l'avouer, de reconnaître en soi les étranges manigances ? Ils se sont simplement imaginés à ma place, ce qu'ils auraient fait, s'ils l'avaient occupée. J'écris beaucoup, avec style, du moins c'est ce qu'ils ont eu la bonté de reconnaître, je fournis la moitié du travail, en vertu de cela je me permets de l'ouvrir : c'est que je cherche nécessairement à prendre le pouvoir et à les dominer, c'est l'évidence, c'est, en tout cas, ce que eux auraient naturellement cherché à faire. Connaissent-ils cette phrase de Saint-Simon qui prétend que la dénonciation de l'envie trahit toujours l'envieux ? Vieille histoire de paille et de poutre. 
    Pauvres enfants de l'achèvement de la métaphysique et du nihilisme, qui ne se soucient plus de la vérité des choses et de leur être, mais uniquement de leur valeur, par définition toujours relative, enfermée dans leurs représentations en compétition, à la subjectivité forcenée, rivée psychologiquement à leurs petites différences, de milieu, de classe, d'âge, de sexe, de préférences culinaires ou libidinales, revendiquant la famille, les amis, le groupe, la société ou la nation comme dernières identités emblématiques – le club de foot et la race pour les plus sommaires, la religion et la culture pour les plus raffinés –, subjectivité close sur elle-même qui n'est qu'une volonté de volonté, impuissante au point de ne plus désirer que le néant – toujours préférable à un néant de volonté –, étouffant de ressentiment envers les autres et d'esprit de vengeance contre le temps et son il était. Comment aurais-je pu accorder du crédit à Nato, lui qui croit à la fin de l'Histoire et à la disparition de toutes les idéologies, à la plus idéologique de toutes les croyances qui le voue au malheur et qui lui fait écrire dans le premier numéro de la revue sur l'ivresse que l'amour n'est qu'une question de chimie et de molécules ? Je n'écris que contre ça. Naterwan, ou Erwato, le savent-ils ? Le pouvoir, j'en ai rien à faire, même si Erwan devant moi se permet d'en douter ; c'est moi qui ai proposé Nato comme rédacteur en chef, l’a-t-il oublié ?, alors que j'avais le plus d'expérience dans le domaine, j'étais le seul professionnel, si l'on peut dire, de la bande ; j'ai soutenu sa candidature, je ne voulais dominer personne, commander est le dernier des plaisirs et la vengeance n'est pas mon plat. Qu'ils l'apprennent, comme je m'en fous de la phrase de Saint-Simon, qui se retourne contre elle-même et contre celui qui la prononce, la dénonciation de la dénonciation trahit toujours, etc., etc. Laissons les démunis dans la nuit, retourner sans arrêt sur leurs pas, dévorés par le feu de l'envie. Si les moralistes du dix-huitième siècle nous apprennent à en revenir à des réparties de cour d'école, c'est-celui-qui-dit-qui-y-est, si Marx, Nietzsche et Freud ne nous ont légué que le soupçon, alors autant ne plus les lire. Ça n'a rien à voir avec la personne, la mienne ou la leur ; ce n'est pas une question de psychologie, de pulsions, ni même de volonté, le comprendront-ils un jour ? L'écriture ce n'est pas ça, c'est précisément le contraire, c'est un acte de foi, un cran d'arrêt à la recherche perverse et indéfinie des intérêts cachés, même si ça ne se réduit pas à ça, c'est quand même là, au cœur de l'écriture, et seulement là, que ça peut se vérifier. Je ne me suis battu que sur un plan littéraire, parce que les textes étaient attaqués, à mon avis de manière déloyale – ma gueule elle peut en prendre plein d'autres, là n'est pas le problème, je viens du rock, je n'ai jamais travaillé avec des délicates, mais des brutes qui t'assomment si tu foires un pont ou un break, et la scène suffit à te montrer où sont tes ridicules –, ce sont les textes seulement que je défends, étant entendu qu'ils sont plus importants que moi. C'est pour cela que j'ai accepté de les remettre pour le second numéro, à la demande polie d'Erwan ; je ne participerai plus aux débats, au vote, je ne pourrai plus défendre moi-même les écrits – il ne faut plus beaucoup d'orgueil, pour accepter ça –, ils devront se défendre seuls, peut-être est-ce mieux ainsi, conformément à ce que je crois, profondément. Erwan a la tâche difficile, dont il s'acquitte non sans un certain plaisir manifeste – content d'une revanche que le petit scarabée prendrait sur le maître ? –, de m'expliquer pourquoi certains d'entre eux ne seront pas pris pour le prochain numéro. Le Nietzsche et la musique n'y sera pas, alors qu'il avait eu la majorité pour lui à la première réunion de rédaction, étant simplement reporté par manque de place, et parce qu'il y avait déjà trop d'écrits signés de mon nom dans le numéro zéro. Nato a réussi à faire barrage et à faire changer d'avis soit Serge, soit Erwan, ou les deux en même temps. Je sais que Nato rejette le texte parce qu'à la fin j'y fais l'apologie du Blood Sugar Sex Magic et de John Frusciante, qu'il déteste, lui ses goûts douteux – on a chacun les nôtres – se portent sur U2 et leur dégoulinade de bons sentiments. Cynisme et sentimentalisme ont toujours fait bon ménage, de même qu'impuissance et idéalisme : dégoût de soi et haine de l'autre d'un côté, vœux pieux d'humanisme et de communion retrouvée de l'autre ; dépression rentrée et revers euphorique, c'est le mauvais refrain de notre époque, que Nato entonne, à sa manière, comme un âne. J'ai préféré, depuis l'âge de dix-sept ans, miser sur des mecs qui célèbrent dans leur musique l'amitié, la défonce, le sexe, la réalité du corps et l'esprit de la fête, plutôt que sur un groupe moraliste dont le chanteur prêche un messianisme de stade. Il n'y aura pas non plus l'essai sur les écrivains et les journalistes, leur divorce, là je sais que c'est Angot qui a coincé chez Nato. Je bois la coupe jusqu'à la lie. 
    J'apprends aussi de la bouche d'Erwan qu'il n'y aura pas le texte que j'ai proposé à nouveau, intitulé Qui suis-je ?, qui avait tant plu à Pierre, le seul sur lequel il avait osé dire quelque chose, où il est question précisément de tout cela, de l'expérience fondamentale de la rupture des catégories, qu'elles soient sociales ou intellectuelles, du témoignage qu'elle implique, de son attestation par l'écriture, la seule possible : du sujet du texte qui ne doit pas être confondu avec l'auteur, de sa liberté fondamentale, qu'aucune récupération, qu'elle soit psychologique, psychanalytique, culturelle, historique ou même philosophique, ne peut venir réduire. J'ai insisté, pour bien leur rappeler à tous quel était mon travail, ce que j'essaye de faire du moins, du mieux possible, sans toujours y parvenir peut-être. C'est incontestablement le texte le plus dense, le plus fort, c'est une profession de foi littéraire, et davantage, même si je n'en ai pas eu pleinement conscience au moment où je l'écrivais. Cet écrit, ils l'ont tous, ou presque, détesté. Surtout Erwan et Antonin, de même que Serge, ça les a horripilés, le ton, la hauteur, pour qui nous prend-il, pour nous parler comme ça ? Un seul l'a défendu bec et ongles, a insisté toute la soirée pour le mettre, revenant à la charge, jusqu'à la fin, c'est Nato. J'en reste silencieux devant Erwan. Si Nato a compris cet écrit, s'il l'a senti et qu'il est prêt, autant que moi, si ce n'est plus, à le défendre et à vouloir l'imposer aux autres, c'est qu'il a eu accès, lui aussi, à cette expérience – que bien peu savent comprendre et nommer au moment où elle leur arrive –, c'est donc un frère en écriture, un frère tout court. Est-ce pour cela que je m'en prends autant à lui ? Parce qu'il me ressemble ? Parce qu'il est le miroir de mon propre visage, le reflet déformé de mes aspirations ? L'a-t-il compris, lui qui ne parle que de Fight Club ? Une phrase de Saint-Augustin me revient sans cesse, détester un homme, c'est se détester soi-même ; lui porter un coup, c'est se faire plus de mal encore. J'ai porté beaucoup de coups à Nato. Je décline l'invitation d'Erwan à prendre une autre bière, je ne sais plus quoi penser de l'aventure, advienne que pourra. Nato tiendra-t-il longtemps ? Ce n'est pas parce qu'on a pris la mesure des responsabilités de l'écriture que l'on arrive à s'y hisser, je sais de quoi je parle. J'abdique, je leur laisse les textes, qu'ils en fassent ce qu'ils veulent, il y aura le Flaubert qui emmerde bien Nato et la suite du roman, ce n'est déjà pas si mal. Erwan, soulagé d'avoir réussi à mener à bien sa défense, le compte-rendu du comité de rédaction et l'obtention ma reddition finale, s'empresse de me demander si je connais la nouvelle, laquelle ? Il est presque fier d’être le premier à m'annoncer que Marc, à cause d'une baston en première partie de Cure, a été viré du groupe.



Extrait de Faux frère, roman de Frédéric Gournay,
paru aux éditions de L'irrémissible