mardi 28 janvier 2020

Pars loin l'aventure est infinie - premières pages, suite





    Notre oncle missionnaire, pour mon frère, ma sœur comme pour moi, c'est un peu l'oncle d'Amérique, version Côte d'Ivoire, la fortune en moins ; c'est le seul de la famille qui a fait des études – sept ans à étudier le latin, le grec, la philosophie, la théologie, la liturgie, le chant –, qui est parti après son ordination à l'autre bout du monde – il a traversé le désert en 2 CV pour se rendre au lieu de sa mission – et qui réalise chaque jour des prouesses dans des conditions souvent rocambolesques. Lorsqu'enfants il nous rendait visite, nous lui sautions à trois sur le dos dès qu'il franchissait la porte, il nous prenait dans ses bras, il m'a ainsi fait, accidentellement, une brûlure de cigarette dont je porte encore la cicatrice. Mon père était parti très jeune, bien contre son gré, en Algérie ; dans ses souvenirs il en parle encore comme d'un pays magnifique, malgré la guerre – il ne cesse d'ailleurs de comparer dans ses admirations la nature de la Côte d'Ivoire et celle de l'Algérie, ce qui m'agace –, peut-être était-ce cela qui avait décidé son jeune frère à partir en Afrique à son tour, mais pour des œuvres de paix. Alors que l'un est grand, aux larges épaules, portant la traditionnelle barbe du missionnaire sur un ventre volumineux, et que l'autre est petit et sans carrure, les deux se ressemblent dans le caractère, qui veut volontiers avoir toujours raison et qui hausse facilement le ton, dans le tempérament audacieux qui les a portés à quitter leur campagne natale, leur trou paumé, pour aller tenter leur chance ailleurs, l'un à Paris, l'autre à l'étranger, pour réussir sans le sou, à force de travail obstiné, à parvenir aux buts qu'ils s'étaient fixés. C'est d'ailleurs la plus grande incompréhension de mon père en Côte d'Ivoire, malgré le respect qu'il veut garder pour ses hôtes, et qu'il exprime à nouveau devant Francis : pourquoi les Africains ne travaillent-ils pas davantage pour s'en sortir ? Lui a connu la guerre, les maisons au sol en terre battue sans eau ni électricité, les chiottes au fond du jardin, la toilette faite au puits, même en hiver, il a connu le froid, le pain noir, les tickets de rationnement, le travail aux champs, l'apprentissage, il a travaillé dur pour accéder au confort, au progrès ; il ne parvient pas à saisir qu'on ne veuille pas en faire autant, si ce n'est pour soi au moins pour ses enfants, ce que moi en revanche je comprends mieux. Mon oncle est plus tolérant, s'il se désole aussi qu'ils ne soient pas plus entreprenants, ou qu'ils ne terminent pas ce qu'ils ont entrepris, ou qu'ils sabotent ce qu'ils ont accompli, si lui également condamne leur négligence ou leur désinvolture, il respecte les Ivoiriens tels qu'ils sont, avec leur nonchalance, se gardant surtout de les mettre tous sous le même jugement, l'obsession bourgeoise pour la réussite et la course à l'argent le laissant par ailleurs indifférent.

    La poule est servie et Katio, la jeune cuisinière de mon oncle qui fait également le ménage chez lui, a fait des merveilles avec presque rien, c'est à dire essentiellement des piments et des épices, saveurs que j'ai découvertes en Afrique qui me brûlent les lèvres et la langue sur le moment et le cul le lendemain sur les toilettes ; j'apprends à calmer le feu de la bouche non pas avec de l'eau, qui attise le brasier, mais avec le riz blanc, qui nous est servi tous les jours. Mon oncle nous raconte que pour punir un gamin qui a fait une connerie, certains parents lui mettent du piment dans les yeux, le nez, la bouche et sur le sexe, histoire qu'il retienne bien la leçon, ce qui me paraît d'une barbarie inouïe. J'aime manger, mais j'ai pris en aversion ces repas interminables – restes de traditions normandes solidement ancrées chez mes parents comme chez mon oncle –, où je m'ennuie à mourir sitôt mon plat englouti. Durant le séjour, nous rendons visites à des personnes que mon oncle nous présente et qu'il n'a parfois pas vues depuis longtemps, les tablées durent des heures et je reste accablé. Si je parviens à me sauver avant le dessert ou le café, c'est pour retrouver les animaux ou les insectes de leur jardin, pour flâner au milieu des plantes et des fleurs. Je demande à quitter la table, pour une fois mes parents acceptent que je les laisse sans me demander ce que je vais faire, tu ne t'éloignes pas trop étant la phrase que j'entends le plus souvent ; j'ai envie d'aller aux toilettes mais l'araignée, souveraine, y siège toujours. Je cherche un arbre éloigné, à l'abri des regards et derrière un tronc creux j'ouvre ma braguette pour soulager ma vessie. Quelque chose dans l'enchevêtrement de branches mortes se met à bouger, je lève la tête, mon cœur fait un bond, ma respiration se coupe : un serpent ondule au-dessus moi, descendant un corps qui paraît sans fin. C'est un mamba noir que j'ai dérangé dans son territoire, il ouvre sa gueule et je n'ose bouger. Je sais que les serpents sont sourds, aussi je me mets à crier en direction de mon oncle – tonton il y a serpent ! juste au-dessus de moi ! – plutôt que de tenter la moindre fuite ; Yédo m'a appris que le mamba noir est le serpent le plus rapide du monde, pouvant se déplacer à la vitesse de cinq mètres par seconde. Je crie de plus en plus fort, en prenant garde de faire le moindre geste, j'ose à peine respirer, mon oncle accourt avec Francis, un fusil à la main, celui du grand-père dont il a peur à cause de l'ancienneté et du manque d'entretien, qu'il lui pète un jour à la figure ; il ajuste le canon et tire à deux reprises, le serpent se tord et remonte plus haut dans les branches, mon oncle recharge, tire à nouveau deux coups de chevrotine, le serpent se cambre et se laisse tomber la tête en avant, restant accroché à l'arbre par la queue. Il faut encore un coup de fusil pour qu'il tombe ; lorsqu'il s'écroule dans l'herbe, je réalise que j'ai encore la braguette ouverte. Le mamba n'est pas mort, il rampe vers un sous-bois, mon oncle lui écrase à plusieurs reprises la tête à coup de crosse, il doit s'y reprendre à dix fois avant que le serpent arrêtent de bouger. Francis le ramène en le tenant par la queue et la tête, c'est une belle bête qui mesure au moins trois mètres, il veut en récupérer la peau et la faire sécher, avec les trous de chevrotine dans le corps, ça risque d'être compliqué, plaisante mon oncle, ils sont fiers d'eux et se réjouissent de leur prise, alors que je tremble encore, en refermant mon pantalon. Francis le dépose dans une boîte en fer avec un couvercle au pied de la table ; quand nous terminons le café et qu'il veut récupérer le spécimen, le couvercle est soulevé et la boîte est vide. On le retrouvera, suivant les traces de sang dans l'herbe, dix mètres plus loin, rampant encore.




Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay





mardi 21 janvier 2020

Pars loin l'aventure est infinie - premières pages, suite






    Mon père, mon oncle et Francis sont à l'apéritif quand je rentre à la maison, il n'est pas midi, ils se servent de grands verres de schweppes – soi-disant pour la quinine que la boisson gazeuse contiendrait et qui permettrait de lutter contre la malaria – qu'ils allongent de longues rasades de whisky. Francis est un ami de mon oncle, qui vient en voisin, en Range Rover ; de lui on dit que c'est un baroudeur, il a fait un peu tous les métiers du monde, sur plusieurs continents, souvent aux limites de la légalité : il a cherché de l'or, des diamants, il a fait le guide touristique, il a organisé des randonnées ; en ce moment il construit de fausses cases traditionnelles pour les villages du Club Med. Son amitié avec mon oncle détonne au premier abord, cela fait un peu le prêtre et le bandit, l'homme de foi et le mécréant, mais les deux hommes partagent plus de choses qu'il n'y paraît. Tous deux ont un certain penchant pour le whisky, ils sont forts-en-gueule, ayant le goût de l'aventure, des récits plus ou moins croyables, attenant parfois pour Francis à la mythomanie. On ne parvient pas à savoir, en l'écoutant détailler longtemps ses exploits, s'il est à la recherche sans cesse de nouvelles sensations ou s'il est en fuite. A l'évocation du nom de notre ville, quand il nous a demandé d'où l'on venait, l'émotion l'a pris, sa voix a tremblé et des larmes lui sont venues aux yeux ; il connaît bien, il y a un hôpital pour les enfants handicapés réputé, il a une fille qui y est pour une durée indéterminée. Il avoue qu'il ne supporte pas la vue des gamins pris dans des harnachements de métal et de cuir ressemblant davantage à des instruments de tortures qu'à du matériel orthopédique ; pour lui, aller voir sa fille est toujours une épreuve, il redoute, avec raison, qu'on pense qu'il a l’a abandonnée pour courir le monde.

    Mon père refuse un whisky de plus, avec la chaleur, il supporte mal l'alcool, mon oncle et Francis ne se gênent pas pour se resservir, les verres se remplissent et le ton des voix monte. Mon père fait remarquer à mon oncle qu'au fond il a la belle vie : il a une grande maison, avec véranda, un bassin d'eau vive dans lequel on peut se baigner tous les jours, il a des domestiques pour le ménage, la cuisine et le linge, le soleil toute l'année, tu t'es bien démerdé, heureux comme Dieu au paradis oui, moi qui tiens un bar et qui travaille quinze heures par jour, je n'ai pas ton niveau de vie. Mon oncle ne relève pas, ce qui m'étonne, lui si prompt à l'ouvrir et à répondre à tout. Mon père n'ignore pourtant pas ce qu'implique la vie de missionnaire de son frère cadet, lui aussi ne compte pas ses heures et les tâches quotidiennes sans nombre : deux messes par jour, rédaction des homélies, préparations aux cérémonies, entretiens, baptêmes, confirmations, mariages, confessions, enterrements, sempiternelles palabres à régler – les Africains font discussion de tout –, conflits à désamorcer, conciliations à trouver, retraites, séminaires, conseils paroissiaux, économiques, réunions départementales, rapports parfois compliqués avec la hiérarchie – évêques, cardinaux, avec les autres prêtres ou les diacres, les fidèles laïcs –, en plus des projets propres aux missions : creusage de puits, travaux d'irrigation, défrichage de terrains rendus agraires, électricité, construction de dispensaires, d'écoles, d'églises, en plus de la formation et de la responsabilisation des personnels concernés… Tout cela sept jours sur sept, 365 jours par an, avec des vacances seulement tous les trois ans, pour une espérance de vie de dix ans inférieure aux autres prêtres, avec les maladies inévitables, la malaria que tous contractent, les amibes, les intestins, le foie et les reins souvent touchés – en brousse un prêtre choisit rarement ce qu'il boit et ce qu'il mange – et une fin de vie, sans famille, sans femme ni enfants pour le soutien, dans les maisons de retraites dédiées aux missionnaires en France, pour tout salaire d'une vie consacrée aux autres et aux plus démunis. Mon oncle prend la remarque de mon père à la plaisanterie, whisky aidant, il évoque certains prêtres qui, en effet, mène la belle vie dans de grandes propriétés, avec plusieurs boys et plusieurs femmes à leur service, dont certaines vivent sous leur toit ; des enfants métis naissent, le diocèse doit étouffer plus ou moins le scandale, les prêtes sont envoyés dans les régions d'Afrique les plus difficiles ou reviennent en France.
    
    Francis, ayant tenu un bar il y a longtemps en région parisienne, du moins c'est ce qu'il prétend, demande à mes parents si les affaires ça marche, mes parents éludent, plus ou moins, ça dépend des mois... Ils ne parlent jamais d'argent, ils appréhendent qu'on leur demande leur chiffre d'affaires annuel ou leurs revenus mensuels ; un premier de l'an avec des amis, j'ai vu mes parents, face à un invité indélicat qui leur demandait avec insistance combien ils gagnaient, obtenir au bout d'une heure son abdication ahurie à force de détours et de faux-fuyants. Et toi le grand, qu'est-ce que tu veux faire plus tard, se tourne-t-il vers moi, tu veux reprendre l'affaire de tes parents ? Je ne sais pas quoi répondre, a-t-il eu vent de mes mauvaises notes à l'école, par mon oncle ou mes parents ? Comment sait-il que je ne suis pas doué pour les études ? Je n'aime pas le commerce, je n'aime pas le travail, je n'aime pas travailler, je ne sais que dessiner, écouter de la musique, me branler et manger. Euh... Je ne sais pas, si je peux faire quelque chose dans le domaine artistique, oh un artiste, rigole-t-il, vous êtes mal tombés pour la relève, les deux-là, un poète en quelque sorte, c'est ça ? Mon père s'emporte, oui et bien je bosse pas comme un dingue toute la journée pour que tu continues à te la couler douce, t'as intérêt à travailler à l'école, c'est moi qui te le dis, sinon, tu iras chercher du boulot comme tout le monde. Ma mère le calme, c'est bon, on est en vacances, je suis sûre que ça ira mieux à la rentrée, mais c'est vrai, si au moins tu pouvais avoir la moyenne. Elle pense sans doute à mon frère que mon père a voulu mettre dehors le jour de ses seize ans quand il leur a annoncé qu'il arrêtait le lycée, il ne voulait plus y retourner, et qui a dû trouver un emploi rapidement pour pouvoir demeurer sous leur toit. Sa première paye, il l'a dépensée dans un billet d'avion pour aller rendre visite à notre oncle en Afrique, ce qui a donné l'envie à mes parents, peu après, d'y aller. Si lui y était allé, pourquoi pas eux ?



Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay



mardi 14 janvier 2020

Pars loin l'aventure est infinie - premières pages, suite





    Le collier du singe est relié à une chaîne de plusieurs mètres attachée à un arbre au fond du jardin. Le chimpanzé me regarde droit dans les yeux, avec un regard qui interroge sans détour. Qui es-tu ? D'où viens-tu ? Es-tu l'un des leurs ? Serais-tu comme eux ? Je m'approche et tends la main, il l'attrape doucement avec ses doigts tannés de cuir aux ongles longs et la retourne pour en contempler la paume. Mon oncle me prévient, fais attention, on ne connaît pas toujours leurs réactions, une fois qu'ils deviennent adultes, ils sont imprévisibles, parfois ils deviennent violents, on est obligé de leur donner de l'alcool pour les calmer. Mon oncle ne cache pas le regard critique qu'il porte sur les expatriés ou les retraités en mal d'enfant qui adoptent un bébé-singe, acheté à peu de prix à des braconniers qui auront à coup sûr abattu les parents, pour pouvoir le langer, lui donner le biberon et le prendre dans leurs bras, avant de s'apercevoir, en le voyant grandir, que sa taille, sa force et ses pulsions sexuelles le rendent dangereux pour eux-mêmes et leur entourage, et qui se résoudront avec les années – passées si vite – à l'attacher à un arbre, comme un chien à la niche, et à acheter sa docilité à coup de canettes de bière dont ils arrivent encore à s'amuser qu'il sache si bien les ouvrir et les jeter par-dessus l'épaule une fois vidées, comme un homme. Ils savent que s'ils le rendent à la jungle, il ne survivrait pas une semaine.
    
     Je franchis le cercle d'herbe rasée qui marque son territoire tracé par le périmètre de la chaîne et m'assois à côté de lui. Il pose son épaule contre la mienne, je peux sentir le poids et la puissance de ses muscles ; il tourne la tête vers moi et m'observe longuement. Hier, chez un autre expatrié de la région de Man, j'ai pu voir des singes plus petits, cette fois des macaques en cage, dont le regard, plus humain que celui des humains, m'a troublé. Celui du chimpanzé me perturbe tout autant. Je me sens coupable d'être de la race de ceux qui mettent les singes en cage ou au piquet. Je n'aime, depuis petit, que les animaux ; en vacances à la ferme, je passe tout mon temps en leur compagnie ; il n'y a pas si longtemps encore je voulais être vétérinaire ; depuis que l'on m'a appris que le métier impliquait d'euthanasier les animaux malades ou trop vieux, j'ai renoncé à ma vocation. Je le caresse, il me rend chacune de mes caresses, sur le dos, la tête. Je suis persuadé qu'il possède une conscience semblable à la mienne, qu'il sait qui je suis, ce qu'il est, quelle est sa situation : l'ennui et la détresse, la frustration, la liberté perdue, oubliée dans l'alcool, sous l'unique branche accessible de l'arbre et le pneu suspendu. Mes baskets l'intéressent plus que le reste de mes vêtements dont il a tâté longtemps la texture, il s'amuse à défaire les lacets, je les refais ; il les défait encore, il m'observe les refaire ; il les défait une nouvelle fois, et à deux mains il refait le nœud.




Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay





mardi 7 janvier 2020

Pars loin l'aventure est infinie - premières pages, suite






    Dans les toilettes de la maison, en haut à gauche, trône au centre de sa toile une araignée, aux pattes velues et aux yeux innombrables, dont j'appréhende à chaque fois que je m'y rends qu'elle me tombe dessus et qu'elle me pique. Est-elle venimeuse ? Mortelle ? Je n'ai pas osé en parler à mon oncle, de peur de passer pour un trouillard. Personne ne l'a donc vue avant moi ? Tout est inquiétant ici, quand ce n'est pas tout simplement effrayant : les cafards de la taille d'une souris, qui manquent de faire tomber lorsqu'on les écrase par inadvertance, les mille pattes de plus de vingt centimètres ayant vraiment mille pattes – en tout cas quelques bonnes centaines –, les moustiques porteur de la malaria, dont seule protège la moustiquaire, les mouches tsé-tsé apportant la maladie du sommeil, les fourmis rouges géantes appelées magnans, capables, dit-on, de dévorer une carcasse de bête en une seule nuit, les chauves-souris à la nuit tombante qui, contrairement à leurs cousines d'Europe, attaquent le bétail et se nourrissent réellement de sang frais, les araignées de toutes sortes, dont les plus mortelles sont paradoxalement les plus petites, donc les moins visibles – certaines sautent d'arbres en arbres, ou sur le malheureux quidam qui passe à proximité –, les frelons redoutables, les guêpes tueuses, les sangsues, les serpents sans nombre, tous plus ou moins dangereux, des vipères vertes vivant dans les bananeraies jusqu'au boa constrictor des marécages en passant par le mamba noir arboricole, l'un des reptiles les plus mortels au monde, dont le venin tue en quelques minutes. Pas de chats ou de chiens ici qui pourraient rassurer : ils se font manger par les villageois, qui n'ont pas souvent l'occasion d'avoir de la viande lors du seul repas de la journée. Lorsque les Blancs veulent garder un animal de compagnie auprès d'eux, ils lui donnent un nom de président français, comme Pompidou ou Giscard-d'Estaing, que les Ivoiriens révèrent. Au changement de pouvoir, l'animal disparaît juste après les élections, comme celle de Mitterrand en 1981, pour finir en brochettes ou en ragoût. Il ne faut pas oublier non plus les parasites, intestinaux ou sanguins, les virus, les microbes de toutes sortes, l'eau qu'il ne faut pas boire, les fruits et les légumes qu'il ne faut pas manger, ou alors soigneusement lavés ou épluchés, les fleurs qu'il ne faut pas toucher ou respirer. Il n'est pas même de tribus de la région contre laquelle on ne mette en garde, certaines dans des coins reculés de la forêt ayant gardé, raconte-t-on, des vestiges de pratiques alimentaires de leurs ancêtres, comme la consommation occasionnelle de chair humaine ; mon oncle prétend qu'un missionnaire du coin s'est retrouvé à faire l'enterrement d'un régime de bananes, mis dans un cercueil en remplacement d'un corps dont il ne restait presque rien.
    
     De tous les dangers que l'on agite devant moi, dont le dressage de l'inventaire plus ou moins indéfini n'est peut-être qu'un jeu des expatriés destiné à effrayer les nouveaux arrivants, ou par contraste à montrer le courage qu'il faut pour vivre sereinement dans un environnement aussi hostile, histoire de passer pour un aventurier en défendant le mythe colonialiste de l'Afrique sauvage – alors que tous les Blancs ou presque vivent dans des maisons en dur avec moustiquaires et climatisations, aux portes soigneusement verrouillées et aux grilles de sécurité aux fenêtres –, de toutes les menaces que l'on évoque en ma présence, le vaudou, la magie noire et la sorcellerie sont celles qui me font le moins peur, voire qui m'indiffèrent. Il est question d'esprits, de possessions, d'envoûtements, de mauvais sorts, d'exorcismes, de poupées à épingles, de tortures à distance, de morts subites et inexpliquées, d'empoisonnements – comme ces femmes qui instillent un poison à leur mari le matin et qui le soir leur administrent l'antidote : si le mari découche et trompe sa femme, il meurt dans la nuit dans d'atroces souffrances –, de maléfices et de malédictions qui se prolongent sur plusieurs générations. J'ai du mal à comprendre ce mélange de candeur et de méchanceté, de naïveté et de calcul, cette créance sans limite. Peu après ma première communion solennelle, à laquelle mon oncle a assisté à Paris avec d'autres prêtres, je me suis mis à ne plus croire en Dieu. Je voulais le dire à mes parents et refuser la cérémonie de confirmation en Normandie, mon frère m'en a dissuadé, fais-la au moins pour le repas, les cadeaux et l'argent a-t-il insisté, t'auras une chaîne hifi, une montre et un stylo-plume, alors qu'il avait été le premier à me dire que tout ça, la religion, la foi, c'étaient des conneries, que Dieu n'existait pas.




Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay





mardi 31 décembre 2019

Drôles d'années 80 - extrait






    Drôles d'années 80, c'était l'époque où la pédophilie était une mode avant de devenir un cynisme, quand Gabriel Matzneff en faisait l'apologie à la télévision, que Libération la promouvait dans ses colonnes, que le philosophe René Schérer, se réclamant de Deleuze, la défendait à l'université et qu'Hervé Guibert, fan de Balthus et ami de Michel Foucault, la fantasmait tout en révélant dans ses ouvrages les pratiques sexuelles et touristiques de ses amis. Initiation socratique, éducation sentimentale et sexuelle, démarche esthétique : tous les alibis étaient bons pour échapper au jugement moral et aux poursuites judiciaires. Edern Hallier dans L'évangile du fou ne procède pas autrement, cherchant à ses nouveaux penchants de quadra sur le retour une bien étrange caution spirituelle. Pour lui, son homosexualité latente et celle prétendument cachée de Charles de Foucauld sont du même ordre : c'est le rêve commun d'un retour à l'enfance à volonté, l'aspiration à son intransigeance rebelle, à son entièreté, l'idéal d'une innocence retrouvée. C'est la cause de soi qui ramène lentement à la pédérastie, écrit-il, la découverte tardive d'un cristal englouti et infracassable, l'enfance. De la particularité de son érotisme, Hallier ne se contente pas de faire une généralité de la vie de Foucauld, il la transforme en loi universelle de la sainteté – le saint étant pour lui, qu'il se l'avoue ou non, un homosexuel divin épris du Christ, de l'époux céleste, de soi-même, et des petits enfants qu'on laisse venir à lui. C'est là le crime le plus grave d'Edern Hallier, pire que la faute de style – mais qui, au fond, revient au même –, celle qui consiste à réduire ce que l'on ne peut comprendre et à rabaisser à son niveau ce qu'on ne peut atteindre. Comment a-t-il fait pour céder au psychologisme, cette misère de la pensée, qui envisage toujours les motivations et les intérêts d'une cervelle sans jamais considérer la vérité elle-même, ce qu'elle énonce et ce qu'elle contemple, autrement dit la tare majeure des commentateurs et des chroniqueurs qu'Hallier a toujours prétendu combattre, sous le nom de sous-culture journalistique ? C'est ici le signe d'une décadence qui ne trompe plus, quand un ancien aristo se trouve réduit à faire le valet de chambre, prétendant révéler des secrets de literie pour se distinguer. Il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre, se plaît-on à citer, de Goethe ; on oublie souvent le reste de la citation : cela vient simplement de ce que le grand homme ne peut être reconnu que par ses pairs. Et ceci, définitif : Le valet de chambre saura probablement bien apprécier ses égaux. Jean-Edern Hallier a beau dire après qu'il importe peu que Foucauld ait couché ou non avec ses compagnons d'exil – ce qui vaut mieux lorsque l'on ne possède pas le moindre début d'un commencement de preuve pour étayer son propos – et revendiquer pour sa propre personne le statut privilégié de valet de chambre de l'Histoire – se comparant au Dante de la cour des Médicis et au Saint-Simon du Versailles de Louis XIV –, il persiste dans le même registre de l'identification réductrice, en imaginant à la fin un Foucauld non pas épris de simplicité et d'humilité mais de grandeur et de mégalomanie, désirant exercer sa toute-puissance sur lui et sur les autres, un destin national et une renommée universelle : la fameuse postérité, ce succédané d'éternité, que lui, Jean-Edern Hallier, aurait bien voulu obtenir, s'il avait eu seulement le courage de renoncer à tout ; il oublie surtout que Dante Alighieri et que le Duc de Saint-Simon étaient, eux, réellement des pairs et respectés comme tels, et non des changeurs de draps et des scrutateurs de trous de serrure. Inverti virtuel, Hallier était pourtant averti, il le savait pour l'avoir écrit au tout début de son Évangile du fou : il faudrait un saint pour écrire la vie d'un saint. Pouvait-il s'imaginer un Foucauld simplement animé par l'amour des autres ? Par l'amour de Dieu ? Les deux ne se différenciant pas ? Encore faut-il y croire, à cet amour universel : autant demander à un sourd de parler de musique, à un aveugle de parler de peinture, à un journaliste de parler de vérité – et à un écrivain, ce sommet de vanité, de parler de sainteté. Qu'importe en fin de compte que le désir de sainteté d'Edern Hallier revendiqué au terme de sa biographie intellectuelle soit sincère ou pas, que son aspiration à l'enfance retrouvée s'avère authentique ou non – le soupçon de la généalogie n'apprenant jamais rien sur la vérité, mais seulement sur les origines de l'erreur –, les saints n'ont rien à craindre des réquisitions d'un avocat du diable et la jeunesse n'a que faire de ces éducateurs qui désirent les déposséder de leurs premières expériences ; que le premier et les seconds, qui prétendent toujours savoir ce qui est le vrai et le bon pour nous, bien mieux que nous-mêmes – ce qui définit en propre le viol –, apprennent une bonne fois pour toutes que la sainteté et l'innocence sont sacrées, et que ce n'est pas parce qu'on rate la première qu'il faut se venger de la seconde. Vérité de la pédophilie, qui est aussi le crédo de notre époque : c'est de manquer le sacré que l'on profane tout ce qui est beau, pur et précieux. Le pédophile ne sacralise pas l'enfance, il ne la sanctifie pas de son désir, il la souille délibérément ; il ne cherche pas à retrouver ce qu'il a perdu, mais à perdre volontairement chez l'enfant ce qu'il n'a pas pu ou su garder en lui ; il se rembourse sur la chair des abus physiques ou moraux dont il estime avoir été la victime, il se venge du temps qui passe et qui pour lui abîme tout – ressentiment temporel qui n'est que l'autre nom du nihilisme –, il s'évertue dans le mal à faire payer aux anges le fait de ne pas être un saint – d'où la damnation redoublée du prêtre qui se livre à la pédophilie.





Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay




mardi 24 décembre 2019

Pars loin l'aventure est infinie - premières pages, suite







    Après avoir posé les valises et découvert les chambres, sans climatisation ni ventilateur, au mobilier sommaire et au lit équipé d'une simple moustiquaire, mon oncle nous emmène au village. Des habitants, plus curieux que d'autres, surtout des femmes et des enfants, nous suivent à quelques pas. Yédo, le boy de mon oncle, ne me quitte pas d'une semelle ; nous avons le même âge – quatorze ans – mais lui, vêtu d'un seul short, a déjà la stature d'un jeune homme athlétique aux muscles secs et saillants, alors que je dissimule mal sous une chemise flottante et un pantalon large qui me font transpirer l'embonpoint d'un adolescent occidental trop bien nourri. Il me sourit tout le temps, les filles qui nous suivent, des adolescentes de douze ou treize ans aux corps de femmes dont les reins cambrés et les seins dressés me troublent, n'arrêtent pas de rigoler en me regardant.
    
    Mon oncle soulève un rideau de toile pour nous faire pénétrer dans une case étroite où il est impossible de se tenir sans baisser la tête ; il salue un homme allongé sur une natte à même la terre battue ; il n'y a rien d'autre dans sa demeure, pas de table ni de chaise. Mon oncle parle en bété et l'homme soulève le drap, exhibant des testicules énormes, si gros qu'ils lui interdisent tout mouvement – s'il voulait se déplacer, il serait obligé de les mettre dans une brouette pour y parvenir, chacune de ses couilles devant peser quinze ou vingt kilos. Éléphantiasis des testicules, tranche mon oncle ; il nous montre ça pour illustrer le manque de médicaments dans la province, l'hôpital à plusieurs centaines de kilomètres de piste, l'absence de soins si l'on n'a pas d'argent, la corruption jusque dans le milieu médical, l'infirmier véreux qui réclame un bakchich avant de faire la piqûre, qui la fait dans le matelas si le patient n'a pas d'argent. Mon oncle n'est pas du genre à mettre en spectacle la misère pour sensibiliser les personnes sur les difficultés rencontrées en Afrique ; il préfère mettre en avant le positif, ce qui s'y réalise grâce à la bonne volonté combinée des Occidentaux et des Africains. Lorsqu'il revient en Normandie, tous les trois ans, et qu'il organise des soirées d'appel aux dons durant lesquelles il projette dans les maisons bourgeoises et dans les fermes des diapositives des missions étrangères, il sélectionne les images de ce qu'il a lui-même accompli avec les habitants du village, les projets qu'ils ont menés à bien, mais aussi la joie de vivre des enfants, la beauté des femmes ; il a remarqué que les sommes récoltées étaient beaucoup plus importantes que lorsqu'on représente le dénuement, la maladie et la mort, comme le font les associations caritatives larmoyantes. Mais là, nous sommes sur le terrain, il n'a aucune raison de nous cacher la réalité de ce qui est.
    
    Yédo m'emmène par un chemin de terre voir les arbres, les hévéas, les hibiscus, les frangipaniers dont les fleurs dégagent une odeur qui m'attire et m'écoeure, les filles nous suivent toujours ; la plus grande, qui fait cinq centimètres de plus que moi, vient à ma hauteur et me demande mon prénom, elle c'est Mayéni, elle a treize ans ; je réponds Frédéric, mais les deux r de mon prénom l'empêchent de le répéter correctement, tout comme Yédo ; durant tout le séjour, je m'appellerai Fédéic. Yédo déterre un tubercule de manioc, en gratte la peau et m'en fait goûter la chair ; je trouve ça amer, il m'explique que c'est la base de leur alimentation, plus que le riz qui ne pousse pas ici et qui est trop cher, on le pile pour en faire de la farine et on le cuit, cru c'est immangeable et l'on peut s'empoisonner ; entendant ça, je m'empresse de recracher ce que j'ai mâché, Yédo éclate de rire, il faut en manger beaucoup avant de mourir, continue-t-il de rigoler. Nous chassons les margouillats, les lézards qui se chauffent au soleil sur les troncs d'arbres, à coups de cailloux, nous nous mettons à courir, sans raison, pour le plaisir de courir, chose que je n'ai pas faite depuis l'enfance. Arrivé à la maison, essoufflé, je me fais disputer par mes parents et par mon oncle, tu étais où ? Qu'est-ce que tu foutais ? On t'a pas vu, on s'est inquiété, c'est le premier jour et toi tu disparais ? Je prends honte devant Yédo et les filles. Je comprends que je n'aurai pas de liberté pendant le séjour, comme je le redoutais, qu'un terrible ennui m'attend, coincé entre mon père, ma mère et mon oncle. Ce dernier ajoute, ne plaisantant qu'à moitié, avec tes cheveux longs et tes kilos en trop, on aurait pu te prendre pour une fille et t'enlever, tu n'as jamais entendu parler de la traite des blanches ?




Premières pages de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay
à paraître prochainement






mardi 17 décembre 2019

Pars loin l'aventure est infinie - premières pages







          Au poste de contrôle, les policiers en faction demandent de l'argent aux automobilistes qui désirent passer. S'ils refusent ou qu'ils n'ont pas d'argent, la barrière reste fermée et ils sont contraints de faire demi-tour. Lorsqu'ils s'adressent à mon oncle, exhalant de leur haleine des vapeurs d'alcool de palme, celui-ci montre une petite croix accrochée à sa chemise et leur fait honte de racketter un homme d'Église. Oh pardon mon Père, je n'avais pas vu, vous pouvez passer. La barrière se lève, nous reprenons la route qui mène à Man, après avoir emprunté l'autoroute qui conduit d'Abidjan à Yamoussoukro pendant plus de trois heures, sans jamais croiser une seule voiture. Les Ivoiriens, dont très peu possèdent de véhicules motorisés, s'en servent pour faire sécher le maïs, le riz, les piments, le long des bandes d'arrêt d'urgence, ou pour mener un animal, vache ou âne, souvent leur seul bien, au bout d'une corde. Large de quatre voies avec un réverbère tous les cinquante mètres, cette merveille de bitume lisse a été tracée droite à travers la jungle et les collines par Houphouët Boigny pour accéder à son village natal, transformé selon son désir en capitale de la Côte d'Ivoire, où il a placé un palais présidentiel, inspiré de Versailles, aux dimensions pharaoniques, gardé par de hauts murs, des sentinelles armées et des caïmans. Il vient de décréter avec la même souveraineté la construction de la plus grande basilique du monde, Notre-Dame de la Paix, qu'il compte offrir à Jean-Paul II, au milieu de nulle part dans la forêt ; le chantier vient de commencer. Face aux protestations concernant le coût exorbitant de la construction, estimé à plusieurs milliards de francs-CFA, le président africain a rétorqué que le lieu de culte était construit à ses frais, sur sa fortune personnelle.

     Devant l'indignation qu'inspirent à mon père les policiers corrompus et alcooliques, mon oncle prend le parti de les excuser à moitié : certains mois, le plus grand nombre en fait, ils ne sont pas payés par une administration qui accumule dans le traitement des salaires des fonctionnaires des retards considérables ; ils ont des familles qu'il faut qu'ils nourrissent, ils sont bien obligés de se payer eux-mêmes. Mon oncle allume sa énième gitane-maïs sans filtre dont les cendres virevoltent sur nos vêtements et dont l'odeur me donne, avec les virages que la voiture entame à travers les montagnes jalonnées de rizières, des hauts-le-cœur et des nausées de plus en plus difficiles à supporter. Il continue sans animosité à détailler les gabegies et les gaspillages de la françafrique, les délires administratifs, la corruption généralisée des représentants du pouvoir, de la famille présidentielle, les situations ubuesques, la longue litanie de injustices et des violences sociales. Pourtant la Côte d'Ivoire est riche, insiste-t-il ; longtemps surnommée la Suisse de l'Afrique, elle est riche de ses habitants, de sa jeunesse, de ses ressources – principalement du café et du cacao, mais aussi des céréales, du bois, du diamant et de l'or, il y a même du pétrole et du gaz – mais cela ne profite qu'à une toute petite minorité de la population, dont la plus grande partie vit en dessous du seuil de pauvreté, n'ayant accès ni à l'eau potable ni aux sanitaires, encore moins aux soins ou à l'éducation. L'église catholique, solidement implantée en Afrique de l'Ouest, au cœur de la vie sociale et au contact permanent des plus pauvres, est bien placée pour connaître les maux dont souffre le pays, comme tant d'autres nations du continent africain, pour mesurer à quel point l'argent est mal investi, gaspillé et détourné, au détriment du peuple. Mon oncle, plus grave, prédit l'éminence, aux départs des derniers Occidentaux, d'une guerre civile fratricide entre ethnies, que les côlons puis le gouvernement indépendant se sont évertués, aux travers de découpages administratifs et géographiques aberrants, à séparer lorsqu'elles étaient unies et à unir lorsqu'elles étaient opposées, la vieille devise du diviser pour mieux régner ne s'étant jamais aussi bien appliquée qu'en ces contrées.

    Nous prenons une route départementale, mon oncle garde le pied au plancher, tenant à réduire au maximum les six heures de trajet prévues qui me paraissent, après les huit heures d'avion, interminables. J'ai toujours été malade en voiture, c'est quelque chose que mon père ne comprend pas et qui l'exaspère, pour lui c'est dans la tête, de la mauvaise volonté, si je faisais des efforts aussi, alors que lui-même, dès qu'il ne conduit pas ou qu'il monte à l'arrière, ne se sent pas très bien non plus, sans vouloir le reconnaître. Nous roulons les fenêtres ouvertes, l'air moite et tiède qui s'engouffre dans la voiture ne nous rafraîchit qu'à peine ; je suis trop gros et je sue, mes habits collent, mes cheveux, trop longs, me tombent sans cesse sur le front. Une fois sur les pistes de terre rouge, roulant toujours à vive allure, mon oncle prévient mon père, si tu croises un animal ici, poule ou chien, ne freine pas, tu risquerais une sortie de route, et si tu écrases un enfant, ne t'arrête surtout pas, tu te ferais lyncher sur place – la vue du sang rend fous les Africains –, quitte à te rendre à un poste de police après, mais tu as intérêt à avoir de l'argent si tu veux sortir de prison assez rapidement.

     La voiture s'arrête en bord de piste ; la route m'a coupé l'appétit mais je suis soulagé de pouvoir me dégourdir les jambes et de respirer un autre air que celui du moteur et de la gitane-maïs. Nous nous installons dans l'herbe, non sans avoir battu des pieds auparavant pour éloigner d'éventuels serpents. Ma mère sort de la valise des victuailles que mon oncle n'a plus guère l'occasion de goûter depuis qu'il est en mission et qui le mettent en joie : saucisson, rillettes, jambon cru, camembert ayant survécu à l'épreuve des soutes – à la gelée des dix mille mètres comme à l'étuve des aéroports –, oranges, bouteille de vin et calva de Normandie. Des enfants sortent des herbes hautes et approchent timidement, deux garçons et une petite fille à moitié nus, attirés par la nourriture, les yeux effarouchés. On ne meurt pas de faim en Côte d'Ivoire, ce n'est pas la corne d'Afrique, l'Ethiopie ou la Somalie, soutient mon oncle en les voyant, mais on mange rarement à sa faim. Ils nous regardent tout le temps du pique-nique, j'ai de plus en plus de mal à avaler face à eux. Ma mère demande si on doit leur donner quelque chose, mon oncle leur dit de venir plus près, tente un dialecte local, tu n'as qu'à leur jeter les épluchures, ce n'est pas tous les jours qu'ils pourront goûter du camembert et de l'orange, rigole-t-il. Aucun de nous n'ose le faire, on ne sait pas si mon oncle plaisante ou non ; ils leur fait signe de la main, ils s'avancent craintifs, ils leur lance les pelures de fromage et de fruits, les enfants se précipitent et les avalent hâtivement.

                                              

Premières pages de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay
à paraître prochainement



mardi 10 décembre 2019

Nouveau roman





Pars loin


l'aventure est infinie




Nouveau roman

de Frédéric Gournay

1000 pages


à paraître prochainement