mardi 26 janvier 2021

Hey teachers, leave those kids alone

 



        Mais si l'essence du rock n'est pas dans ses origines sociales, dans sa matière même ou sa technique, où se situe-t-elle ? Sur quelle ontologie le rock peut-il se fonder ? Et si celui-ci tirait sa nature de l'enregistrement lui-même et de sa diffusion de masse ? La capture de l'émotion et sa démultiplication en artefacts, loin de disperser et d'amoindrir l'esprit de la musique qui en est à l'origine, réussiraient justement à le saisir, le rendant à la fois unique et indéfiniment réitérable – en vinyles, cassettes, puis en CD, fichiers MP3 et autres données numériques –, cet écart temporel entre un événement passé et sa disponibilité rendue pleinement présente autorisant une économie des émotions qu'auparavant le concert limitait à une unité de temps et de lieu : comme un cerveau s'administrant des drogues, l'amateur de musique rock pourrait alors choisir où et quand écouter ce qu'il veut, modifiant sa perception du réel, le triant, le sélectionnant, l'accélérant ou le ralentissant selon ses besoins ou son désir. À la suite de Jean-Luc Nancy, c'est donc à un philosophe de Nancy de soutenir l'idée d'un rock permettant de s'évader du réel ou de se donner l'illusion de le maîtriser – d'où les accointances plus qu'évidentes avec la drogue – mais on se demande de quoi le chercheur lorrain a le plus abusé, de la quiche ou du baba au rhum, pour arriver à confondre à ce point une métaphysique du rock avec une ontologie de collectionneur de vinyles ou de télé-chargeur compulsif. Serait-ce la proximité géographique ? – après tout, Nancy, c'est si proche de l'Allemagne –, en dépit de ses prétendues références anglo-saxonnes, sa thèse sent à plein nez la grosse saucisse d'Adorno et les penseurs de Francfort : Adorno, ce grand esprit qui a réussi le tour de force de rapprocher en son temps le jazz du fascisme – les négros sont des fachos, il fallait l'oser celle-là, non ? – pensée lourdement teutonne qui établit une hiérarchie de fer entre les styles de musique que reprennent bien souvent, à leur corps défendant, des amateurs de rock qui n'assument pas leur goût jusqu'au bout. 

    Tout en haut, au sommet, il y aurait la musique classique, devenue savante, qui sacraliserait l'oeuvre et dont l'essence se trouverait dans la partition, indépendamment de son exécution, toujours relative. En dessous, il y aurait le jazz, qui célébrerait l'instrument, reposant essentiellement sur l'interprétation et, comble de l'horreur pour un Allemand obsédé de contrôle, sur l'improvisation. Tout en bas, en dessous de tout pourrait-on dire, se trouverait le rock, qui magnifierait quant à lui le simple moment, l'instant vécu, à travers le morceau – le single, cet objet pop absolu – que l'on se procurerait uniquement pour l'agrément, exactement comme n'importe quel autre objet de consommation de la vie quotidienne. La différence entre la pensée de porc farcie d'Adorno et la théorie tarte de cette quiche de Nancy, en dehors du fait d'en être toujours à se demander si la musique populaire est de l'art ou du cochon, est que la première s'entendait à nuire sciemment à la musique des descendants d'esclaves noirs, alors que la seconde s'imagine encore la défendre. Une même condescendance préside pourtant à leur esthétique, dès qu'elle se porte sur une musique qui vient de la rue et non pas du conservatoire, qui consiste à la juger en fonction non pas de ce qu'elle est mais des effets qu'elle provoque, non pas de sa nature mais de la perception que l'on peut en avoir, en termes philosophiques et pesamment universitaires : non pas de son essence mais de ses accidents, non pas de son être mais de sa fonction. 

    Au reste, c'est le travers dans lequel tombe toute l'esthétique analytique dont se réclame notre Nancéien, qui ne se demande plus, depuis belle lurette, ce qu'est l'art, mais quand est-ce qu'il y a de l'art, comment il fonctionne, et ce qu'il communique et ce qu'il permet. Charitables, ces théoriciens venus des mathématiques et de la logique veulent bien accorder quelques exigences de composition interne au rock et plus généralement à toutes les musiques de jeunes qui se dansent, mais cela reste minimal ; le procès en simplicité guette toujours : cette musique de pauvres n'est-elle pas trop pauvre ? Ses rythmes toujours identiques ? Ses accords toujours les mêmes ? Ses arrangements standardisés ? Sa production suivant toujours la mode et le marché ? Qu'ils dénonce cet objet de réjouissance trop facile ou qu'ils tentent de le défendre, celui-ci n'accède jamais à la dignité du chef-d'oeuvre et à la grandeur de l'art majeur : il ne peut plus prétendre à l'émotion en soi mais simplement à la gestion des humeurs – c'est entendu, le rock est bileux, épidermique comme disent les journalistes – et c'est bien connu, Sgt. Pepper's, Exil On Main Street, Velvet Underground & Nico, London Calling, The Queen Is Dead, Loveless ou Blood Sugar Sex Magik n'ont jamais existé. 

    Comment la saucisse et la quiche ne se seraient-elles pas mises d'accord ? La musique des minorités est toujours mineure. La preuve ? Il ne faut aucune initiation pour s'y mettre, le rock on le prend comme ça, à la radio, à la télé, sur le net, il n'y a pas besoin de faire d'études et l'Académie du Rock n'existe pas. Pour Johnny Halliday, peut-être – quoique personnellement je n'ai jamais réussi à m'y mettre – mais pour Can, Sonic Youth, Sebadoh ou Frusciante ? C'est là que Nancy rejoint Francfort, que l'analytique anglo-saxon tourne à l'idéologique allemand, que l'exilé philosophique vire au petit collabo. Auschwitz ne commence pas partout où quelqu'un regarde un abattoir et pense : ce sont seulement des animaux, il débute à chaque fois que l'on écoute une musique et que l'on se dit : ce n'est qu'une culture de masse, ce n'est qu'une sous-culture, impliquant inévitablement qu'il y ait des sous-hommes ne possédant pas assez d'esprit ni d'éducation, sont-ils bêtes, pour s'apercevoir qu'ils sont grossièrement manipulés par une industrie culturelle aux intérêts mercantiles – industrie aux mains de qui, déjà ? 

    Pauvre Adorno, il a passé sa vie à lutter contre le fascisme et il n'a pas vu, pour le coup, le nazi qui était en lui, perpétuant à son insu un apartheid culturel et un racisme de classe affligeants, que reprennent hélas encore de nos jours ceux qui veulent damner le rock comme ceux qui veulent le racheter. Le rock a-t-il vraiment besoin d'être sauvé ? A fortiori par des universitaires de province, habitant par ailleurs des villes réputées pour leurs folles nuits rock ? Le rock n'a rien à attendre d'une reconnaissance philosophique, qu'il n'a jamais réclamée et dont il se contrefout royalement. C'est le sens de la phrase de Rodolphe Burger, philosophe et rockeur, originaire de Colmar – comme quoi, les Allemands n'auront pas l'Alsace et la Lorraine –, modèle de ma jeunesse d'étudiant et de batteur, auteur en France de trois chef-d'oeuvres, Cupid, Far From The Pictures et Meteor Show, et qui disait le rock, je le défends quand on l'attaque, mais sinon, le rock, j'en ai rien à faire. Le rock se défend très bien tout seul. Le seul moyen en revanche de le tirer du bourbier intellectuel dans lequel il a été jeté malgré lui, c'est de lui reconnaître enfin une véritable ontologie, et non pas de lui concéder un moins-être, un être dégradé, quand ce n'est pas du non-être tout court.




Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay



Note de l'auteur : tous les universitaires ne sont pas des idiots comme ce professeur de Nancy, ce sont aussi parfois des plagiaires, telle Anna Trespeuch-Berthelot de Caen, qui reprend l'essentiel de mon Debord et l'ivresse infinie dans son laborieux Debord ou l'ivresse mélancolique - s'inspirant de mon travail jusque dans le titre - et ce, sans me citer une seule fois. D'autres font preuve heureusement de plus de probité intellectuelle, comme Yoann Sarrat de Clermont-Ferrand qui, dans sa monumentale thèse Transgression et littérarité : l’oeuvre de Pierre Guyotat et son influence sur les milieux artistiques et littéraires, poursuit (et dépasse bien souvent) mes réflexions sur l'auteur de Tombeau pour cinq cent mille soldats, en n'oubliant pas, quant à lui, de mentionner l'essai dont elles sont issues, Pierre Guyotat ou le prostitué de Dieu.



mardi 19 janvier 2021

Musique du Diable





        Le rock a sauvé bien des vies, à commencer par la mienne, her life was saved by rock and roll, comme chantait Lou Reed, lui-même sauvé par cette musique démente. La musique du diable serait-elle capable de sauver aussi des âmes ? Ce vacarme d'enfer aurait-il le pouvoir secret de ramener à Dieu ? Johnny Rotten des Sex Pistols se rêvant en antéchrist, AC/DC roulant vers l'enfer, Led Zeppelin versant dans l'occultisme satanique, les Rolling Stones se découvrant des sympathies pour le diable, Robert Johnson – blues-man séminal, influence fondamentale de Keith Richards, de Brian Jones, de Jimmy Page, de Jimi Hendrix et d'Eric Clapton – affirmant avoir signé un pacte avec lui et se voyant déjà, comme Jerry Lee Lewis, finir en enfer en sa compagnie… Tout ça était-il vraiment sérieux ? Ces artistes pensaient-ils réellement que leurs péchés feraient horreur à Dieu ? À peine l'ont-ils plus offensé que les bêtes… Soleil de Satan ? On croit s'élever contre Dieu et c'est encore lui qui nous soutient. 

    Et si le rock était la dernière musique sacrée ? Quelle est la métaphysique du rock ? Personne à ce jour n'a osé ou n'a pu l'écrire. Les rares penseurs qui ont tenté de le faire, philosophes à la traîne, à la peine ou universitaires laborieux, se sont mépris sur cette musique autant que ses pires contempteurs, croyant l'élever à une dignité ontologique au moment même où ils la rabaissaient comme eux à son contexte, à ses supports et à ses effets. Ce qu'est le rock essentiellement leur échappe toujours, à ces assis qui avouent écouter du rock dans le métro, dans leur voiture ou dans leur chambre – pour s'endormir ? Ont-ils connu la sueur, le sang et les larmes d'un local de répétition ? Ont-ils déjà risqué leur vie sur scène ? On peut tout savoir de la boxe, avoir tout lu et tout vu sur le sujet, on ne saisira jamais ce que c'est tant qu'on n'est pas monté sur un ring, pour prendre des coups et en donner, là est la vérité. 

    Le rock, musique de l'insurrection, lié aux années 60 et à ses révoltes urbaines ? Le rock est né dans les années 40 aux États-Unis, il est issu du blues et ce dernier n'a jamais chanté la révolution. Comme mai 68, pur événement, improductif, sans objet ni âge ? Réussissant là où l'action politique échoue nécessairement ? Comme si le rock n'avait pas créé d'oeuvres et qu'il fallait, décidément, oublier ses racines noires. Communisme intégré ? Utopie réalisée ? Les rockeurs ont-ils un jour tourné le dos à l'économie libérale, refusant cachets, droits d'auteurs, limousines, suites d'hôtels et jets privés ? En 68, le rock embourgeoisé s'étirait en guimauve psyché et il aura fallu attendre dix ans pour que les punks, renonçant au passage à toute utopie politique, lui redonnent toute sa vigueur initiale. Humanisation de l'électricité ? Électrification de l'humain ? Jouissance du solo de guitare, qui redonne à la conscience l'impression de se rendre maîtresse de l'électricité, cette matière étrangère qui dans les conditions modernes de production l'aliène quotidiennement ? Comme si l'invention de la guitare électrique expliquait quoi que ce soit et un son pouvait à lui seul définir le rock. De quoi jouait Little Richard, au fait ? Et quel était l'instrument de Jerry Lee Lewis ? Johnny Cash faisait du rock avec une guitare acoustique et Alan Vega, de Suicide, sait très bien se passer de l'électrique – et ce sont peut-être les plus grands rockeurs de la terre –, quant aux solos de guitare, visiblement très appréciés de ces universitaires, probables compétiteurs attardés d'air-guitar devant leur miroir, le punk et le grunge les ont toujours rejetés, et avec eux toute la merde prog-rock, comme symboles absolus du narcissisme masturbatoire. Hendrix lui-même ne soutenait-il pas qu'il fallait pendre haut et court tout soliste qui refusait de prendre la rythmique ? Keith Richards n'a jamais entamé un seul solo et Lou Reed, imaginant Dieu lui apparaître et lui demander ce qu'il veut être, président de la république, politicien ou avocat, de répondre simplement guitariste rythmique – de même que Malcom Young est deux fois plus important qu'Angus. 

    Sacraliser un instrument a toujours été le meilleur moyen, non pas de passer à côté d'un genre musical, mais de manquer l'esprit de la musique en soi, erreur impardonnable de la part de théoriciens de l'art, esthètes revendiqués du rock, qui continuent à confondre expression et performance, création et production, poésie et technique, partageant avec les groupes de hard-rock et de rock progressif qu'ils n'assument qu'à moitié – les écoutant sûrement en cachette –, un goût prononcé pour les solos de guitare aussi interminables qu'obligés, ainsi qu'un penchant encore plus inavouable pour les coupés-sport et les blondes à gros seins qui généralement l'accompagne.



Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay



mardi 12 janvier 2021

Personnal Jesus




        Quelle est la vérité de l'héroïne ? Du malheur de ne pouvoir se sauver, de ne pouvoir sauver les autres, de la souffrance de ne pas arriver à consacrer son unique existence à ça, l'héroïne est le meilleur remède synthétique. Je ne connais aucune autre drogue aussi efficace pour supprimer tout sentiment de culpabilité, contrairement à l'alcool, au haschich ou à la cocaïne qui peuvent l'exacerber. J'ai vu beaucoup de personnes avoir le haschisch parano, le vin triste ou l'alcool mauvais, la cocaïne conne – c'est même une règle en la matière –, je n'ai jamais vu de drogués avoir l'héroïne agressive ou seulement mélancolique. Quand on en prend, comme le chante Lou Reed dans l'une des chansons les plus connues du Velvet Underground, on se sent tout simplement comme le fils de Jésus et plus aucun démon ne peut avoir d'emprise. Le leurre est total, évidemment, aucune rédemption ne peut se trouver au bout de l'aiguille, et le toxico découvre assez vite – quoique souvent trop tard – ce qu'il en coûte de prendre les vessies du porc pour les lanternes du saint : de confondre humiliation et humilité, destruction de l'âme et lutte contre l'ego, anesthésie chimique et paix de l'âme : le petit enfer de l'égoïsme avec le paradis infini de l'amour. Parvenu aux limites physiques et morales de la dépendance, il ne reste plus au drogué, surtout s'il est artiste, qu'une ultime illusion, celle d'identifier son goût du suicide lent à un sens du sacrifice, son statut de star à un destin de martyr. Je me tue pour vous, finit-il par se persuader, restez-là, j'y vais à votre place. Le plus triste est qu'il y a toujours un public pour y croire, il est mort pour le rock, a-t-on pu entendre à l'annonce des décès de Jimi Hendrix, de Jim Morrison ou de Kurt Cobain, sous-entendu il est mort pour notre passion, il est mort à cause de nous, de la bouche de ceux qui n'avaient sans doute jamais risqué un seul instant de leur vie. 

    De fait, nombreux sont les rockeurs accros qui se mettent à prendre des poses christiques, en chansons, en photos ou en vidéos – même le sardonique Cobain, barbe et cheveux longs en apparats, a donné dans le registre –, comme Lennon, qui après avoir déclaré que les Beatles étaient plus connus que le Christ a fini, lui aussi barbu et chevelu, par en assumer le message – pressentant qu'on le tuerait pour ça ? –, comme Lou Reed qui a mis en scène Le cimetière de voitures de Fernando Arrabal et comme Alain Bashung en France qui l'a interprété pour la télévision, pièce qui reprend ni plus ni moins, dans un décor post-apocalyptique, l'histoire de Jésus – Bashung qui vient d'adapter de la Bible le Cantique des cantiques en duo avec Chloé Mons –, comme Daniel Darc, tatoué de croix, qui reprend sur son dernier album le Psaume 23, comme John Frusciante, christique au possible en live au Slane Castle – et qui a posé pour un magazine habillé en Jésus, le bois de la guitare sur l'épaule comme on porte une croix. 

    Le rock serait-il vraiment la musique du diable ? Personne n'est plus catholique que le diable, prétend Baudelaire. Et si c'était une ruse suprême du Saint-Esprit ? Jesus-Christ Superstar… Difficile, dans le monde des idoles, d'échapper à son modèle, a fortiori de le dépasser. La beauté sauvera le monde, répètent incantatoires les critiques et les esthètes, désemparés qu'ils restent face à la question du Mal, tronquant presque toujours la citation, oubliant systématiquement le nom de son auteur et le roman dont elle est tirée : cela vient de L'idiot de Dostoïevski et c'est assurément de la beauté du Christ dont il s'agit. Comment s'en étonner ? Les journalistes sont la plupart du temps incultes spirituellement et l'industrie musicale qu'ils promeuvent, presque aussi cynique et cupide que celle de l'armement, ne veut pas entendre parler d'un Dieu né pauvre et condamné à mort, prédisant un échec commercial à tout artiste qui oserait aborder un sujet aussi épineux. 

    Johnny Cash, dans sa biographie, rappelle à quel point sa profession de foi lui avait été reprochée en Amérique, lui qui a sorti il y a trois ans, un an avant sa mort, une sublime reprise de Personnal Jesus de Depeche Mode – avec John Frusciante à la guitare – et en France, son plus grand fan, Daniel Darc, doit faire face aux mêmes préjugés, aux embarras et aux malentendus pour son album Crève-Coeur et la chanson Je me souviens, je me rappelle qui parle d'une croix trop lourde à porter, s'apercevant que les journalistes qu'il rencontre parlent beaucoup de Dieu mais qu'il n'en reste souvent pas grand-chose dans leurs articles, étant tous athées ou agnostiques, et s'ils ne le sont pas, leurs rédacteurs en chef l'étant, aucun ne voulant donner l'impression de vouloir suivre une voie spirituelle autre que celle du Dalaï Lama. Il n'en va pas autrement pour les interviews de John Frusciante, où ses propos sur les causes spirituelles de son inspiration musicale, dont il ne se sent nullement l'initiateur principal ni le propriétaire exclusif – se percevant lui-même comme un simple médium traversé par des forces qui le dépassent –, sont fréquemment éludés, relégués au second plan ou en fin d'articles par des journalistes préférant parler guitares, amplis et pédales d'effets, de tout ce que leur lectorat peut matériellement se procurer, donnant ainsi sans faillir la mesure de leur compétence. La musique est le visage de Dieu, se sentait pourtant obligé d'écrire, dès le début des Red Hot, John Frusciante dans une lettre ouverte à ses fans, et Daniel Darc aujourd'hui de se justifier, je ne vois pas pourquoi j'aurais dû taire une parole qui m'a sauvé.




Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay



mardi 5 janvier 2021

Welcome Back Johnny




        Ne nous restait-il que cela, pour nous arracher à la banalité du quotidien et atteindre l'idéal – maintenant qu'il n'y avait plus de grandes guerres ni de révolutions, d'aventures ou de découvertes – qu'à adorer des idoles et à prendre de la drogue ? À adorer des idoles qui prennent de la drogue ? À ériger des temples-tombeaux où célébrer, lors de messes noires sonores, la mémoire d'idoles décédées d'overdose ? Faudrait-il adorer la mort ? On n'a pas attendu Guy Debord pour apprendre, avec la Bible, que toutes les idoles sont fausses et qu'elles ne peuvent rien pour nous : ce ne sont que des images qui, comme toute image, portent en elles le pouvoir de perdre celui qui s'y abîme. Terrible ironie de l'idolâtrie : nous croyons vivre à travers nos idoles, et ce sont elles qui vivent à nos dépends, vampires nocturnes de nos rêves suçant le sang vif de nos existences réelles, nous dépossédant, dans l'ombre, de tout ce qui fait de nous des fils de la lumière : force, audace, courage, amour, et le plus précieux : le don de la louange. 

    N'aurais-je vécu moi-même que de clichés ? Basculant dans la pire des caricatures au moment où je croyais me libérer, échangeant une trinité contre une autre : Père, Fils et Saint-Esprit contre sex, drugs & rock'n'roll, un Dieu vivant contre des idoles mortifères, le paradis contre l'enfer, la vérité contre le mensonge ? Aurais-je troqué la vie elle-même contre la mort ? La rock'n'roll attitude… Merde, il n'y avait rien d'autre qu'une attitude à avoir ? Se défoncer et se rendre sourd, tu parles d'une aventure. Comment les idoles auraient-elles pu rester dupes de cette comédie ? N'étaient-elles pas les mieux placées pour prendre toute la mesure de l'imposture ? Cette mauvaise conscience étant à l'origine même de leur consommation excessive d'héroïne ? Star internationale ou gloire locale, musicien mainstream ou underground, légende vivante ou artiste maudit, que leurs noms soient Keith Richards ou Richard Hell, tous finissent par réaliser qu'ils ne sont ni des dieux ni des saints, loin s'en faut, et que l'adoration dont ils font l'objet a été obtenue en signant un pacte avec le diable. Partout où le cirque rock'n'roll bat son plein, la forfaiture faustienne se révèle : que l'on se prête au jeu de l'idolâtrie et l'on perd aussitôt son âme, quels que soient le succès et la fortune rencontrés. 

    Dans quelle mesure l'idole contemporaine que l'on nomme rock-star se fait-elle la complice de cette escroquerie ? Jusqu'où son public accepte-t-il de se laisser berner ? The Great Rock'n'Roll Swindle… Les masques tombés, le vide ontologique abyssal de leurs relations ne tarde pas à se dévoiler et une étrange pulsion de mort les saisit l'un comme l'autre, la première rêvant de coma artificiel, d'overdose et de suicide, le second d'expiation, de sacrifice et de mise à mort. Lou Reed, très malin, aura vite compris la situation, ils veulent me voir crever sur scène. John Lennon, défendant un Mick Jagger que journalistes et anciens fans descendent, qu'est-ce qu'ils demandent à ce type, qu'il se tue sur scène ? Est-ce qu'ils veulent que moi et Yoko on se tue sur scène ? Qu'est-ce qui ferait plaisir à ces petites merdes ? On ne pourra pas dire que Mark Chapman, l'homme qui abattra l'ex-Beatles de cinq balles de revolver en bas de chez lui, aura donné tort à sa paranoïa clairvoyante ; parlant d'un journaliste-fan comme de son futur assassin : Ce type est le genre de personne qui était amoureux de toi et qui te déteste maintenant – un amoureux éconduit. Je ne connais même pas ce trou du cul, mais il poursuivait une illusion, il a cessé de l'aimer et maintenant il hait une autre illusion. Le petit monde du rock ne compte plus, sur scène ou en coulisses, ses agressions verbales et physiques, ses menaces de mort et ses tentatives de meurtre. 

    Pourquoi en vouloir à ce point aux stars et désirer si intensément leur nuire ? On pardonne difficilement aux idoles de n'être que des idoles. Inutile de vouloir les brûler, elles s'y emploient très bien par elles-mêmes. Certaines n'hésitent pas d'ailleurs à mettre en scène leur autodestruction, comme un Lou Reed faisant semblant de se piquer sur scène – de quoi vient-il après se plaindre ? – ou comme un Kurt Cobain, posant pour les photographes le canon d'un fusil sous la tête, doigt sur la gâchette. À propos du chanteur de Nirvana, William Burroughs – ce vieux salopard mort à quatre vingt-trois-ans et non pas à vingt-sept comme quelques uns de ses admirateurs – a dit de lui après une unique rencontre, quelque chose ne va pas avec ce garçon, il ne fronce pas les sourcils pour la bonne raison. Que voulait-il dire par là ? L'interprète de I hate myself & i want to die s'était-il trompé de colère ? S'était-il mépris sur sa malédiction ? 

    Juste avant que sa maison ne soit entièrement détruite par le feu, brûlant ses cahiers de chansons et ses démos, John Frusciante a accepté de se laisser filmer chez lui par une équipe de télévision hollandaise, les cheveux longs et le teint cadavérique, le visage émacié et le corps décharné, la chemise trop grande cachant à peine les scarifications de ses avant-bras, les mains grêles et les ongles noircis de sang, fantôme de lui-même s'exprimant d'une voix d'outre-tombe sur les raisons qui l'avaient poussé à quitter les Red Hot, sur les esprits qui le hantaient quand il enregistrait avec eux et sur son refus de devenir une rock star et qui, devant la sollicitude inquiète de son interlocuteur, prétendra ne jamais avoir eu peur de la mort, finissant par s'allonger sur le sol – entre deux chansons, ou deux fixes ? – gisant, comme pour mieux l'attendre devant la caméra. Il n'y a rien d'extraordinaire, hélas, à vouloir se détruire, mais pourquoi vouloir à tout prix le montrer aux autres ? Pourquoi une rock star éprouve-t-elle le besoin de prendre ainsi ses fans à témoin ? Si ce n'est pour leur dire, regardez, je ne peux rien pour vous, vous ne pouvez plus rien pour moi, autrement dit reprendre mot pour mot, comme en témoigne la sourate 14 du Coran, le message de Satan en personne.



Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay



mardi 29 décembre 2020

Jack Frusciante a largué le groupe




        Je ne compte plus le nombre de fois où j'ai rêvé que je jouais avec John Frusciante, toutes les chansons que nous avons composées ensemble – magnifiques, bien-sûr – dont au réveil me revenaient des bribes de ponts ou de refrains… Comment cet artiste n'aurait-il pas eu toute mon admiration, et plus encore ? Blood Sugar Sex Magik, dont il a composé plus de 60% de la musique, a changé ma vie quand il est sorti, et son premier album solo paru trois ans plus tard, Niandra Lades and Usually Just A T-shirt – dont il a écrit, joué et interprété tous les morceaux – a bouleversé à jamais ma vision de la création, demeurant pour moi un idéal artistique poursuivi jusque dans l'écriture. Dire que toutes ces chansons ont été composées par Frusciante en l'espace de deux mois, durant l'enregistrement du cinquième album des Red Hot, entre mai et juin de la même année. Comment peut-on transmettre autant de pulsions vitales et d'énergie sexuelle, la force même de la création, dans une œuvre unique, tel que Blood Sugar Sex Magik ? Comment réussit-on à mettre le monde entier dans un album, la vie elle-même dans une chanson, avec toute sa beauté tragique, en seulement quelques notes – jouées sans accords –, comme celles qui ouvrent le As can Be du Niandra Lades 

    Je me rappelle du choc esthétique que j'ai ressenti en voyant Frusciante, non pas la première fois à l'Élysée-Montmartre durant la tournée Mother's Milk, mais au festival Pinkpop en Hollande ; d'une beauté et d'une aisance insolentes, il livrait une performance aussi impressionnante que les autres membres du groupe, lorsque seul à la guitare, entre deux morceaux, il s'est mis à entonner le refrain de Tiny Dancer d'Elton John ; la reprise durait tout juste une minute, mais ça a suffi à me marquer à vie. On pouvait donc jouer et chanter comme ça ? Désormais c'était lui mon héros, bien plus que Flea ou Chad – pourtant redoutable batteur celui-là, que j'ai tant cherché à imiter –, c'est sur ce gamin de vingt ans à la guitare que j'ai parié. Les Red Hot n'étaient pas les Beatles ni les Stones, Frusciante n'était pas Hendrix c'est sûr, mais quel mérite y a-t-il à admirer des groupes séparés ou des artistes disparus depuis longtemps, enterrés morts ou vifs par les médias et le public, éviscérés, décérébrés et momifiés pour le pathétique Rock'n'Roll Hall of Fame, ce musée Grévin des stars du rock ? Sur quoi misaient mes potes à la même époque ? New Model Army, Lords of the New Church, The Cult… Que des trucs qui sentaient le cul et la vieille chaussette ; pour les plus audacieux, Happy Mondays et Stone Roses, le grand gloubi-boulga. 

    Il ne fallait pas compter sur les journalistes français pour découvrir les Red Hot, qu'ils ont toujours pris de haut, les trouvant trop vulgaires à leur goût et pas assez politically correct, passant à côté du Blood Sugar Sex Magik, comme ils se révéleraient incapables de dire ce ce que vaudrait exactement le Niandra Lades quand il sortirait. Embarrassés, ils ont invoqué l'héroïne, la déchéance physique et morale d'un ancien guitariste célèbre qui avait plongé dans la dépendance, la misère et la solitude pour tenter d'expliquer cette musique dissonante au chant à demi hurlé, ce qui était la plus belle des âneries. John Frusciante, au moment d'enregistrer sur quatre pistes dans sa salle de bain toutes les chansons de Niandra Lades, en même temps que la plupart des morceaux du disque suivant, Smile from the Streets You Hold, vivait la période la plus intense de sa vie ; il mettait en boîte avec ses meilleurs amis, Anthony, Flea et Chad, dans un manoir de Laurel Canyon sur les auteurs de Los Angeles, un album qui deviendrait l'un des meilleurs des années 90 ; il était amoureux et il n'avait pas encore touché au moindre gramme d'héroïne – même si on l'entend distinctement fumer de l'herbe au shoobang pendant l'intro de Enter a Uh, morceau grandiose du deuxième album qui dure huit minutes et qu'aucun de mes amis ne peut écouter jusqu'au bout, pas même Marc. 

    Depuis quand la drogue explique-t-elle quoi que ce soit ? Il est vrai que de ce côté-là, après avoir abandonné les Red Hot, Frusciante est allé aussi loin qu'il était allé en musique : à l'extrême limite, au-delà de laquelle on ne revient pas. Johnny Deep, en bon vampire humant le sang frais et un sacrifice dont il a toujours su se tenir à distance, viendra avec un ami le filmer dans sa maison de Los Angeles, où il a vécu dans des conditions sordides, au milieu des peintures, des graffitis, des détritus et de ses propres excréments. Un clip, réalisé il y a dix ans et resté inédit, vient de faire son apparition sur le net, il accompagne Life's A Bath, l'une de ses plus belles chansons – la préférée d'Assia –, les images sont insoutenables. On y voit Frusciante, au milieu d'ordures, défaire ses pansements et gratter ses croûtes, tel un Job de la défonce, pour trouver une veine dans laquelle se piquer. Johnny n'a jamais su se piquer, dira plus tard Anthony Keidis, en connaisseur, dans son autobiographie, Scar Tissue, sortie l'année dernière, révélant qu'il redoutait à cette époque que Frusciante ne soit atteint de la gangrène et ne soit amputé d'un bras – comme Harry, le personnage de Requiem for a dream de Hubert Selby Jr. –, lui interdisant à jamais de rejouer de la guitare. Quatre années après avoir quitté les Red Hot Chili Peppers, Frusciante n'est plus qu'un squelette ambulant qui a perdu la plupart de ses dents, et son meilleur ami, River Phoenix, est mort d'overdose. La sortie de son deuxième album solo, Smile From the Streets You Hold, aujourd'hui considéré aussi inécoutable qu'introuvable – et que j'aime autant que le premier – n'était destinée selon le propre aveu de Frusciante qu'à régler ses dettes auprès de dealers qui le menaçaient de mort, ces derniers ne pouvant lui casser, comme pour Chet Baker, des dents qu'il n'avait plus.




Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay



mardi 22 décembre 2020

Pèlerins de Tanger




        Assia et moi avons quitté Essaouira pour Tanger, au bout de trois jours seulement. Fuir serait plus approprié. Pas plus elle que moi n'avons aimé celle que l'on appelait autrefois Mogador, ville surfaite à la bohème de pacotille, avec ses ruelles remplies de boutiques de souvenirs et sa plage vidée de plaisanciers ; nous n'avons pas su goûter les charmes du Saint Malo du sud-ouest marocain, son eau glaciale, ses courants retors, son vent froid et ses rafales de sable. Le Guide du Routard vendait pourtant ses attraits, le passé glorieux, le cosmopolitisme, les figures emblématiques qui y avaient séjourné ; pensez donc : Orson Wells, Cat Stevens, Jimi Hendrix et Matthieu Chédid. Matthieu qui ? Que faut-il avoir entre les oreilles pour placer dans le même paragraphe un génie du cinéma, deux immenses musiciens et M., cet écouillé coiffé comme un chat mouillé – mélange grotesque de Wolverine d'opérette et de Klaus Nomi de parodie – pompeur éhonté de talents qui n'a jamais rien su créer de lui-même ? De l'eau salée ? Du vent ? Du sable ? De la merde des égouts d'Essaouira ? Voilà le nouveau tourisme : le pèlerinage laïque. On ne se rend plus dans des lieux saints, à la recherche de destins hors du commun qui ont changé la face de l'humanité, mais sur les traces de célébrités des arts et de la mode qui ont façonné l'époque. Encore à Tanger, le Routard a essayé de nous refaire le coup, quand on songe à tous ceux qui y ont vécu : Delacroix, Matisse, Paul Morand, Tennessee Williams, Samuel Beckett, Paul Bowles, Jean Genet, Francis Bacon, Brian Jones, Yves Saint-Laurent, Jean-Louis Scherrer… Jean-Louis Scherrer qui a tant fait, c'est vrai, pour l'humanité parisienne. Assia n'y échappe pas, notre hôtel est juste à côté de celui où vécut William Burroughs, elle a absolument voulu me prendre en photo devant. J'ai accepté de mauvaise grâce, me persuadant qu'elle me voyait ainsi, peut-être, comme un écrivain. Je suis passé devant hier soir ; un junkie, le garrot dénoué au bras, flageolant sur ses jambes pliées, menaçait de tomber tête la première sur le bitume. Pouvait-on rendre un meilleur hommage à l'auteur du Festin nu ? À chacun ses pèlerins. 

    On a dit de Burroughs qu'il a été de son vivant une rock star pour les rocks stars, nombreux étant les musiciens qui ont cherché à collaborer avec lui ou à lui rendre hommage, parfois avec autant de classe que le junkie que j'ai croisé hier soir. Là aussi la liste est longue : Frank Zappa, Mick Jagger, Jimmy Page, David Bowie, Deborah Harry, Patti Smith, Joe Strummer, Tom Waits, Kurt Cobain… John Frusciante, lui aussi, n'a longtemps juré que par lui, le citant à longueur d'interviews, poussant l'idolâtrie jusqu'à devenir junkie comme lui. À moins qu'il ne se soit identifié au premier guitariste des Red Hot Chili Peppers, Hillel Slovak, mort d'overdose et qu'il a remplacé dans le groupe, à l'âge de dix-huit ans seulement ? Ou à Chet Baker que Flea, bassiste du groupe, connaissait personnellement, apparaissant à ses côtés dans le très beau film de Bruce Weber, Let's get lost ? Ou aux idoles de son enfance et de son adolescence, qu'ont été Hendrix, Bowie, Iggy Pop et Lou Reed ? Sans même parler de Syd Barrett, Brian Jones, Keith Moon, Bon Scott, Sid Vicious… Là encore, la liste est longue et non-exhaustive. Qu'est-ce qui pousse un musicien reconnu à quitter son statut de demi-dieu, ayant le monde à ses pieds, pour celui de loque ruinée, toujours prête à suffoquer d'overdose ou à s'étouffer dans son vomi ? C'est quoi le problème, au juste ? La musique ou le succès ? L'inspiration ou la reconnaissance ? Dans l'addiction, quelle est la part de l'expérimentation et celle de l'identification ? Après tout, les rock stars ne faisaient elles-mêmes que reprendre la voie – ou l'impasse – qu'avaient pris avant elles les jazzmen, tous plus ou moins junkies comme Dexter Gordon, Lester Young, Charlie Parker, John Coltrane, Elvin Jones, Ornette Coleman, et avec eux beaucoup de la beat generation. En ce sens, Burroughs représente à leurs yeux à tous, au royaume des paradis artificiels, Dieu le père. 

    William Burroughs serait-il responsable de l'égarement et de la perdition de générations entières de musiciens, comme Bukowski serait coupable d'avoir précipité des cohortes d'écrivains dans les stérilités et les abrutissements de l'alcool ? Ce serait lui accorder, pour le coup, un pouvoir réellement surhumain. Suffit-il de prendre de la drogue pour connaître les éclairs du génie ? Non à l'évidence, pas plus que la toxicomanie n'est la rançon nécessaire de la gloire. La plupart des junkies ne font pas œuvre et l'on a connu des musicos toxicos, pourtant géniaux, ne pas connaître de succès autre que d'estime, comme Dee Dee Ramone, Johnny Thunders, Richard Hell – autres idoles absolues de John Frusciante –, modèles dont en France seul Daniel Darc, l'ancien chanteur de Taxi Girl, s'est montré digne – et non pas Téléphone ou Trust –, prétendant avoir toujours rêvé d'être un guitariste junkie, échouant dans la première de ses vocations, parvenant à un meilleur résultat pour la seconde. Peut-on revenir des enfers de la drogue, n'y passer qu'une saison, et recouvrer les mystères de la grâce ? Darc comme Frusciante semblent le prouver, le premier venant de sortir un album magnifique intitulé Crève-coeur, le second réussissant l'exploit de sortir au même moment six albums solos en six mois, après avoir rejoint à nouveau les Red Hot Chili Peppers et leur apportant, avec Californication et By the way, leurs plus grands hits. Des retours en grâce, celui de John Frusciante est le plus spectaculaire, pour ne pas dire miraculeux. Il n'y a que pour lui que je me sentirais capable de me faire pèlerin. Fan définitif, je rêve toujours de le rencontrer, je me vois partir pour Los Angeles à cette fin, ou le croisant ici, à l'hôtel de Burroughs auquel il serait descendu, suivant lui-même peut-être, à travers le monde, les pas de son idole.



Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay



mardi 15 décembre 2020

À Fès, fais-toi Soufi




        Un homme en blanc, turban sur la tête et barbe en éventail, les yeux ronds et le nez aquilin, s'approche de moi et m'observe sans dire un mot. Je lui souris, il me sourit, je retourne à mes pensées qu'inspire la beauté de l'architecture et de la décoration de la mosquée Qaraouiyyîn, jalousant en secret Assia qui, elle, peut en admirer le cœur. Se posera-t-elle la question de Dieu ? Formulera-t-elle une sorte de prière ? Que pourra-t-elle bien demander ? À moins que le voile et le cantonnement ne produisent sur elle tout l'effet contraire. L'homme s'approche un peu plus et rompt le premier le silence que nous respections. Les motifs que tu admires ont été faits par des artisans religieux, c'est une confrérie très importante ici, dont l'histoire remonte au Moyen-âge, un peu comme les compagnons en France, à la différence près que son pouvoir était considérable ; elle s'occupait de tout, d'éducation, de formation, de sécurité sociale, de police, c'était en quelque sorte le maillage de la société à Fès, sur laquelle tout reposait et dont les membres les plus éminents étaient comparés à des saints. Aucun pouvoir en place ne pouvait tenir sans leur soutien. Je te remercie pour l'historique, mais comment tu as su que j'étais Français ? Oh je t'ai entendu parler tout à l'heure avec ton amie. Tu aimerais entrer, n'est-ce pas ? J'avoue. Fais-toi musulman, sourit-il, soufi de préférence. Tu es toi-même soufi ? Oui, depuis vingt ans maintenant. Comme les derviches-tourneurs ? Il y a plusieurs branches dans le soufisme, le tronc étant l'Islam, mais c'est ça, cela demande une initiation, des rites où la musique et la danse ont leur importance, afin de pouvoir trouver la voie intérieure, débarrassée de l'ego, qui mène à l'amour et à la contemplation de Dieu. Dans le soufisme, Dieu, l'amour et la poésie ne se distinguent pas. Tu vois les motifs de la mosquée ? Il n'y a que la géométrie qui peut exprimer l'inexprimable, à savoir l'infini, l'image étant bien trop limitée. Ses phrases me plongent dans des abîmes de réflexions, par rapport à nos sociétés de représentations et d'idoles. Le divin, l'amour et la création qui ne font qu'un, n'est-ce pas la révélation de Venise, le mantra que je me répète quand je viens à douter de tout ? Le Bien, le Bon et le Beau enfin retrouvés ? Avec la transe, qu'ai-je cherché d'autre en musique ? Je connais un peu le soufisme, depuis la Turquie et la confrérie Mawlawiya, à laquelle appartiennent les fameux derviches-tourneurs, j'ai un peu étudié la chose et j'ai lu Ibn Arabi, ce penseur génial si méconnu de l'Occident, surnommé le fils de Platon et sans lequel Dante n'aurait jamais pu concevoir sa Divine comédie. J'ose la question, tu connais Ibn Arabi ? Mon interlocuteur sourit de plus belle, il ferme les yeux, si je connais Muhyi-d-dîn Ibn 'Arabi ? Le soufisme, c'est lui, c'est notre maître à tous, après Dieu, bien entendu. C'est à Fès, en 1196, que Ibn 'Arabi a eu la révélation du sceau de la sainteté, Mahomet l'ayant réveillé dans la nuit pour lui remettre les gemmes de la sagesse. La sagesse est une pierre unique, seule sa forme qui représente la tradition diffère, selon qu'elle est remise à Abraham, à Jésus ou à Mahomet. Toi, l'as-tu lu ? Un peu. 

    Il voit Assia revenir, retirant le voile qu'une femme lui avait prêté. Sais-tu que Ibn 'Arabi a été initié spirituellement par des femmes ? La meilleure amie de sa mère, Fâtima de Cordoue, et Shams Umm Al-Fuqarâ, de Marchena, qu'il a toujours considérées comme ses mères spirituelles, sans parler de sa propre femme, Maryam bint 'Abdun, qui représentait pour lui l'idéal de la vie spirituelle, et bien sûr la jeune Nizhâm, Harmonie en français, qui fut sa plus grande inspiratrice. Il faut savoir que Ibn Arabi a écrit plus de huit cent quarante livres ; aucun penseur, à la fois métaphysicien, juriste et poète n'a composé une œuvre aussi considérable, pas même en Occident. D'un signe de la tête, il salue poliment Assia, qui n'ose interrompre la conversation, tu connais Le maître d'amour ? C'est traduit en français, mais si tu aimes voyager, comme je le crois, alors tu dois absolument lire Le dévoilement des effets du voyage. Dieu est un océan, il faut choisir le bon bateau. Je vais te raconter une anecdote, ce matin j'étais au cimetière avec mes enfants et mon beau-père pour nous recueillir sur la tombe d'un Saint. À la fin de la prière, j'ai entendu le Saint dire Inch'Allah. Un peu plus tard, j'ai demandé à mes enfants s'ils avaient entendu la réponse du Saint, ils m'ont dit que oui, le beau-père, non. Il sourit, s'incline et repart, levant le doigt, fais des recherches sur internet sur Les Noms Divins, j'ai signé la préface d'un gros livre sur le sujet. Je le regarde s'éloigner et disparaître. J'ai l'impression que le retour d'Assia l'a fait fuir. N'a-t-il pas attendu qu'elle soit entrée dans la mosquée pour venir me parler ? Les soufis accordent pourtant une place centrale à la femme, figure privilégiée de théophanie. Mépris ? Respect infini ? J'ai oublié de lui parler de René Guénon ; j'aurais voulu lui poser des questions sur les Gens du Blâme, cette étrange confrérie soufie dont les membres passent leur vie à essayer de passer pour ce qu'ils ne sont pas, cachant le bien qu'ils font et ne dissimulant rien du mal qu'ils pourraient faire. Chercher à faire le bien tout en voulant passant pour un salaud, n'est-ce pas là un sommet d'humilité ? N'est-ce pas cela, au fond, qu'a cherché toute sa vie Céline ? Se surnommant lui-même le mandarin de l'opprobre ? La trahison, décidément, est une affaire sérieuse. 




Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay



mardi 8 décembre 2020

Les Piétons




        Revoir Philippe ici, en plein Rif, à des milliers de kilomètres de Paris, me fait quelque chose. Pur hasard ? Comment s'en convaincre ? Je crois de plus en plus à la providence ; c'est comme Bertrand sur le pont Charles à Prague, ou Marc sur le Pont Saint-Michel à Paris ; en pleine fête de la musique, on avait réussi à se rentrer dedans, au milieu de dizaines de milliers de personnes ; on se serait donné rendez-vous on ne se serait pas retrouvé ; j'avais perdu tout contact avec lui, c'était juste avant que Nina ne soit virée du groupe et qu'il ne la remplace au chant ; nos retrouvailles c'était une chance sur des millions. Était-elle vraie cette histoire qu'il m'avait racontée à propos de Philippe et qui était censée expliquer son exil à l'étranger ? Une sale affaire, baston ou règlement de comptes on ne savait pas trop, ce qui était sûr c'est qu'un mec était resté sur le carreau, Philippe avait dû se faire oublier pendant quelques temps ; fini de faire l'acteur, de la figuration ou de la pub, du théâtre porno sur Paname, il avait ramassé quelques affaires et s'était envolé pour une destination inconnue. Je me garde bien de lui poser des questions, surtout devant Assia qui s'amuse de l'amitié retrouvée. Avec lui, ce sont des pans entiers d'une vie passée qui réapparaissent, ceux des années Piétons, rue des Lombards, le bar interlope où se retrouvaient les petites frappes, les maquereaux de peu d'envergure, les putes du coin, les entraîneuses des autres bars, les lesbiennes tatouées, les artistes en tout genre, comme Hugo, Yves, Aménophis, Tina, Xaver, Philippe et où je me rendais presque tous les soirs, après les répétitions rue Michel-le-Comte, derrière Beaubourg. C'était avant que le quartier ne soit gagné par le Marais, les homos friqués et les bars à tapas ; j'y buvais une bonne partie de mon argent, laissant des ardoises que je mettais parfois des plombes à rembourser ; je rentrais chez moi à demi-sourd et complètement ivre. Pour les anciens amis comme Pierre, Ben et Patrice que j'emmenais quelquefois dans le bar, ces habitués n'étaient que des ratés, ils n'osaient pas me le dire en face mais je le devinais ; pour moi c'étaient des héros, peut-être les derniers du genre, ils vivaient toujours sur le fil, se mettant sans cesse en danger, souvent à deux doigts de la catastrophe. C'est vrai qu'ils en rataient des choses, ils fuyaient le salariat comme la peste ; ils manquaient des coups de fil, des rendez-vous, des dîners, des concerts, des expos, des spectacles ; c'est difficile de réussir le jour quand on a pris l'habitude de vivre la nuit. Ils vivaient à l'envers de la fausse vie, celle bourgeoise et prévisible qui attendait mes prétendus amis ; que ce soit Pierre ou Patrice, quand je voyais leur peu de passion, la petitesse de leurs sentiments, leur peur du vide, leur trouille de tout perdre, de mourir tout simplement… je trouvais aux amitiés des Piétons davantage de beauté. Je n'étais pas un touriste, j'ai vécu les choses à fond avec ces gars-là. Encore aujourd'hui, je ne me sens pas meilleur qu'eux. J'espère être toujours digne de leur estime. D'une certaine manière, je leur suis resté fidèle jusque dans l'échec. Hugo a sorti un livre, Tina a dansé pour Découflé, Philippe est apparu dans un film ou deux, Xaver a fait des expos… Et moi ? Qu'ai-je réalisé ? Pas un disque de sorti, pas un roman de publié ; ma participation à une revue littéraire ? Un fanzine dont je viens de me faire virer. 

    Quand j'y repense, à ce goût plus que prononcé pour le sabotage systématique de toute forme de réussite… Ça a commencé tôt, déjà au collège, au lycée, renvoyé de tous les bahuts, ensuite les premières piges, les rares places de journaliste, les refus d'écrire certains articles, les dégoûts sélectifs, l'intransigeance butée érigée en valeur suprême, comment aurais-je pu faire carrière ? À bien y réfléchir, les concours, la musique, pas sûr que je n'y aie mis aussi du mien… Il n'y avait pas que les autres qui avaient peur de réussir. La moindre des choses lorsque l'on refuse toutes les valeurs de la société n'est-elle pas d'y échouer du mieux qu'on peut ? De ce côté-là, il faut le reconnaître, j'ai assuré. Nul doute que les anciens amis, avec lesquels je suis fâché, doivent désormais se réjouir de mes échecs présents, qui légitiment a posteriori leurs appels répétés au compromis, la douce invitation au partage de la compromission. Alors, la musique c'est fini ? s'étonne Philippe, plongeant à nouveau le regard au loin, sur Chefchaouen. Il ne faut jamais dire jamais, mais oui, ça semble mort. Dommage, tu savais taper, toi au moins tu cognais. Philippe me rappelle qu'il avait auditionné pour nous, je l'avais oublié, Hugo nous avait lâché avant qu'on ne le vire, étant plus fidèle au zinc du comptoir qu'au liège des studios ; Philippe avait fait la répète la lèvre éclatée, il s'était battu la veille avec des Blacks, il avait chanté avec les points de suture… Ses textes étaient pas mal, je crois me souvenir. Vaguement acteur, vaguement chanteur, vrai bagarreur et authentique baiseur, il sortait avec la plus belle entraîneuse de tout le quartier, une brune d'origine algérienne qui affolait tout le monde. Qu'elle tapine la journée ne rendait pas leur relation facile. Il en était fou amoureux. Elle a disparu un jour, avec un mec plein d'argent sans doute, ça lui a brisé le cœur. Et si c'était ça plutôt, la raison de son brusque départ à l'étranger ? Ça et d'autres ratages accumulés… Pas besoin de tuer un mec pour foutre le camp et vouloir tout recommencer ailleurs.




Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay