mardi 15 septembre 2020

Tintin dans sa bulle (tintinnabule en Asie)




        Ce que je redoutais le plus se présente à nous, une longue côte que grimpe allègrement le porteur d'Assia avec son poids-plume – bien qu'il doive sentir malgré tout les dix-huit kilos de son sac-à-dos rempli de fringues et de produits de beauté –, c'est un grimpeur qui s'envole quand ça monte ; le mien ralentit fortement, j'ai envie de descendre pour l'aider à pousser, je ne vais pas ajouter à la honte un affront, je ne suis pas certain que si l'on intervertissait les rôles le cyclo-pousse ne fasse pas du surplace, voire une marche arrière. Les images de Tintin et le lotus bleu me reviennent, aussi terribles que celle de Tintin au Congo ou Tintin aux Amériques, où l'on voit le héros d'Hergé confortablement installé à l'arrière d'un pousse-pousse tiré par un Chinois famélique à l'air exténué, ou alors assis, tout à son aise, dans une chaise à porteurs épaulée par des Noirs crépus et lippus à souhait, ou contemplatif douillet dans une pirogue que dirigent des Indigènes à la pagaie transpirant aux milieux du courant et des crocodiles. Ce sont évidemment des clichés coloniaux datés, dont il serait malhonnête de reprocher le racisme à un auteur de bande-dessinée qui pratiquait, dans les années 30, le récit d'aventures et la caricature, mais tout de même… Enfant, je découvrais dans le grenier de la ferme familiale les vieux exemplaires abîmés, éditions encore non expurgées des cases les plus compromettantes, des aventures de Tintin ; ce devait être les seuls livres de toute la maison, avec une Bible rarement ouverte et un dictionnaire souvent consulté ; les après-midis étaient parfois longues, je n'avais rien d'autre à faire. Il n'y avait pas que les soupentes qui sentaient alors le vieux et le renfermé, tout dans Tintin me paraissait daté et poussiéreux. Qu'Hergé ait été, comme tant d'autres, banalement raciste, misogyne et antisémite, j'étais bien incapable d'en juger étant enfant, quoique – je ne m'identifiais pas à Tintin, mais aux Indiens, aux Africains, aux petits Sauvages, ou alors à Milou –, aujourd'hui encore je me fous de savoir si Hergé a été collabo ou pas pendant la seconde guerre mondiale, quand il représentait en 1941 dans L'étoile mystérieuse des Juifs aux doigts plein d'argent et aux nez crochus – quand je vois ce que je passe à Céline…

    Ce qui compte chez un auteur, ce n'est pas son idéologie, aussi louable ou méprisable soit-elle, mais uniquement son style, c'est son style et lui seul qui le vaut, qui le sauve et qui sauve parfois l'humanité. Je n'ai jamais pu supporter le style d'Hergé : le trait propre, fermé sur lui-même, sans ouverture ni altérité, les cases homogènes où rien ne dépasse, les bulles carrées – une contradiction dans les termes – remplies avec une typo rigide de machine à écrire – plus jeune, je m'imaginais que les personnages devaient s'exprimer comme des automates ou des robots –, la fixité des caractères et des mouvements… Ce qu'Hergé a inventé, ce n'est pas la ligne claire, mais la ligne blanche, suprématiste en diable, obsédée de rigueur, de clarté, de propreté, d'hygiène, de classification et de forclusion : tout trahit en elle la hantise de la souillure et de la dégradation, de l'atteinte de l'autre et du temps. Ce n'est pas la pensée d'Hergé qui est fascisante, c'est son trait, tout simplement. Et Céline alors ? Il paraît que les jurons du capitaine Haddock seraient inspirés du premier pamphlet antisémite de l'auteur du Voyage au bout de la nuit. Mais le style de Céline, lui, explose toutes les catégories du discours et de la pensée, sans parler des valeurs sociales et politiques ; rien ne sort indemne de son œuvre : ni Dieu, ni la patrie, ni la famille, pas plus les Juifs que les Aryens, les colons que les colonisés. Quand j'y pense, le capitaine Haddock, le seul personnage qui me faisait vraiment rire, le délire et l'outrance, déjà l'ivresse et la verve, ce que j'aimais petit venait de Céline ? Grand lecteur aussi de Brasillach, Hergé n'a pas manqué en tous cas, dans ses livres pour enfants, de faire un clin d'oeil appuyé à Bagatelles pour un massacre.

    Clichés paternalistes ou illustrations de préjugés authentiquement racistes, il n'en reste pas moins que les images de Tintin à l'étranger poursuivent tout Occidental en voyage sous les tropiques, encore plus lorsqu'il se retrouve comme moi, avec son gros cul et son sac, à l'arrière d'un cyclo-pousse qui peine dans une côte qui n'en finit pas. Une mauvaise conscience suffit-elle ? À l'évidence, non. Un généreux pourboire permettra-t-il de la faire disparaître ? Que faire de ces gestes d'émirs arabes, de magnats russes au sortir des palaces et des casinos pour les grooms et les portiers ? Une fois arrivé, je tenterai de lui sourire, de lui demander son nom et son âge. En attendant, je serre les dents avec lui, espérant qu'après la côte apparaisse la gare routière, et non pas une autre colline, encore plus haute. Assia est passé sur l'autre versant, le jeune Thaï a pris un malin plaisir à semer son rival de course et à la dérober à mon regard. Je ne voudrais pas qu'on me vole ma nénette de poche, sait-on jamais ? D'un seul coup, je me sens responsable d'elle. Il suffit que je ne la voie plus pour qu'elle me manque. J'ai juré tout à l'heure mais c'est elle qui avait raison, à pieds avec nos sacs, on aurait mis une heure, surtout avec moi qui ne dors plus depuis des jours, ou si peu. On allait rater le car, la destination tant attendue, notre correspondance sans arrêt pour L'aube du bonheur.


Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay


mardi 8 septembre 2020

Around the world (un Belge en Asie)




        Christian n'a pas trop de problèmes de charges sociales et de personnel qualifié, il fait travailler des filles thaïlandaises ; lui ne fait rien, pas plus en cuisine qu'en salle, il regarde la télé, en buvant des coups. On n'a pas beaucoup besoin de le pousser pour qu'il parle de lui, Christian, il a du temps et des choses à raconter. Je connais son histoire, je l'ai déjà entendue – évidemment il ne se souvient pas de moi –, son tour du monde, ses bagages posés ici il y a vingt ans, son mariage avec Darunee, une fille du pays, la paillote qu'ils ont retapée, transformée en resto, d'abord fréquentée par les expatriés, puis par les touristes, essentiellement français, belges et suisses. Il connaît Koh Samui par cœur, il organise des excursions dans l'île, des sorties en bateau vers Koh Phan Gnan. J'en ai croisé quelques-uns, des expats comme lui, exilés volontaires, fâchés avec leur pays d'origine ou leur famille, orphelins de patrie, fils perdus ou prodigues, misanthropes fixés, ermites immobiles, quand ce ne sont pas tout simplement des blessés de la vie : Italien boiteux de Chiang Mai, Allemand borgne de Pai, Hollandais manchot de Bali, Français alcooliques d'Afrique, cœurs brisés venus de toute l'Europe. La plupart ouvrent un bar, qui ne fait pas ce projet de nos jours ? Acteurs, sportifs, hommes d'affaires, musiciens – tous mes potes font ce rêve –, à force de fréquenter le zinc, ils se disent que de passer de l'autre côté ne doit pas être très compliqué. Comme si c'était aussi simple que de recevoir des amis dans son salon… Ceux qui sautent le pas déchantent vite – eh oui, c'est un métier –, ils confondent recettes et bénéfices, ils boivent le fond de commerce et après deux ou trois années seulement, le temps que la banque réclame son argent et que les fournisseurs refusent de faire à nouveau crédit, ils cèdent le bail, sans rien avoir appris sur la gestion des stocks, la tenue d'une équipe et l'accueil des clients.

    Christian, lui au moins, tient le coup. Il ne bosse pas mais il surveille. Il a bien formé ses filles et l'affaire roule depuis deux décennies. Le ventre lourd et le rot irrépressible, je l'observe parler de sa vie sur l'île à Assia. Quand même, quel drôle de destin, commencer aventurier et finir taulier, au moins je n'ai pas ce fantasme ; ce serait plutôt le contraire, j'ai commencé le bar à quinze ans et je ne me vois pas y finir. Je sens dans sa voix, ses gestes, comme un ennui, une lassitude ou une tristesse cachée. Pense-t-il à sa jeunesse enfuie ? Ose-t-il se dire, dans ce cadre paradisiaque, qu'il s'emmerde ? Il fait bien encore quelques randonnées ; ce sont toujours les mêmes circuits, avec des clients qui se ressemblent tous plus ou moins, la tête farcie de poncifs sur la Thaïlande et les Thaïlandais. Je me fais des idées, c'est juste un mauvais soir, la saison n'est pas bonne, les affaires, pour tout le monde, sont difficiles cette année. Nous ne sommes pas nombreux, dans son petit resto.

    Je l'imagine, des kilos et des rides en moins, avec plus de cheveux, partant à la découverte du monde, sans doute hippie, peau de mouton et patchoulis, en minibus ou en stop, commençant par le Maroc, enchaînant avec la Turquie, puis l'Inde, la Chine, l'Amérique du Sud. Il devait écouter les Pink Floyd, lisait-il Kerouac ? Il a fumé de l'herbe à Amsterdam, du kif à Chefchaouen, il a pris du LSD à San Francisco, il a dû essayer le peyotl au Mexique, connaître les premières transes à Goa, les hauteurs mystiques de Katmandou, s'est-il cherché à Bénarès un gourou ? Des Hippies, à Koh Samui comme ailleurs, il n'en reste pas beaucoup et il est de bon ton aujourd'hui de se moquer d'eux, de leur reprocher la naïveté de leurs idéaux et les échecs de leur rêve communautaire, mieux encore leurs coupables reconversions dans la publicité, les médias, la politique ou le monde des affaires. N'étaient-ils pas tous, au fond, des bourgeois honteux qui cherchaient à jouir de tout sans entrave ni frontière et qui, les expérimentations de la jeunesse passées, en musique, en drogue, en sexe et en voyage, n'aspiraient plus qu'à retrouver le confort matériel et moral d'où ils venaient ? Rien à voir avec les Beatniks en somme, qui eux étaient des prolos, rageurs et révoltés, avides de liberté et de jazz, individualistes dans l'âme qui ont su se perdre jusqu'au bout, à l'étranger, dans l'alcool ou l'héroïne. Les Hippies n'ont-ils été que les profiteurs de la mondialisation commençante, des précurseurs de la libéralisation de tous les domaines de l'existence – culturel et sexuel compris – qui devaient transformer progressivement la planète en une immense foire commerciale ? Les Hippies n'auraient été en fin de compte que des touristes, annonçant par là-même ce qui allait devenir la condition fondamentale de l'homme contemporain : être appelé à ne faire que passer, à suivre et à être remplacé, sans plus fonder qu'il ne laisse de traces, dans l'empressement et l'oubli.



Extrait de 
Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay


mardi 1 septembre 2020

Amazing Amazonia (Rudes roots)




        Je ralentis l'allure pour me mettre à la hauteur d'Awut, je pointe son t-shirt, super groupe, tu connais l'album Roots ? J'ai droit à un sourire, évidemment qu'il le connaît, c'est le meilleur de Sepultura, le seul que j'aie jamais écouté à la vérité, faramineux, qui a brisé toutes les catégories du hardcore quand il est sorti il y a sept ans, celui qui a poussé Metallica a arrêté le métal, je l'apprends à Awut, rien que pour cela on devrait les décorer. Roots, bloody roots, c'était bien la première fois qu'un groupe brésilien, qui ne faisait pas de la samba ou de la bossa nova, parvenait à se faire connaître en chantant autre chose que le soleil, la plage et les filles. Dommage que le chanteur à la voix gutturale Max Cavalera, pour des raisons plus qu'obscures, ait quitté le groupe l'année même de leur plus grande réussite artistique et commerciale – à croire que le succès est maudit –, ses textes engagés portés par une furie musicale peu commune, traitant du racisme, de la violence, de la répression policière, des années les plus sombres de la dictature militaire, avaient réussi à toucher une audience qui dépassait largement les frontières du Brésil et le cercle restreint des amateurs de métal hardcore. La défense des droits des Amérindiens, particulièrement bafoués en Amazonie, les avait conduits, lui et son groupe, à passer du temps au sein d'une tribu de Xavantès, des Indiens vivant à l'Est du Mato Grosso, afin de témoigner, comme tant d'autres, de la spoliation et de la disparition programmées par le gouvernement et les multinationales de ces peuplades originelles. En Thaïlande, la situation est loin d'être aussi dramatique, même si la sédentarisation et l'acculturation menacent tout autant l'identité et l'avenir des tribus du Nord.
   
    J'ai fait écouter à Assia, une seule fois, le Roots des Sepultura, elle a trouvé ça horrible, surtout le chant hurlé, pour elle ce n'était que du bruit, un vrai vacarme de sauvages. Le métal serait-il la musique même de la brutalité et de la férocité ? Un summum de bestialité morale et esthétique, comme beaucoup de personnes très bien éduquées le pensent ? Qui a idée de la révolte et de la colère qui peuvent être à l'origine du rock ? Si peu de personnes. Il faut l'avoir connue intimement pour pouvoir en parler. C'est une frustration que rien ne peut venir combler, c'est une rage que personne ne peut calmer ; ce n'est pas seulement une rébellion sexuelle, sociale et politique, c'est une insurrection spirituelle. C'est entre soi et Dieu. Si le métal est si souvent satanique, et toujours blasphématoire, c'est qu'il est encore une manière, la dernière et la plus désespérée, de vouloir s'adresser à Lui. Sepultura passe, avec les Deftones, pour les inventeurs du Nu Metal, comprendre le nouveau métal, n'hésitant pas pour les premiers à enregistrer avec des Indiens, des percussionnistes brésiliens et des musiciens occidentaux, pour les seconds à intégrer dans leur musique des éléments de la new-wave, du punk, du grunge et du trip-hop, les deux réussissant ainsi à s'affranchir de la sectorisation fanatique comme des classifications journalistiques. Le Nu Metal serait-il l'avenir du rock ? Ce qui est sûr, c'est que des groupes comme les Deftones, que j'écoute en boucle ces temps-ci, ou les post-hardcore de At The Drive-in, s'avèrent pour moi les derniers porteurs d'un feu sacré – avant l'extinction définitive ? – me procurant encore des frissons et des larmes, exploit auquel ne parviendra jamais le rock propret, plat et bas des Strokes ou de Phoenix, gentils rentiers issus des beaux quartiers et des grandes écoles qu'on tente aujourd'hui de faire passer pour de nouveaux rebelles.



Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay


mardi 25 août 2020

Back In U.S.S.R. (Eighties honnies)




        Je n'ai pas fermé l'oeil de tout le vol. Je suis resté celui qui veille. J'ai essayé de lire, j'ai écouté de la musique, j'ai regardé longtemps, ennuyé et jaloux, Assia dormir comme une enfant. J'ai pris un somnifère que j'avais piqué à ma mère – la pauvre, elle est épuisée nerveusement par les hospitalisations répétées de mon père et la direction solitaire du restaurant –, il n'a eu aucun effet, la nuque ployait sous le poids de la tête, mais le sommeil tant attendu n'est pas venu. J'ai observé le ballet des hôtesses de l'air russes, avec leur décolleté, leur minijupe et leur coupe de cheveux de toiletteurs canins, version caniche-abricot. Il semblerait que ce soit la tenue obligée pour toute femme désirant être à la mode, le compteur arrêté aux années 80, ou pour toute jeune fille désirant réussir dans une société russe en plein essor. À Moscou, j'ai cru saisir, dans le troisième bouton défait du chemisier des policières et des douanières, qui ne laissent rien ignorer de la couleur et des motifs de leur soutien-gorge, à la lisière du bas sous la jupe relevée par les poses équivoques des vendeuses, un des principaux moteurs de l'ascension sociale moscovite. Assia, moins analytique, leur a trouvé à toutes un air un peu pute. La musique qui passait à la radio était au diapason, entre néo-disco et variété synthétique ; le léger décalage horaire s'est transformé pour moi en violent décrochage spatio-temporel : j'ai été envahi par des visions de cauchemar, des fantômes et des figures que je croyais à jamais disparus sont revenus me poursuivre, des noms atroces m'ont assailli : Kim Carnes, Bonnie Tyler, Paula Abdul, A-ha, Europe, Alphaville, Duran Duran, Yazoo, Partenaires Particuliers, Desireless. On ne dira jamais assez de mal des années 80, la décennie où le monde a été vendu. Comment oublier Sabra et Chatila, Bhopal et Tchernobyl, Thatcher et Reagan, Mitterrand et Tapie, le chômage et le Sida, l'Éthiopie et le Band-Aid, les pulls Benetton et les chaussettes Burlington, Coca et Pepsi, Madonna et Michael Jackson, les pires disques de David Bowie et les pubs lamentables de Lou Reed, MTV et la Cinq, le CD et le préservatif, le Rubik's cube et les pins, le fuseau et les guêtres fluo, Véronique et Davina, Goude et Mondino, Besson et Beineix, Paul-Loup Sulitzer et Bernard Henry-Levy, Amélie Nothomb et Alexandre Jardin ? Il le faudrait pourtant, les enfouir à jamais ces années de cynisme et d'arrogance, de coke et d'argent, qui ont marqué pour de bon la fin des idéaux des années 60 et 70. Les Russes tiennent visiblement à s'en souvenir – ils ont bien compris à quelle époque ils avaient perdu la guerre –, ils n'ont pas attendu de passer l'an 2000 pour vouloir vivre dans les années 80, comme tout le monde.


Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay


mardi 18 août 2020

Voir Venise et revivre (Peinture italienne)




        Assia court, saute, glisse, fait des pointes, virevolte et danse au-dessus des dalles de Venise. Le bitume est peut-être la plus ingénieuse des inventions depuis celle, ancestrale, de la roue, c'est dans la pratique un lent et long supplice pour le pas humain. Le dallage de la Cité des Doges, poli par le temps, la marche perpétuelle des voyageurs et le passage régulier de l'eau, est une caresse pour le pied et une invitation permanente pour les jambes à aller toujours plus loin dans la découverte de la ville. Assia et moi ne nous fatiguons pas de parcourir les rues, les ruelles, les ponts et les églises. Nous n'avons voulu voir aucune image de la Sérénissime avant de partir, nous n'avons pris aucun guide ; tant pis si nous ratons une chose essentielle ou prétendument incontournable, d'autres, accidentelles, s'additionnant, vont devenir tout aussi importantes, si ce n'est plus ; nous avons rapidement compris que le plus grand chef-d'oeuvre de la ville n'est pas un monument en particulier, ni un trésor enfermé dans un musée ou dissimulé dans une basilique, mais la ville elle-même.
    Nous redoutions que Venise soit envahie par les eaux et les flots de touristes, il n'en est rien ; en ce début de novembre, les visiteurs s'avèrent peu nombreux et leur comportement est prévisible, ils se cantonnent toujours aux mêmes endroits, principalement entre le Rialto et la Piazza San Marco ; il suffit de faire un pas de côté, de prendre une ruelle à la dérobée pour se retrouver seuls, ou en compagnie de Vénitiens courtois ou indifférents, d'enfants jouant au ballon et de mamas étalant leur linge sur un fil tendu entre deux fenêtres. Quand à l'aqua alta, les hautes eaux qui submergent habituellement la ville à partir de l'automne, nous n'en apercevons pas la première goutte ni la moindre flaque ; nous avons bien vu les plaques que les Vénitiens installent au pas de leur porte – comme dans le village d'Assia, en Petite-Camargue, encore inondé l'année dernière – et les hauts bancs sur lesquels marchent les Vénitiens en cas d'inondation pour poursuivre le plus naturellement du monde leurs activités quotidiennes, mais nulle grande marée portée par la lune et le vent recouvrant le dallage immémorial, quand les goélands viennent sur la Place Saint Marc déloger les pigeons. Les filles de la pension nous l'ont confirmé, le temps est exceptionnel pour la saison, le soleil ne quitte pas de la journée un ciel bleu sans nuages, les fleurs éclatent dans les bacs, aux pots des fenêtres, tous les arbres sont en feuilles ; seul le lierre grimpant aux murs, jaune et rouge en feu, trahit la présence cachée de l'automne. J'ai tombé l'armure du blouson de cuir, je marche le plus souvent en t-shirt ; nous déjeunons en terrasse, les moineaux viennent à la table, jusque dans l'assiette, pour finir les restes de pizza.
    Pour moi l'Italie, c'est avant tout la qualité de la lumière et de l'air. Quand j'ai dit à Pierre au téléphone que je partais pour Venise avec Assia, il n'a pu s'empêcher – après avoir chantonné tel un gamin moqueur ouh-les-amoureu-eux – de dénigrer la ville, évoquant son tourisme de masse, la vétusté de ses bâtisses, les eaux putrides de ses canaux et son air nauséabond, ainsi que l'esprit foncièrement voleur des Italiens. S'il a mentionné un instant les peintres vénitiens, ça n'a été que pour souligner la différence avec les autres maîtres italiens du point vue de l'éclairage de leurs tableaux, plus trouble et plus estompé selon lui, dû à l'atmosphère lagunaire, voire malsaine, de la cité. Je n'ai pas relevé, tant sa rage de jalousie était mal dissimulée – ce n'est pas, en effet, avec la grincheuse Corinne qu'il pourrait aller à Venise, et il devait se douter que tous les chefs-d'oeuvre de Titien, de Tintoret, de Véronèse et de Tiepolo que je me promettais de voir lui resteraient à jamais inaccessibles, autrement qu'en photo dénaturant chaque ton et chaque nuance –, je me suis contenté d'écourter la conversation et de raccrocher. Depuis que je suis arrivé, je ne cesse de m'émerveiller des couleurs du ciel et de la pierre, des scintillements de l'eau et de la végétation, des illuminations des églises, des bougies et des vitraux, ainsi que du faste lumineux des tableaux. Il n'est pas jusqu'au plus petit bar, à l'épicerie de quartier, au restaurant d'habitués ou à la brasserie réputée, au fond de sa ruelle ou à la nuit tombée, qui ne cultive par une disposition savante de lampes, de lustres, de miroirs, de bouteilles et d'ustensiles cuivrées toutes les nuances du mordoré.
    Tout rayonne à Venise, c'est ainsi, les Italiens ont un goût inné pour la lumière, qu'y faire ? En France on n'aime que le néon ou le blafard, le terne ou le criard. La Reine de l'Adriatique, un cloaque touristique ? Un égout à ciel ouvert, encombré et puant, prêt à sombrer dans son lit d'algues vertes et de vase ? Comme essaie de s'en persuader, pour mieux se rassurer, un Pierre qui ne voyage jamais ? En juillet et en août, peut-être, et encore. Je n'ai jamais aussi bien respiré qu'à Venise, me délectant dès le matin du vent frais et des odeurs de marée, de l'arôme du café torréfié et du fumet des poissons du marché, des effluves d'ail, de tomate et de vin blanc des cuisines, des senteurs de lait chaud, de moka et de cannelle, du parfum des boutiques et des fragrances des Vénitiennes apprêtées. Si je respire si bien dans les rues de la ville, restant convaincu qu'au cœur de l'été l'air me serait encore agréable, c'est qu'on n'y sent aucune vapeur de gasoil ni d'essence, pour la simple et bonne raison qu'aucune voiture n'y est admise. J'ai mis un certain temps à le réaliser, avant de m'en extasier : la cité idéale existe donc ? Une autre constatation tardive, tout aussi surprenante, est venue le confirmer : il n'y a pas de publicité non plus, à part quelques affiches, toujours élégantes, pour des concerts de musique classique ou des expositions de peinture. Pas de voitures ? Pas de pub ? Pas de pub de voitures ? Est-ce possible ? Au 21ème siècle ? Venise est-elle bien réelle ? J'ai pensé, pas longtemps, à Ben et à son métier de publicitaire à Berlin pour une grosse marque allemande d'automobile, que ferait-il ici ? Il serait au chômage, alors que je m'imagine déjà y être mendiant, tendant la main pour pouvoir y demeurer et parcourir tout au long de la journée les églises et les musées. Bien évidemment, sur le Grand Canal, entre les îles et le continent circulent vaporetto, motoscafo, traghetto, taxis, vedettes et autres motonave qui fonctionnent tous à l'essence ou au diesel, mais leurs émanations se perdent vite dans l'air du grand large ; au cœur de Venise, au bout des ruelles, le long des canaux, au-dessous des ponts, ce sont les barques, les barges et les gondoles, voguant gracioso, qui les remplacent, laissant redécouvrir l'extraordinaire silence de la ville, le son oublié du vent et le tintement des cloches dans le lointain.


Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay


mardi 11 août 2020

Thaï Trek (Vallée d'opium)




        Les filles réapparaissent, cheveux mouillées et t-shirt blanc immaculé, large sourire aux lèvres, précédée de Malee, sautillant et dansant sur le chemin, petit elfe des forêts à l'air espiègle qu'aucun de nous, pris par le sortilège de son charme, ne peut quitter des yeux. À vous messieurs, s'exclament les filles, l'eau est fraîche mais ça fait un bien fou. Ben et moi laissons les autres y aller, on est fatigués, on se lavera plus tard : les douches entre mecs, même en pleine nature, c'est pas trop notre truc. Ben, comme moi, n'en revient pas de la beauté de Malee, et dire qu'elle, ou une autre de son âge, d'un autre village, peut être amenée à se retrouver dans l'un des nombreux bordels de Bangkok, achetée à ses parents par des intermédiaires sans scrupules qui rentreront dans leurs frais dès la revente de sa virginité. Ils promettent un travail de femmes de ménage dans un hôtel ou de serveuse dans un bar, l'argent qu'elle enverra à la famille servira à élever les frères et sœurs. À la ville, elle sera aussitôt proposée aux pédophiles de toutes les nations occidentales, avant de se retrouver, après des années de maltraitance, à la majorité, dans un bar à entraîneuses plus ou moins glauque ou en free-lance sur le trottoir. Elle aura si honte d'elle et de sa vie qu'elle ne cherchera même pas à revoir ses parents et son village.
    C'est l'autre versant de la Thaïlande, le plus sombre, celui que Ben et moi en aval n'avons pas voulu voir, ni même imaginer. Il nous saute à la figure en amont, ici, au cœur d'un paisible village de la forêt, habité par des paysans au sourire si doux. Quand Ben y pense, l'envie de couper les couilles aux pédophiles lui vient. Une légende urbaine raconte – doit-on y croire ? – que certains touristes, principalement de jeunes Allemands écoeurés par les pratiques de leurs aînés, profitent de leurs vacances pour prendre en photos les pédophiles en situation et dérober leur passeport, envoyant le tout à l'ambassade d'Allemagne, celle-ci pouvant éventuellement se réserver le droit de communiquer les pièces à la justice thaïlandaise, sans autre grand recours : aucune loi ne permet à un pays occidental de poursuivre ses propres ressortissants pour des délits sexuels commis à l'étranger. La police thaï traîne des pieds, la corruption va bon train. L'idée de faire comme ces jeunes Allemands lorsque nous repasserons par Bangkok nous prend. En voyant Malee revenir avec le Belge, le compagnon de Sandrine et Sam, nous essayons de nous convaincre qu'elle au moins échappera à un tel sort ; le village a l'air prospère, ses parents lui ont donné un prénom thaï et non Lisu – souhaitant certainement pour elle une réussite honorable dans la société thaïlandaise –, elle parle l'anglais, elle est au contact d'Occidentaux plutôt bien intentionnés, avec lesquels elle a déjà développé un sens poussé des affaires. Agile et gracieuse, elle virevolte au-dessus de notre pesanteur et de notre fatigue, proposant de petits bracelets de ficelles tressées ; elle les accroche au poignet de chacun en réclamant dix bahts, somme insignifiante dont tout le monde s'acquitte de bon cœur.
    Selon la croyance animiste, le bracelet est censé maintenir dans la personne l'ensemble des âmes qui l'habitent et qui peuvent être tentées de se désunir ou de quitter le corps. Cela peut sembler puéril, comme l'a décrit cette cloche suisse de Piaget que j'ai étudié en fac en option de sociologie et qui classe la pensée animisme dans les représentations enfantines, mettant sur le même plan dans la pensée symbolique l'enfant et le sauvage, accordant généreusement un âge mental de deux à six ans aux animistes du monde entier. À bien y réfléchir, l'idée de la multiplicité de l'âme et de sa mobilité n'est pas si bête. Combien de fois nous sentons-nous tiraillés par des pulsions, des envies, des sentiments et des idées contraires ? Partagés entre le souci de soi et celui des autres ? Le désir d'intégrité et de réussite sociale ? Entre l'être et le paraître ? L'égoïsme et l'altruisme ? L'amour et la haine ? Pour Nietzsche, comme pour Freud, la grande raison, c'est le corps et ses pulsions multiples, et la conscience n'est qu'une petite raison, imbue d'elle-même, qui s'imagine régner alors qu'elle ne gouverne pas. L'animisme des tribus du Nord a au moins le mérite, outre d'ouvrir directement sur l'inconscient, de ne pas se méprendre sur la vraie nature de l'homme et sur ses contradictions aussi intimes qu'universelles. Malee s'approche de moi pour attacher le bracelet que je viens de lui acheter, je refuse qu'elle le noue à mon poignet, elle s'étonne et demande pourquoi, parce que tu ne me l'as pas offert. Je la prends en photo, elle réclame dix bahts pour la pose et éclate de rire.


Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay


mardi 4 août 2020

Fire (Rock'n'Roll in Prague)




        La place de la Vieille ville, avec ses tours, ses clochers et ses nombreuses façades peintes aux tons pastels – sans aucun panneau publicitaire ni aucune affiche de marques, sans fast-food ni enseigne de cinéma – ressemble à un décor de théâtre à la fois gothique, roman et baroque, où il est facile de se représenter les nombreux drames de l'Histoire qui s'y sont joués ; derrière nous, l'horloge astronomique de la ville paraît en indiquer le temps et la mesure : guerres de religion, inquisition, réforme, contre-réforme, grandeurs et décadences de l'Empire austro-hongrois, annexions, ghetto, pogroms, déportation, révolution communiste, dictature de plomb, révolte écrasée par les chars – révolution manquée, puis achevée, en douceur, sans combat ni heurt. À lui seul, Jan Hus résume, magistral, toute cette histoire. Sa statue, au centre de la place, regarde vers l'église de Notre-Dame de Tyn, cœur de la révolte hussite contre l'oppression catholique. Réformateur et précurseur du protestantisme au XVème siècle, il fut excommunié et mis à mort sur le bûcher pour hérésie. Les Tchécoslovaques voient naturellement en lui le symbole de la résistance face à l'oppresseur, qu'il soit catholique, impérial, allemand ou russe. Il n'est pas nécessaire d'être clairvoyant pour comprendre par qui a été inspiré Jan Palach lorsqu'il a décidé de s'immoler, à quelques centaines de mètres de la statue et à plus de cinq siècles de distance. Outre le même prénom, tous deux partagent le fait, irréductible en lui-même, d'être morts pour leurs idées, d'avoir été brûlés vifs pour une liberté avec laquelle ils ne pouvaient transiger et qu'ils ne pouvaient, même sous l'exhortation le plus impératif, renier – à la différence que le premier le fut par l'inquisition et à son corps défendant, alors que le second le fut de sa propre main et de son plein gré. Comment ne pas penser aussi à ce moine bouddhiste qui s'est immolé en 1963 à Saïgon pour protester contre la répression religieuse dont ses condisciples et lui étaient victimes, entraînant par son sacrifice des émules et quelques mois plus tard la chute du gouvernement vietnamien, dont l'image terrible, qui a fait le tour du monde – bonze en position de méditation, immobile au cœur des flammes –, a dû certainement marquer Jan Palach ? La photo est longtemps restée accrochée dans la chambre de mon frère, de même qu'un poster de Che Guevara derrière sa porte : le cliché le plus célèbre de lui – regard au loin, béret à l'étoile – avec écrit de sa main au marqueur Hasta la victoria sempré, à la victoire proche.
    Nos aînés ont-ils échoué à faire la révolution ? Serons-nous capables de la faire un jour ? Les Tchécoslovaques ont-ils réussi à l'accomplir ou ont-ils seulement, en s'ouvrant si largement à l'Ouest, laissé triompher le libéralisme ? J'ignore quant à moi si le rock est la musique de la révolution, si de simples chansons, comme celles de Lennon, de Dylan ou de Lou Reed, peuvent réellement changer la face du monde, je sais simplement que le rock'n'roll a changé ma vie, comme celle de beaucoup de personnes. Comment ignorer que le tout nouveau président de la République tchécoslovaque, Vaclav Havel, est un grand fan de rock et un collectionneur avisé de cette musique longtemps qualifiée d'anti-socialiste, qu'il ramena de New-York un jour de 1968 le premier album du Velvet Underground et que c'est en réaction contre l'interdiction et l'emprisonnement des membres d'un groupe de rock tchécoslovaque underground qu'il lança la fameuse Charte 77, geste décisif pour la naissance et l'affirmation de la dissidence anticommuniste durant la normalisation qui suivit l'écrasement du Printemps de Prague ? Sitôt qu'il a été élu, Lou Reed est venu en ami lui rendre visite et hommage, l'interviewant pour le magazine Rolling Stones, Vaclav Havel lui rappelant à cette occasion l'importance qu'avait eu sa musique et ses paroles pour le changement des mentalités et pour l'avancée de la liberté dans le pays. Devant ces gamins qui s'évertuent, sur leur guitare et leurs fûts, à faire résonner la musique sur la place comme s'ils voulaient faire trembler la terre entière – la moindre des choses lorsqu'on a vingt ans, n'est-il pas d'avoir envie de tout foutre en l'air ? –, je pense à James, à Fabrice et à Xaver – une pinte de bière à la main et à leur santé – que j'ai laissés à Paris, au groupe que nous formons et aux concerts qui nous attendent à la rentrée ; à peine parti, ils me manquent déjà. Gagné par le son de plus en plus fort et un début d'ivresse, je rage de ne pouvoir être à la place du batteur, pour savoir si je peux taper aussi fort que lui. La première fois que je suis monté sur scène en première partie de Bang ! avec James, Fabrice et Magali – une jolie bassiste avec laquelle je suis sorti et qui s'est fait virer peu après par James –, j'ai tout de suite su que ma place était là, ça a été une telle évidence, que personne n'aurait pu m'en déloger, personne n'a essayé d'ailleurs.




Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay


mardi 28 juillet 2020

Théâtre d'ombres (Days in Indonesia)




        Je demande à Wayan et Made ce qu'ils écoutent, s'ils connaissent les Red Hot Chili Peppers, ou alors des musiciens français, c'est une question que je pose systématiquement à l'étranger, dont la réponse me déçoit toujours, le plus souvent c'est non, ou alors c'est Vanessa Paradis, Joe le taxi, Lio, que des merdes, plus exceptionnellement on me cite Gainsbourg. Les Red Hot ? Oui, ils sont très connus en Indonésie, avec leur dernier album qui vient de sortir, One Hot Minute, pourtant pas le meilleur, avec Dave Navarro de Jane's Addiction à la guitare, en remplacement de John Frusciante qui, lui, a sorti il y a trois ans un album solo faramineux, Niandra Lades and Usually Just a T-Shirt, qui me hante et me poursuit. La première écoute de ce disque, seul chez moi, a été l'un des plus grands chocs musicaux de ma vie. Est-ce qu'il y a des concerts de musique traditionnelle sur l'île ? Avec mon oreille endolorie, c'est la seule chose que je me sens capable d'écouter, Wayan de la tête fait signe que non, mais il y a demain soir un spectacle de marionnettes si l'on veut, qui suit toujours la crémation, le Wayang Gulit, le fameux théâtre d'ombres, qui est certainement la forme artistique indonésienne la plus connue à l'étranger. Derrière un drap tendu par un cadre de bambous, assis en tailleur devant une lampe à l'huile, un montreur actionne à l'aide de baguettes et de ficelles des marionnettes en peau de buffle et en bois sur une musique jouée au gamelan, narrant pendant des heures d'ancestrales histoires de luttes du bien contre le mal, de combats rituels entre la vie et la mort. Les Indonésiens connaissent les représentations par cœur – les enfants assis face aux ombres mystérieuses, les adultes de l'autre côté avec le marionnettiste et le musicien –, anticipant les répliques, revivant chaque fois les fables et les drames mis en scène, criant, riant et applaudissant aux rebondissements et aux épilogues du récit. 
    On aurait tort de moquer la naïveté de ce théâtre, en le considérant comme puéril ou primitif. En Occident, il y a bien longtemps que nous ne revivons plus de combats spirituels en représentation, pas plus que nous n'en éprouvons dans notre vie. Si tout pour nous est devenu spectacle en effet, à travers le cinéma, la télévision, l'ordinateur, la magie inquiétante des ombres a disparu de nos écrans ; nous ne savons plus, comme l'a écrit Artaud, que contempler des formes creuses dénuées de toute force : la vie a quitté l'art, de même que la culture n'adhère plus à l'existence. Plus aucun film, plus aucune pièce de théâtre, plus aucun livre n'est en mesure de changer quoi que ce soit. Nous demeurons passifs devant la toile de l'illusion, encore adultes toujours du côté des enfants, à ceci près que nous ne réalisons pas que c'est nous qui sommes les marionnettes, ignorant quel bâton ou quelle ficelle métaphysique nous fait agir comme des pantins et attendant indéfiniment qu'il se passe quelque chose de ce côté de la scène, alors qu'il ne s'y passe plus rien depuis longtemps. Pour les Indonésiens, au contraire, il n'y a pas d'un côté la vie, de l'autre la culture ; la civilisation, pour eux, c'est de l'art qui permet d'exercer la vie.
    Ben s'inquiète du temps que dure le spectacle, Wayan le rassure, ça commence vers 21h, et ça finit au petit matin. Ça dure toute la nuit ? Made acquiesce en souriant. Ben se tourne vers moi, mouais j'sais pas, je me ferais bien un combat de coqs plutôt. Un combat de coqs ? Déjà que les combats de boxe thaï à Bangkok avec lui ne me disait rien, alors des animaux se massacrant devant des hommes pour des jeux d'argent… J'attrape l'Indonesia Times, datant de plusieurs jours, qui traîne sur la table d'à côté. Je le survole à peine, la disparition de Lady Di fait encore la une, plusieurs pages lui sont consacrées, alors que sa mort remonte à plus d'une semaine. On y parle complot, meurtre, services secrets. Un minuscule entrefilet signale le décès de Mère Térésa à Calcutta. Entre une princesse de pacotille lancée à corps perdu dans le charity business pour tromper son désœuvrement et qui, munie de longs gants blancs, n'aura touché la misère que du bout des doigts sans jamais se salir les mains, et une femme albanaise qui aura tout abandonné pour consacrer sa vie entière en Inde à étreindre la pauvreté pour tenter d'en soulager l'infinie souffrance, les médias ont fait leur part. Comment s'en étonner ? Ils préfèrent systématiquement l'image à la chose, le spectacle à la pratique. En ont-ils seulement conscience ? Je n'ose pas imaginer ce que ça doit donner en France, je n'ai appelé personne depuis des semaines.



Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay