mardi 18 février 2020

L'amour des chauves-souris

               




    L'hôtel où nous sommes descendus est désert, une partie est en travaux, nous avons facilement négocié pour deux nuits, la chambre sent un peu le moisi, le mobilier date des années soixante-dix, mais la piscine arrondie, entourée de transats, nous a décidés. Sentant une déprime aussi soudaine qu'inexpliquée m'envahir, j'ai bu deux bières et piqué une tête dans l'eau, Assia m'a rejoint dans le bassin, le délassement escompté n'est pas venu. Est-ce le contrecoup de la révélation d'hier ? Doit-elle toujours être payée de ce prix ? Comme chaque fois qu'une telle extase me déprend de moi-même ? Je crois toucher une vérité fondamentale, qui m'ouvre une dimension insoupçonnée du monde ; dès le lendemain, je retombe, défait, prisonnier de mes petites représentations en rivalité. Est-ce l'essence de la vérité, que d'apparaître dans un éclair pour se voiler aussitôt ? Est-ce ainsi que les philosophes vivent ? Les artistes partagent-ils leur sort, condamnés dans leur quête de beauté à être, comme eux, éternellement insatisfaits ? Ne serait-ce pas plutôt, tout bonnement, un symptôme classique de dépression, accentué par un léger alcoolisme tropical ? Une décompensation, comme disent les psychiatres, de maniaco-dépressif ? C'est vrai que le terme n'est plus employé, on lui préfère désormais celui de bipolaire, c'est moins effrayant, la maniaquerie et le désespoir ont disparu, ça ne sonne presque plus comme une maladie, dont on devrait guérir un jour, mais comme un trait de caractère, à la limite secondaire, et gérable moyennant une psychothérapie et quelques médicaments ; il y a bien les binationaux, les bilingues, les doubles résidents, les adultères, les adeptes de la vie séparée : cours du soir, clubs de sport, sites de rencontres, boîtes échangistes, tables de jeu, paris clandestins, bars de nuit, hôtels de passe, passions secrètes, collections onéreuses, violents violons d'Ingres, vénérations d'arts – Je suis passionné de jazz, et toi ? Moi, je suis bipolaire – Chacun son truc. Je ne suis pas philosophe, je ne suis pas artiste, je suis déprimé, c'est tout. Je ne suis pas même nietzschéen, seulement dépressif, comme Nietzsche avant l'effondrement final qui alternait de plus en plus les phases d'euphorie avec les phases d'abattement. Je nage en faisant le tour du bassin, comme un poisson rouge dans un bocal, ne remontant à la surface que pour prendre ma respiration en évitant le regard d'Assia. Le fait de se retrouver avec elle dans une ville qui me rappelle un amour mort n'aide pas, c'est certain. Cité fantôme ? C'est moi qui suis hanté, pour ne pas dire possédé. J'ai passé sept ans avec Estelle, qu'est-ce qu'il en reste ? Une belle amitié qui me fait de belles jambes, c'est vrai. Ça fait deux ans que je suis avec Assia, c'est tout juste si j'arrive à lui dire je t'aime. À quoi ça sert de s'évertuer quand tout échoue ? Amour, travail, création, pensée ? À des milliers de kilomètres de chez moi, à quelques mètres à peine d'Assia, la hantise du ratage intégral me reprend. Il m'arrive de me sentir aussi faible et paralysé que mon père, confondant comme lui les noms, les visages, les lieux et les époques. Estelle-Bangkok, Béatrice-Amsterdam, Assia-Venise, villes-femmes, cités sur l'eau, images de la fuite perpétuelle du temps et des choses, rien n'arrête la disparition et l'engloutissement, quoi que je puisse faire ou penser. Ma demande d'éternelles fiançailles ? Un moyen de donner le change, de gagner du temps, face à Assia qui répète à qui veut bien l'entendre qu'elle veut m'épouser.
    
    Tu sors déjà ? s'étonne Assia, je vais à l'accueil, demander s'ils n'ont pas des serviettes. Je ne vais pas lui dire que c'est elle qui m'empêche de nager. Ruisselant, je trottine jusqu'à l'office, la bruine qui est tombée à notre arrivée a repris. Comment dit-on serviette en anglais ? Carpet ? Non c'est tapis, blanket ? Ça c'est couverture. Ah oui, Towel. La jeune fille de l'accueil a deviné ma requête, avant que je n'ouvre la bouche elle fait signe à sa collègue de m'apporter des serviettes de bain. M'essuyant, je m'aperçois qu'elles sont imprégnées de la même odeur de moisi que la chambre. Je regarde toutes les clés accrochées au tableau de la réception, je me demande si nous ne sommes pas les seuls clients de l'hôtel, je repense à tous les rabatteurs qui se battaient pour nous à la descente du car. La serviette nouée autour de la taille, j'interroge la jeune fille, pourquoi il n'y a personne en Thaïlande cette année ? Elle se désole, il y a la guerre du Golf, les attentats, la peur de l'avion, et puis le Sras. Ah le Sras, je l'avais presque oublié, le syndrome respiratoire aigu sévère, une pneumonie atypique comme disent les médecins de l'OMS qui ne savent pas vraiment à quoi ils ont affaire et qui redoutent une épidémie mondiale susceptible de mettre l'humanité en péril ; ils n'hésitent pas à parler de millions de morts. L'infection a émergé en Chine il y a trois mois, provoquant en quelques semaines des centaines de décès, une psychose sans précédent s'est emparée du pays – les habitants se sont mis à porter des masques dans le métro, dans la rue, au travail, la panique a gagné Hong-Kong –, le virus, voyageant visiblement très bien par avion, business-class ou pas, s'est rapidement propagé à Hanoï, à Toronto, dans plusieurs villes des États-Unis. La Thaïlande, comme les autres pays du Sud-Est asiatique, est également touchée. Assia et moi ne sommes pas totalement inconscients, avant de partir nous nous sommes rendus au Centre Pasteur, rue de Vaugirard dans le 15ème, principalement pour une prophylaxie concernant le paludisme – je me suis surtout soucié d'Assia, davantage de mon père, pour lui je ne tenais pas à tomber malade –, le médecin, une femme charmante aux hanches très larges, n'a pu que reconnaître la méconnaissance de son institut vis-à-vis de cette nouvelle mutation de coronavirus, issue probablement d'une souche animale. Nous vivons à l'ère de la mondialisation de tous les dangers, a-t-elle déclaré, des épidémies qui se moquent des barrières des espèces comme des frontières des pays et qui résistent à la plupart des traitements connus. C'est une maladie de riches, a-t-elle précisé, comment le savait-elle ? Le virus prend l'avion, les maladies de pauvres voyagent par bateau. Elle nous a recommandé la plus grande prudence, surtout dans les grandes villes, le problème, c'est que les symptômes de la maladie sont très ordinaires et qu'elle peut être confondue avec une pathologie classique : fièvre, nez qui coule, toux, courbatures. Quand elle a appris que nous partions d'abord pour le Nord, elle a estimé le risque de contagion auprès des populations des montagnes moins grand, même si c'est là que le paludisme sévit le plus. L'entretien s'est terminé par une prescription classique d'antibiotiques, d'antidiarrhéiques et de Lariam, un antipaludéen au prix prohibitif que seuls les Occidentaux peuvent se payer.

    Je reviens apporter la serviette à Assia, qui s’exerce au dos crawlé. Une idée me vient, qui me redonne un peu de cœur, et si je l'invitais ce soir au Riverside ? De la bonne bière pression, de la bonne musique, jouée live en plus – je n'en peux plus de la sale variété thaï, encore plus abominable que la française –, de la bonne bouffe bien épicée, dans un cadre tout en bois, éclairé à la lumière de la seule bougie, me revoilà tout d'un coup enthousiaste, être bipolaire n'a pas que des mauvais côtés, l'euphorie revient vite. Si je tiens à retourner là-bas en sa compagnie, là j'ai été avec Ben, puis avec Estelle, c'est-à-dire des personnes que j'aime, c'est que je l'aime, elle aussi. Assez de la fatigue et de la déprime, je dois vaincre le mal par le mal : on peut venir à bout de la mélancolie par la mélancolie elle-même.



Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay




mardi 11 février 2020

Hommage à Pierre Guyotat - deuxième partie




Aucun auteur au vingtième siècle, à part peut-être Bataille, n’a été aussi loin dans le dévoilement de l’inextricable. Tombeau pour cinq cent mille soldats est le livre où tout se mêle, se mélange et se confond : la guerre, la prostitution, le martyre, la révolution, les massacres, les orgies : le sexe, la mort et le sacré. Beaucoup ont voulu y voir une description et une dénonciation de la guerre d’Algérie et de ses horreurs et ils se sont trompés. Le récit, composé en sept chants, à la manière d’Homère ou de Dante, au lyrisme épique et mythologique inattendu, de par le style, le rythme et la poésie propres, avec ses villes fictives (Ecbatane, Inaménas), ses prénoms légendaires (Kment, Giauhare, Xaintrailles), s’affranchit de fait de tout réalisme et interdit d’avance toute récupération politique ou toute réduction historique. Plus encore, et c’est sans doute là l’unique scandale, le livre ne dénonce rien ni personne. Occident, Orient, armées loyalistes, séditieuses, révolutionnaires, mercenaires, colons, colonisés, hommes, femmes, enfants, animaux, plantes, minéraux: tout est ramené dans la confusion sanglante et sexuelle de l’action et des événements à un même plan d’immanence que ne surplombe aucune morale. La mort baise, le sexe tue, voilà l’unique loi impitoyable qui s’applique aux combattants comme aux couples, aux civils, aux politiques comme aux religieux. « Non, je ne suis pas fatigué par le sang. O sang, je t’aime, ô sang, lait de l’esprit, semence de la haine, sperme jailli dans la bataille. » La guerre n’a jamais eu pour finalité la paix, encore moins la « civilisation », mais la continuation par d’autres moyens de l’exploitation indéfinie de l’homme par l’homme. « Ecbatane méprise et tient pour esclaves et criminels ces misérables qui, pour se libérer, tuent ceux-là mêmes qu’ils veulent délivrer, ou bien les épargnent pour les commander plus tard souverains. » Comme si la communauté humaine, ou ce qu’il en reste, abandonnée de tous les dieux, n’avait plus à se partager qu’entre guerre et prostitution. « Le monde, c’est un bordel : tous les enfants sont à vendre. »
Loin de proposer une issue politique ou morale au récit, Pierre Guyotat, dans l’exagération du crime et de la jouissance, pousse l’abomination jusqu’à l’apocalypse. Seuls ont surnagé dans ce déluge d’épouvantes et d’effrois, à de rares moments, quelques histoires d’amour, dont le plaisir n’a pas été payé de mort, comme Kment et Giauhare, ou Serge et Émilienne, qui du fond de l’obscurité offrent des scènes d’une beauté lumineuse. « Leur étreinte se fait plus douce, plus tendre, la fureur les quitte ; il s’élève de leurs corps entremêlés, agités d’un tremblement de bêtes accidentées, comme une fumée dont la moustiquaire est amollie, alanguie ; leurs jambes se détendent comme des arcs ; les nerfs vibrent encore. » Le monde va être englouti dans l’abjection, l’eau, les serpents et les rats, il sera inutile de chercher refuge dans les lieux de cultes profanés ; la cathédrale sera submergée, il n’y aura que Giauhare et Kment, volant au ciboire l’hostie, qui se réfugieront au sommet des montagnes et seront sauvés. Elle, est enceinte.« – Un enfant bouge en moi depuis ce matin : touche. C’est le dernier-né du monde, et c’est un rat qui l’a fait. » L’Histoire peut recommencer.
Le livre, écrit par un jeune homme d’à peine vingt-cinq ans, est salué et reconnu à sa sortie par Jean Paulhan, Michel Foucault, et lui vaut l’amitié de Philippe Sollers, de Jacques Henric, du groupe Tel Quel auquel il se lie. Guyotat est introduit dans le monde littéraire parisien, par Michel Leiris, Michel Butor, Nathalie Sarraute. Comment celui qui a tourné le dos à tout, à sa famille, à son milieu, qui a été emprisonné, interrogé et mis au secret par l’armée de son propre pays, pourrait-il se satisfaire de la reconnaissance et des complaisances – politiques ou éditoriales – d’un tel milieu ? Il y a bien l’inscription au parti communiste, la participation à l’aventure Tel Quel, mais les distances se prennent vite. Guyotat se fait nomade, L’Afrique du Nord le rappelle, sans obligations militaires cette fois, il effectue de nombreux séjours en Algérie, au Sahara ; il se prend de passion pour le désert et ses hommes. À Paris, ce sont les quartiers nord, les corps arabes dans la nuit. Pourquoi cette thématique et cette corporalité privilégiées chez Guyotat, dans la vie comme dans l’œuvre ? Il y a une vérité décadente de l’Occident et de ses idées ; à travers la convoitise ou la location de corps étrangers, se trouve le désir chez lui d’historiciser son propre corps, d’échapper à sa classe sexuelle, en ayant des rapports – libres ou monnayés – avec des corps chargés de l’histoire à venir et qui vivent leur sexualité autrement, plus précisément, le corps mâle arabe, marqué par la servitude de la femme. Là est le paradoxe: Pierre Guyotat loue des corps étrangers et veut en même temps leur libération. « C’est-à-dire que sur la base de cette usure que j’éprouve, et d’autres avec moi encore trop peu nombreux, de ce vieillissement du corps, du geste, du mental occidental, s’établit (…) “ l’équilibre ” de ce double cri… » Il n’en reste pas moins que c’est « un écœurement sans nom », que « deréincarner le squelette européen ». Au passage est mise à nue, dans son prosaïsme sexuel et symbolique, l’origine de tout racisme. « Arabes, on ne vous hait ici que de nous avoir jadis recoupé un sexe qui recommençait à pousser. »

vendredi 7 février 2020

Hommage à Pierre Guyotat


Traître à sa patrie, à sa famille et à sa langue, Pierre Guyotat l’a été très tôt, et ce, bien avant que l’armée de son propre pays ne le fasse arrêter en Grande Kabylie pour « atteinte au moral de l’armée, complicité de désertion et possession de textes interdits », avant même que son père ne le fasse rechercher dans Paris par un détective privé après sa fugue, encore mineur, de son village natal de Bourg-Argental, avant encore qu’il ne se mette à écrire Tombeau pour cinq cent mille soldats ou Éden, Éden, Éden, qui susciteront à leur parution après la guerre d’Algérie le scandale, la censure et l’interdiction. La conscience précoce de la trahison, de sa nécessité et de son irréductibilité, de son « intransigeance » propre, Guyotat l’a dès l’enfance, quand il se découvre différent des autres et des siens. D’où vient ce sentiment d’étrangeté ? Il vit dans un rapport tronqué au temps, le présent pour lui est tout de suite du passé, objet immédiat de narration possible, et le rapport à l’espace est lui-même faussé ; il ne vit pas dans ce monde, mais dans le monde de la croyance et du mythe, dans un entre-deux qui ne s’unifie que dans la beauté ressentie à l’écoute de la musique, ou dans l’épuisement de la marche et la course. Dans l'imagination se confondent les récits bibliques que sa mère, juive polonaise convertie au christianisme fervent, lui fait le soir et les leçons d’Histoire de l’école apprises le jour, où les figures suppliciées des membres de sa famille résistante – une tante emprisonnée et torturée, un oncle mort en déportation – prennent une place centrale. Déjà, les narrations lui paraissent plus vraies que la vie elle-même, l’Histoire ne fait qu’illustrer la Bible et non l’inverse : la Seconde Guerre mondiale a vu le triomphe du diable et de ses chiens, et les camps de la mort ont réalisé l’enfer de Dante. À l’école, ses camarades de jeu s'imaginent en héros, chevaliers du moyen-âge, aventuriers du siècle passé, combattants de guerre ; lui s’identifie aux martyrs, aux esclaves, aux prostituées.
C’est ce jeune garçon hanté d’Histoire et de religion qui découvre le sexe et la poésie en même temps, pratiquant la masturbation et l’écriture simultanément, se mettant en scène par écrit dans des rapports prostitutionnels (de pute à mac, de mac à pute, de maître à esclave) pour atteindre l’orgasme, plusieurs fois par jour jusqu’au sang et à s’en faire exploser la tête, aux confins de l’extase mystique. Entre la pulsion prostitutionnelle et l’aspiration religieuse, l’adolescent comprend intuitivement qu’il se joue un échange de forces considérables qui dit quelque chose d’essentiel de la réalité humaine. Pourquoi la prostitution ? C’est là que se réalise une dialectique des rapports humains plus importante qu’on ne veut l’admettre. Pourquoi une liturgie de l’orgasme ? Dans l’extase s’accomplit le fantasme d’une union plus complète la dépassant et un droit à la virginité préservé. Réunissant écriture et orgasme, l’imagination résout ainsi une volonté contradictoire : celle d’être à la fois vu et voyeur, mac et pute, acheté et acheteur, baiseur et baisé. Mais la plus grande découverte qu’il fait certainement est celle de sa supériorité –  la seule qu’il ne se reconnaîtra jamais sur les autres – dans le dit du désir, dans la puissance du plaisir qui s’écrit. C’est, ni plus ni moins, l’essence de l’art qui est mis à nu dans cette expérience, avec la conscience aiguë de son exigence la plus haute : la trahison. Il faudra tout dire, avouer le fond de l’infamie, se désigner comme le plus grand coupable, comme monstre peut-être et s'excluant de la communauté des hommes, mais s’avouer surtout comme capable de logique et d’art. Et de ce corps qui jouit en fictions, en tirer de quoi vivre, à ses dépens, s’il le faut.
Le plaisir conscient de lui-même et maîtrisé de la sorte s’avère un moyen d’élévation, de transcendance, et d’abord de condition et de classe sociale, de pays. Le désir et son écriture le ramènent invariablement aux corps étrangers, prolétarisés, vers le corps autre en tant que corps impossible, parce que d’une autre race, d’une autre classe. Il est obsédé par la peau noire, « les Négresses,les fillettes sauvages », par la beauté arabe. La jouissance réaffirme de fait son refus des inégalités corporelles, sexuelles et sociales, et redouble encore pour un temps l'aspiration infantile à la sainteté. Cette chair extatique, seule chose à la vérité reçue de Dieu ou de la Nature, réclame bientôt de vivre pour elle-même, comme cause de soi, et non plus des avantages ou des privilèges du milieu d’origine– vieille bourgeoisie provinciale qui livre des médecins à la commune dont les rues portent le nom  – dans lequel elle a échu arbitrairement. Celle qui a reçu le nom de Pierre Guyotat ne tarde pas à exiger de son patronyme qu’il rompe avec tout et tous. Il y a les escapades la nuit de l’internat, le renvoi du collège, le refus de se mettre au pas de la science, d’apprendre son langage, les mathématiques, l’adolescent ne ressentant que trop intimement « l’hostilité des mots de la géométrie à ceux de l’écriture. » Il dessine pour lui, veut être peintre – le modèle est Gauguin –, il commence à écrire, il découvre, à quatorze ans, Rimbaud. Le désir ardent de prêtrise, un temps contrarié par le père, s’est éteint. Les premiers poèmes nient l’existence de Dieu, puisque le Mal a triomphé dans l’Histoire, et de Jésus, cet autre absolu d’incarnation ; il doit expliquer à la mère en larmes qu’il n’ira plus à la messe communier sa chair. La conscience politique vient vite, la compréhension rapide que la domination occidentale n’est plus européenne, que son pays, dans les colonies, en Indochine, en Algérie, perd tout honneur à reproduire la barbarie dont elle vient à peine d’être libérée. La rupture est totale lorsque, un an après la mort de sa mère dont il a assisté avec ses frères et sœurs à l’agonie, il fugue pour Paris, rejetant tout contact avec son père.
Livreur pour une boutique de mode à Montparnasse, Pierre Guyotat parcourt à mobylette la capitale et la banlieue, explore les rues à la tombée de la nuit, découvre les bars, les milieux interlopes. Il se rend à Charleville-Mézières pour visiter la maison de Rimbaud ; son écriture, toujours mise à l’épreuve du tremblement de l’être, de son ébranlement par le corps, s’affirme, au moment même où le rock arrive en France, comme « musique de la branlée, branlée de la musique » (peut-on définir le rock d’une meilleure façon ?). Il y a surtout le vertige de la prostitution, l’envie résolue d’intégrer la masturbation et l’écriture la plus inavouable au social, au manuel, au salarial. Obsession sexuelle ? Pathologie ? Perversion ? C’est tout le contraire qui se réalise chez lui, rien n’étant plus sain que de détourner la formidable énergie sexuelle à des fins créatrices. L’œuvre à venir se devra de mettre en lumière le lien occulte dont tout le monde se détourne, le grand refoulé social : le rapport entre le sexe et la politique, et entreprendre une Histoire que personne n’a voulu faire : celle de l’économie des corps, à travers la communication et la circulation des fluides (sperme, sang, sueur, merde, urines, larmes, salive), et par elles remonter le cours du temps et des choses jusqu’à leur origine. « Produire publiquement une description biographique de l’inextricable, c’est un risque à prendre si l’on sait se vivre comme cause interne. » Voilà ce que c’est que d’avoir une étrangeté à rendre universelle et de se découvrir, du fond de sa singularité aberrante, un destin. Mais avant, il y a l’incorporation sous les drapeaux, la majorité venue. « L’an prochain : guerre d’Algérie ; si je survis de vie et d’honneurs plutôt que d’écrire un peu de ce que je sais de la vie ordinaire, écrire ce au bord de quoi je suis, qui m’attire et me fait peur et même m’évanouir. »

mardi 4 février 2020

Pars loin l'aventure est infinie - premières pages, suite





    

     Je suis mort. Mon corps est recouvert d'un linceul blanc, allongé à même le sol, sous le grand arbre du village et Mayéni et ses amies se lamentent sur ma dépouille. Mon oncle, Bible ouverte dans les mains, mes parents à ses côtés, prononce ces phrases : Jésus lui dit : « Ne t'ai-je pas dit que, si tu crois, tu verras la gloire de Dieu ? » Ils ôtèrent donc la pierre. Et Jésus leva les yeux en haut, et dit : « Père, je te rends grâces de ce que tu m'as exaucé. Pour moi, je savais que tu m'exauces toujours ; mais j'ai parlé à cause de la foule qui m'entoure, afin qu'ils croient que c'est toi qui m'as envoyé ». Ayant dit cela, il cria d'une voix forte : « Lazare, sors ! » Et le mort sortit, les pieds et les mains liés de bandes, et le visage enveloppé d'un linge. Jésus leur dit : « Déliez-le, et laissez-le aller ». » Je ris tellement que toute la foule rit, voyant le linceul trembler sous les secousses de mon ventre ; je tire le drap et je me lève, riant encore. Je ne suis pas un bon acteur de théâtre, à l'évidence, même pour incarner un mort ; mes comparses ont bien mieux joué la pièce en plein air, au soir, avant les fêtes de l'assomption, que moi. À défaut d'être en odeur de sainteté, je sais que j'ai déjà l'odeur du mort, les Blancs sentent le cadavre, répètent les Africains, c'est-à-dire que nous ne sentons rien, avec nos savons et nos déodorants ; eux sentent la transpiration et les épices, ils sentent la vie. Nous avons commencé à jouer à 17h30, quand j'ai tiré le drap pour ma résurrection il faisait nuit. En Côte d'Ivoire, la nuit tombe à 18h comme un rideau, en moins d'une demie-heure. La cacophonie des insectes et des animaux nocturnes s'élève, et le ciel étoilé, avec sa voie lactée qui brille argentée, paraît si proche qu'on a l'impression qu'il suffirait de tendre le bras pour l'atteindre. L'illusion est encore plus forte en pleine brousse, au milieu de nulle part, où tout est mouvant et fuyant dans l'obscurité, et où les cieux se tiennent immobiles et clairs, en reflet d'éternité.

    Mon oncle, après le repas, a allumé la télévision dans le salon ; tous les enfants du village, mais aussi des moins jeunes, regardent le film de série B qui passe à la télé publique ivoirienne par la fenêtre laissée grande ouverte. Les moustiques et les papillons viennent en dansant par dizaines se faire électrocuter à la lampe anti-insectes placée au-dessus du poste ; les margouillats eux-mêmes, immobiles sur les murs, semblent vouloir assister à la diffusion. Les enfants observent l'écran avec un sérieux que je ne leur connaissais pas, même à l'église on n'obtient pas d'eux un tel calme ; ils contemplent les images religieusement, ne laissant éclater leurs frayeurs et leurs rires que brièvement, pendant les scènes de suspense ou légèrement dévêtues du film, retrouvant aussi vite le silence et la concentration. Les soirs, peu nombreux affirme mon oncle, où il laisse la télé allumée au tout-venant, les conteurs du village n'ont plus qu'à rentrer chez eux, leurs histoires n'intéressent plus personne, leur sont préférés, sans l'ombre d'une hésitation, le cinéma d'action et les matchs de foot.

     Le film ne me plaît pas, j'ai bien trop mal à l'oreille pour pouvoir regarder la télé avec eux ; la douleur m'a pris sous le drap, elle devient de plus en plus lancinante à mesure qu'avance la soirée. Est-ce l'eau trouble du bassin dans lequel je me baigne tous les jours, avec les enfants que mon oncle a placés sous ma responsabilité – voyant que je ne nageais pas trop mal et que je ne relâchais jamais ma surveillance avec les plus petits, partageant comme lui la hantise d'une noyade de l'un d'entre eux –, qui aurait rendu possible l'infection du tympan ? Est-ce dû au fait de rouler toujours la fenêtre ouverte, l'oreille au vent côté passager, ayant pris la place de mon père à l'avant, à la demande de ma mère qui a bien vu que j'étais toujours malade en voiture ? Je vais me coucher sans dire bonne nuit à personne. Allongé sous la moustiquaire trouée je m'imagine que c'est un insecte ou un arachnide qui a pénétré au fond de mon oreille pendant mon sommeil et qui y a déposé ses œufs. Une colonie de sa progéniture va bientôt éclore et prendre possession de mon cerveau.  



Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay



mardi 28 janvier 2020

Pars loin l'aventure est infinie - premières pages, suite





    Notre oncle missionnaire, pour mon frère, ma sœur comme pour moi, c'est un peu l'oncle d'Amérique, version Côte d'Ivoire, la fortune en moins ; c'est le seul de la famille qui a fait des études – sept ans à étudier le latin, le grec, la philosophie, la théologie, la liturgie, le chant –, qui est parti après son ordination à l'autre bout du monde – il a traversé le désert en 2 CV pour se rendre au lieu de sa mission – et qui réalise chaque jour des prouesses dans des conditions souvent rocambolesques. Lorsqu'enfants il nous rendait visite, nous lui sautions à trois sur le dos dès qu'il franchissait la porte, il nous prenait dans ses bras, il m'a ainsi fait, accidentellement, une brûlure de cigarette dont je porte encore la cicatrice. Mon père était parti très jeune, bien contre son gré, en Algérie ; dans ses souvenirs il en parle encore comme d'un pays magnifique, malgré la guerre – il ne cesse d'ailleurs de comparer dans ses admirations la nature de la Côte d'Ivoire et celle de l'Algérie, ce qui m'agace –, peut-être était-ce cela qui avait décidé son jeune frère à partir en Afrique à son tour, mais pour des œuvres de paix. Alors que l'un est grand, aux larges épaules, portant la traditionnelle barbe du missionnaire sur un ventre volumineux, et que l'autre est petit et sans carrure, les deux se ressemblent dans le caractère, qui veut volontiers avoir toujours raison et qui hausse facilement le ton, dans le tempérament audacieux qui les a portés à quitter leur campagne natale, leur trou paumé, pour aller tenter leur chance ailleurs, l'un à Paris, l'autre à l'étranger, pour réussir sans le sou, à force de travail obstiné, à parvenir aux buts qu'ils s'étaient fixés. C'est d'ailleurs la plus grande incompréhension de mon père en Côte d'Ivoire, malgré le respect qu'il veut garder pour ses hôtes, et qu'il exprime à nouveau devant Francis : pourquoi les Africains ne travaillent-ils pas davantage pour s'en sortir ? Lui a connu la guerre, les maisons au sol en terre battue sans eau ni électricité, les chiottes au fond du jardin, la toilette faite au puits, même en hiver, il a connu le froid, le pain noir, les tickets de rationnement, le travail aux champs, l'apprentissage, il a travaillé dur pour accéder au confort, au progrès ; il ne parvient pas à saisir qu'on ne veuille pas en faire autant, si ce n'est pour soi au moins pour ses enfants, ce que moi en revanche je comprends mieux. Mon oncle est plus tolérant, s'il se désole aussi qu'ils ne soient pas plus entreprenants, ou qu'ils ne terminent pas ce qu'ils ont entrepris, ou qu'ils sabotent ce qu'ils ont accompli, si lui également condamne leur négligence ou leur désinvolture, il respecte les Ivoiriens tels qu'ils sont, avec leur nonchalance, se gardant surtout de les mettre tous sous le même jugement, l'obsession bourgeoise pour la réussite et la course à l'argent le laissant par ailleurs indifférent.

    La poule est servie et Katio, la jeune cuisinière de mon oncle qui fait également le ménage chez lui, a fait des merveilles avec presque rien, c'est à dire essentiellement des piments et des épices, saveurs que j'ai découvertes en Afrique qui me brûlent les lèvres et la langue sur le moment et le cul le lendemain sur les toilettes ; j'apprends à calmer le feu de la bouche non pas avec de l'eau, qui attise le brasier, mais avec le riz blanc, qui nous est servi tous les jours. Mon oncle nous raconte que pour punir un gamin qui a fait une connerie, certains parents lui mettent du piment dans les yeux, le nez, la bouche et sur le sexe, histoire qu'il retienne bien la leçon, ce qui me paraît d'une barbarie inouïe. J'aime manger, mais j'ai pris en aversion ces repas interminables – restes de traditions normandes solidement ancrées chez mes parents comme chez mon oncle –, où je m'ennuie à mourir sitôt mon plat englouti. Durant le séjour, nous rendons visites à des personnes que mon oncle nous présente et qu'il n'a parfois pas vues depuis longtemps, les tablées durent des heures et je reste accablé. Si je parviens à me sauver avant le dessert ou le café, c'est pour retrouver les animaux ou les insectes de leur jardin, pour flâner au milieu des plantes et des fleurs. Je demande à quitter la table, pour une fois mes parents acceptent que je les laisse sans me demander ce que je vais faire, tu ne t'éloignes pas trop étant la phrase que j'entends le plus souvent ; j'ai envie d'aller aux toilettes mais l'araignée, souveraine, y siège toujours. Je cherche un arbre éloigné, à l'abri des regards et derrière un tronc creux j'ouvre ma braguette pour soulager ma vessie. Quelque chose dans l'enchevêtrement de branches mortes se met à bouger, je lève la tête, mon cœur fait un bond, ma respiration se coupe : un serpent ondule au-dessus moi, descendant un corps qui paraît sans fin. C'est un mamba noir que j'ai dérangé dans son territoire, il ouvre sa gueule et je n'ose bouger. Je sais que les serpents sont sourds, aussi je me mets à crier en direction de mon oncle – tonton il y a serpent ! juste au-dessus de moi ! – plutôt que de tenter la moindre fuite ; Yédo m'a appris que le mamba noir est le serpent le plus rapide du monde, pouvant se déplacer à la vitesse de cinq mètres par seconde. Je crie de plus en plus fort, en prenant garde de faire le moindre geste, j'ose à peine respirer, mon oncle accourt avec Francis, un fusil à la main, celui du grand-père dont il a peur à cause de l'ancienneté et du manque d'entretien, qu'il lui pète un jour à la figure ; il ajuste le canon et tire à deux reprises, le serpent se tord et remonte plus haut dans les branches, mon oncle recharge, tire à nouveau deux coups de chevrotine, le serpent se cambre et se laisse tomber la tête en avant, restant accroché à l'arbre par la queue. Il faut encore un coup de fusil pour qu'il tombe ; lorsqu'il s'écroule dans l'herbe, je réalise que j'ai encore la braguette ouverte. Le mamba n'est pas mort, il rampe vers un sous-bois, mon oncle lui écrase à plusieurs reprises la tête à coup de crosse, il doit s'y reprendre à dix fois avant que le serpent arrêtent de bouger. Francis le ramène en le tenant par la queue et la tête, c'est une belle bête qui mesure au moins trois mètres, il veut en récupérer la peau et la faire sécher, avec les trous de chevrotine dans le corps, ça risque d'être compliqué, plaisante mon oncle, ils sont fiers d'eux et se réjouissent de leur prise, alors que je tremble encore, en refermant mon pantalon. Francis le dépose dans une boîte en fer avec un couvercle au pied de la table ; quand nous terminons le café et qu'il veut récupérer le spécimen, le couvercle est soulevé et la boîte est vide. On le retrouvera, suivant les traces de sang dans l'herbe, dix mètres plus loin, rampant encore.




Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay





mardi 21 janvier 2020

Pars loin l'aventure est infinie - premières pages, suite






    Mon père, mon oncle et Francis sont à l'apéritif quand je rentre à la maison, il n'est pas midi, ils se servent de grands verres de schweppes – soi-disant pour la quinine que la boisson gazeuse contiendrait et qui permettrait de lutter contre la malaria – qu'ils allongent de longues rasades de whisky. Francis est un ami de mon oncle, qui vient en voisin, en Range Rover ; de lui on dit que c'est un baroudeur, il a fait un peu tous les métiers du monde, sur plusieurs continents, souvent aux limites de la légalité : il a cherché de l'or, des diamants, il a fait le guide touristique, il a organisé des randonnées ; en ce moment il construit de fausses cases traditionnelles pour les villages du Club Med. Son amitié avec mon oncle détonne au premier abord, cela fait un peu le prêtre et le bandit, l'homme de foi et le mécréant, mais les deux hommes partagent plus de choses qu'il n'y paraît. Tous deux ont un certain penchant pour le whisky, ils sont forts-en-gueule, ayant le goût de l'aventure, des récits plus ou moins croyables, attenant parfois pour Francis à la mythomanie. On ne parvient pas à savoir, en l'écoutant détailler longtemps ses exploits, s'il est à la recherche sans cesse de nouvelles sensations ou s'il est en fuite. A l'évocation du nom de notre ville, quand il nous a demandé d'où l'on venait, l'émotion l'a pris, sa voix a tremblé et des larmes lui sont venues aux yeux ; il connaît bien, il y a un hôpital pour les enfants handicapés réputé, il a une fille qui y est pour une durée indéterminée. Il avoue qu'il ne supporte pas la vue des gamins pris dans des harnachements de métal et de cuir ressemblant davantage à des instruments de tortures qu'à du matériel orthopédique ; pour lui, aller voir sa fille est toujours une épreuve, il redoute, avec raison, qu'on pense qu'il a l’a abandonnée pour courir le monde.

    Mon père refuse un whisky de plus, avec la chaleur, il supporte mal l'alcool, mon oncle et Francis ne se gênent pas pour se resservir, les verres se remplissent et le ton des voix monte. Mon père fait remarquer à mon oncle qu'au fond il a la belle vie : il a une grande maison, avec véranda, un bassin d'eau vive dans lequel on peut se baigner tous les jours, il a des domestiques pour le ménage, la cuisine et le linge, le soleil toute l'année, tu t'es bien démerdé, heureux comme Dieu au paradis oui, moi qui tiens un bar et qui travaille quinze heures par jour, je n'ai pas ton niveau de vie. Mon oncle ne relève pas, ce qui m'étonne, lui si prompt à l'ouvrir et à répondre à tout. Mon père n'ignore pourtant pas ce qu'implique la vie de missionnaire de son frère cadet, lui aussi ne compte pas ses heures et les tâches quotidiennes sans nombre : deux messes par jour, rédaction des homélies, préparations aux cérémonies, entretiens, baptêmes, confirmations, mariages, confessions, enterrements, sempiternelles palabres à régler – les Africains font discussion de tout –, conflits à désamorcer, conciliations à trouver, retraites, séminaires, conseils paroissiaux, économiques, réunions départementales, rapports parfois compliqués avec la hiérarchie – évêques, cardinaux, avec les autres prêtres ou les diacres, les fidèles laïcs –, en plus des projets propres aux missions : creusage de puits, travaux d'irrigation, défrichage de terrains rendus agraires, électricité, construction de dispensaires, d'écoles, d'églises, en plus de la formation et de la responsabilisation des personnels concernés… Tout cela sept jours sur sept, 365 jours par an, avec des vacances seulement tous les trois ans, pour une espérance de vie de dix ans inférieure aux autres prêtres, avec les maladies inévitables, la malaria que tous contractent, les amibes, les intestins, le foie et les reins souvent touchés – en brousse un prêtre choisit rarement ce qu'il boit et ce qu'il mange – et une fin de vie, sans famille, sans femme ni enfants pour le soutien, dans les maisons de retraites dédiées aux missionnaires en France, pour tout salaire d'une vie consacrée aux autres et aux plus démunis. Mon oncle prend la remarque de mon père à la plaisanterie, whisky aidant, il évoque certains prêtres qui, en effet, mène la belle vie dans de grandes propriétés, avec plusieurs boys et plusieurs femmes à leur service, dont certaines vivent sous leur toit ; des enfants métis naissent, le diocèse doit étouffer plus ou moins le scandale, les prêtes sont envoyés dans les régions d'Afrique les plus difficiles ou reviennent en France.
    
    Francis, ayant tenu un bar il y a longtemps en région parisienne, du moins c'est ce qu'il prétend, demande à mes parents si les affaires ça marche, mes parents éludent, plus ou moins, ça dépend des mois... Ils ne parlent jamais d'argent, ils appréhendent qu'on leur demande leur chiffre d'affaires annuel ou leurs revenus mensuels ; un premier de l'an avec des amis, j'ai vu mes parents, face à un invité indélicat qui leur demandait avec insistance combien ils gagnaient, obtenir au bout d'une heure son abdication ahurie à force de détours et de faux-fuyants. Et toi le grand, qu'est-ce que tu veux faire plus tard, se tourne-t-il vers moi, tu veux reprendre l'affaire de tes parents ? Je ne sais pas quoi répondre, a-t-il eu vent de mes mauvaises notes à l'école, par mon oncle ou mes parents ? Comment sait-il que je ne suis pas doué pour les études ? Je n'aime pas le commerce, je n'aime pas le travail, je n'aime pas travailler, je ne sais que dessiner, écouter de la musique, me branler et manger. Euh... Je ne sais pas, si je peux faire quelque chose dans le domaine artistique, oh un artiste, rigole-t-il, vous êtes mal tombés pour la relève, les deux-là, un poète en quelque sorte, c'est ça ? Mon père s'emporte, oui et bien je bosse pas comme un dingue toute la journée pour que tu continues à te la couler douce, t'as intérêt à travailler à l'école, c'est moi qui te le dis, sinon, tu iras chercher du boulot comme tout le monde. Ma mère le calme, c'est bon, on est en vacances, je suis sûre que ça ira mieux à la rentrée, mais c'est vrai, si au moins tu pouvais avoir la moyenne. Elle pense sans doute à mon frère que mon père a voulu mettre dehors le jour de ses seize ans quand il leur a annoncé qu'il arrêtait le lycée, il ne voulait plus y retourner, et qui a dû trouver un emploi rapidement pour pouvoir demeurer sous leur toit. Sa première paye, il l'a dépensée dans un billet d'avion pour aller rendre visite à notre oncle en Afrique, ce qui a donné l'envie à mes parents, peu après, d'y aller. Si lui y était allé, pourquoi pas eux ?



Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay



mardi 14 janvier 2020

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    Le collier du singe est relié à une chaîne de plusieurs mètres attachée à un arbre au fond du jardin. Le chimpanzé me regarde droit dans les yeux, avec un regard qui interroge sans détour. Qui es-tu ? D'où viens-tu ? Es-tu l'un des leurs ? Serais-tu comme eux ? Je m'approche et tends la main, il l'attrape doucement avec ses doigts tannés de cuir aux ongles longs et la retourne pour en contempler la paume. Mon oncle me prévient, fais attention, on ne connaît pas toujours leurs réactions, une fois qu'ils deviennent adultes, ils sont imprévisibles, parfois ils deviennent violents, on est obligé de leur donner de l'alcool pour les calmer. Mon oncle ne cache pas le regard critique qu'il porte sur les expatriés ou les retraités en mal d'enfant qui adoptent un bébé-singe, acheté à peu de prix à des braconniers qui auront à coup sûr abattu les parents, pour pouvoir le langer, lui donner le biberon et le prendre dans leurs bras, avant de s'apercevoir, en le voyant grandir, que sa taille, sa force et ses pulsions sexuelles le rendent dangereux pour eux-mêmes et leur entourage, et qui se résoudront avec les années – passées si vite – à l'attacher à un arbre, comme un chien à la niche, et à acheter sa docilité à coup de canettes de bière dont ils arrivent encore à s'amuser qu'il sache si bien les ouvrir et les jeter par-dessus l'épaule une fois vidées, comme un homme. Ils savent que s'ils le rendent à la jungle, il ne survivrait pas une semaine.
    
     Je franchis le cercle d'herbe rasée qui marque son territoire tracé par le périmètre de la chaîne et m'assois à côté de lui. Il pose son épaule contre la mienne, je peux sentir le poids et la puissance de ses muscles ; il tourne la tête vers moi et m'observe longuement. Hier, chez un autre expatrié de la région de Man, j'ai pu voir des singes plus petits, cette fois des macaques en cage, dont le regard, plus humain que celui des humains, m'a troublé. Celui du chimpanzé me perturbe tout autant. Je me sens coupable d'être de la race de ceux qui mettent les singes en cage ou au piquet. Je n'aime, depuis petit, que les animaux ; en vacances à la ferme, je passe tout mon temps en leur compagnie ; il n'y a pas si longtemps encore je voulais être vétérinaire ; depuis que l'on m'a appris que le métier impliquait d'euthanasier les animaux malades ou trop vieux, j'ai renoncé à ma vocation. Je le caresse, il me rend chacune de mes caresses, sur le dos, la tête. Je suis persuadé qu'il possède une conscience semblable à la mienne, qu'il sait qui je suis, ce qu'il est, quelle est sa situation : l'ennui et la détresse, la frustration, la liberté perdue, oubliée dans l'alcool, sous l'unique branche accessible de l'arbre et le pneu suspendu. Mes baskets l'intéressent plus que le reste de mes vêtements dont il a tâté longtemps la texture, il s'amuse à défaire les lacets, je les refais ; il les défait encore, il m'observe les refaire ; il les défait une nouvelle fois, et à deux mains il refait le nœud.




Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay





mardi 7 janvier 2020

Pars loin l'aventure est infinie - premières pages, suite






    Dans les toilettes de la maison, en haut à gauche, trône au centre de sa toile une araignée, aux pattes velues et aux yeux innombrables, dont j'appréhende à chaque fois que je m'y rends qu'elle me tombe dessus et qu'elle me pique. Est-elle venimeuse ? Mortelle ? Je n'ai pas osé en parler à mon oncle, de peur de passer pour un trouillard. Personne ne l'a donc vue avant moi ? Tout est inquiétant ici, quand ce n'est pas tout simplement effrayant : les cafards de la taille d'une souris, qui manquent de faire tomber lorsqu'on les écrase par inadvertance, les mille pattes de plus de vingt centimètres ayant vraiment mille pattes – en tout cas quelques bonnes centaines –, les moustiques porteur de la malaria, dont seule protège la moustiquaire, les mouches tsé-tsé apportant la maladie du sommeil, les fourmis rouges géantes appelées magnans, capables, dit-on, de dévorer une carcasse de bête en une seule nuit, les chauves-souris à la nuit tombante qui, contrairement à leurs cousines d'Europe, attaquent le bétail et se nourrissent réellement de sang frais, les araignées de toutes sortes, dont les plus mortelles sont paradoxalement les plus petites, donc les moins visibles – certaines sautent d'arbres en arbres, ou sur le malheureux quidam qui passe à proximité –, les frelons redoutables, les guêpes tueuses, les sangsues, les serpents sans nombre, tous plus ou moins dangereux, des vipères vertes vivant dans les bananeraies jusqu'au boa constrictor des marécages en passant par le mamba noir arboricole, l'un des reptiles les plus mortels au monde, dont le venin tue en quelques minutes. Pas de chats ou de chiens ici qui pourraient rassurer : ils se font manger par les villageois, qui n'ont pas souvent l'occasion d'avoir de la viande lors du seul repas de la journée. Lorsque les Blancs veulent garder un animal de compagnie auprès d'eux, ils lui donnent un nom de président français, comme Pompidou ou Giscard-d'Estaing, que les Ivoiriens révèrent. Au changement de pouvoir, l'animal disparaît juste après les élections, comme celle de Mitterrand en 1981, pour finir en brochettes ou en ragoût. Il ne faut pas oublier non plus les parasites, intestinaux ou sanguins, les virus, les microbes de toutes sortes, l'eau qu'il ne faut pas boire, les fruits et les légumes qu'il ne faut pas manger, ou alors soigneusement lavés ou épluchés, les fleurs qu'il ne faut pas toucher ou respirer. Il n'est pas même de tribus de la région contre laquelle on ne mette en garde, certaines dans des coins reculés de la forêt ayant gardé, raconte-t-on, des vestiges de pratiques alimentaires de leurs ancêtres, comme la consommation occasionnelle de chair humaine ; mon oncle prétend qu'un missionnaire du coin s'est retrouvé à faire l'enterrement d'un régime de bananes, mis dans un cercueil en remplacement d'un corps dont il ne restait presque rien.
    
     De tous les dangers que l'on agite devant moi, dont le dressage de l'inventaire plus ou moins indéfini n'est peut-être qu'un jeu des expatriés destiné à effrayer les nouveaux arrivants, ou par contraste à montrer le courage qu'il faut pour vivre sereinement dans un environnement aussi hostile, histoire de passer pour un aventurier en défendant le mythe colonialiste de l'Afrique sauvage – alors que tous les Blancs ou presque vivent dans des maisons en dur avec moustiquaires et climatisations, aux portes soigneusement verrouillées et aux grilles de sécurité aux fenêtres –, de toutes les menaces que l'on évoque en ma présence, le vaudou, la magie noire et la sorcellerie sont celles qui me font le moins peur, voire qui m'indiffèrent. Il est question d'esprits, de possessions, d'envoûtements, de mauvais sorts, d'exorcismes, de poupées à épingles, de tortures à distance, de morts subites et inexpliquées, d'empoisonnements – comme ces femmes qui instillent un poison à leur mari le matin et qui le soir leur administrent l'antidote : si le mari découche et trompe sa femme, il meurt dans la nuit dans d'atroces souffrances –, de maléfices et de malédictions qui se prolongent sur plusieurs générations. J'ai du mal à comprendre ce mélange de candeur et de méchanceté, de naïveté et de calcul, cette créance sans limite. Peu après ma première communion solennelle, à laquelle mon oncle a assisté à Paris avec d'autres prêtres, je me suis mis à ne plus croire en Dieu. Je voulais le dire à mes parents et refuser la cérémonie de confirmation en Normandie, mon frère m'en a dissuadé, fais-la au moins pour le repas, les cadeaux et l'argent a-t-il insisté, t'auras une chaîne hifi, une montre et un stylo-plume, alors qu'il avait été le premier à me dire que tout ça, la religion, la foi, c'étaient des conneries, que Dieu n'existait pas.




Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay