mardi 20 octobre 2020

Pars loin! (avec Le Guide du Routard)




        Le Guide du Routard, c'est le Français à l'étranger dans toute sa magnificence, qui ne demande que deux choses avant de se divertir, c'est où dormir et où bouffer. La civilisation, la culture, les croyances, les mœurs ? On verra ça après, s'il a le temps, les paysages rapidement parcourus lui suffisent, il faut bien qu'il ramène quelques clichés. La culture, au fond, il s'en fout, son rapport à l'Histoire est déplorable, ne connaissant rien il se fait familier de tout : c'est une règle de la grossièreté. Le Routard, c'est celui qui est habitué à taper sur l'épaule du pape, à poser son cul sur le trône de l'empereur, à tapoter le ventre du roi et à pincer les fesses de la reine, à tutoyer tous les princes du monde et à affubler tous les grands hommes de sobriquets ridicules ; c'est lui qui se cure le nez devant les pyramides, qui se gratte les couilles devant le Taj Mahal, qui rote et qui pète à Angkor, c'est lui qui à la Cène, parmi les disciples, enlève ses chaussures pour poser les pieds sur la table, sous le nez et la barbe de Jésus. Le Routard passe son temps à vouloir éviter les touristes et les beaufs ? Rien de plus normal, il se reconnaît en chacun d'eux. Attention, le Routard n'est pas qu'un béotien qui s'indigne en Grèce de trouver partout ses semblables, c'est aussi un homme de cœur, qui s'éprend d'humanitaire, il a l'excuse politique, il est français monsieur, les droits de l'homme le concernent. Malgré tout, si les considérations critiques qu'il consigne par écrit dérangent le gouvernement d'un pays à visiter, il conseille, bienveillant, d'en faire disparaître le témoignage avant d'en passer la frontière – la page peut s'arracher – histoire de ne pas avoir de problèmes avec la police et la justice locales, quel engagement, quel courage ! Ses visites guidées au Maroc lui assurent ses plus gros revenus ? Mais le roi du Maroc est un type très bien vous savez, ses opposants en prison le savent pertinemment, ils sont d'ailleurs torturés avec beaucoup d'humanité, ce qui n'est pas toujours le cas ailleurs ; il sait manier la diplomatie le Routard : il a longtemps travaillé pour un marchand d'armes. 

    Le Routard, c'est aussi un french lover, un romantique dans l'âme, qui place dans son répertoire alphabétique personnel – où le mot Argent arrive en premier – la Femme après la Faune et la Flore, quelle classe : après les animaux et les plantes, la chatte. C'est qu'il s'y connaît en femmes : il y a la Brésilienne, la Tunisienne, la Sud-Africaine, la Cubaine… ah la Cubaine, quelle chaudasse ! Il y a aussi la Thaïlandaise, qui est un peu sa mauvaise conscience, c'est vrai, ce n'est pas bien d'aller au bordel, mais s'il faut vraiment s'y rendre, il donnera tous les conseils nécessaires – sortez couvert ! – en même temps que les adresses, car pour lui c'est différent, n'est-ce pas ? Il a oublié que toute pute qui se respecte apprend à dire ça à chaque client. Le tourisme sexuel le choque d'autant plus qu'il y participe activement, il a beaucoup oeuvré pour le rapprochement entre les peuples et la promiscuité entre les sexes, l'exploration du monde et la découverte des vagins. Pour le Routard, les femmes sont toutes différentes et à la fois toutes les mêmes. S'il croit lire dans le Coran une interdiction formelle de l'alcool qui n'y figure pas – c'est que pour lui un repas sans vin est une punition –, n'ayant sans doute pas lu les sourates qui évoquent les ruisseaux de vin délicieux, les banquets paradisiaques où l'on s'enivre de vin musqué, il n'y relève pas en revanche qu'il y est dit que la femme compte pour la moitié d'un homme : c'est que pour le Routard la femme compte encore moins que ça. Longtemps il a fait comme si elle n'existait pas, quand il s'est ouvert à la possibilité de son existence, ç'a été pour lui recommander de ne pas voyager seule, et finalement lui délivrer des conseils d'émancipation d'une audace folle, en la renvoyant aux breloques et aux chiffons de la rubrique shopping. Et s'il lui venait, à elle aussi, des envies de baiser avec des autochtones – non mais quelle salope –, ça doit être pour des raisons forcément inavouables, pour tromper sa solitude ou sa misère sexuelle, et non pas pour s'amuser comme son homologue à gonades, qui doit la dédaigner dans son pays en raison de son physique, jamais de son Q.I. Qu'on ne vienne pas lui faire ce procès, au Guide du Routard, champion N°1 toutes catégories du tourisme de masse, il a à ce titre des responsabilités, il n'est pas plus misogyne qu'il n'est homophobe enfin – il a défendu la cause féminine face à l'abject Houellebecq et il a de nombreux amis gays –, il est d'ailleurs ouvertement gay friendly, il a été à Mykonos, même s'il trouve que c'était mieux avant. C'est bien ça le problème, le Routard a vieilli, il passe son temps à radoter, c'était mieux avant, c'est toujours mieux sans les touristes, il n'envisage pas qu'à suivre ses propos l'on conclut que le monde serait mieux sans lui.



Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay



mardi 13 octobre 2020

Finir gros et fou




           Depuis la route qui nous emmène vers Ait Bouguemez, la vallée heureuse, nous apercevons une grande fête où se déroule des tournois à cheval ; des tentes sont dressées, surmontées d’oriflammes, derrière lesquels sont installés des enclos à bétail. Le royaume des vaches a pris fin, ici commence celui, berbère, des chèvres. Des cochons nous ne trouverons nulle part la trace, pour la première fois que nous voyageons ensemble, nous n'aurons pas à demander comment se dit le mot porc et Assia n'aura pas à se soucier de ce qu'il y a dans son assiette ; ici comme dans tous les pays musulmans – ainsi qu'en Israël –, l'animal est honni et sa viande est impure. Pour justifier ce tabou alimentaire, beaucoup d'Occidentaux se croyant éclairés évoquent une règle d'hygiène caractéristique des pays chauds, prétendant que le cochon est une viande grasse qui se conserve mal, source de nombreuses maladies, sous-entendant que derrière un interdit archaïque et somme toute incompréhensible – bon sang, le porc c'est si bon – se dissimulerait un bon sens prophylactique millénaire, mais c'est méconnaître, en plus de l'arrivée des réfrigérateurs il y a plus d'un siècle, le sens profond d'un interdit religieux que d'en appeler à un critère d'utilité pour le comprendre. Rien n'est jamais utile dans la religion et aucun interdit ne rapporte quoi que ce soit ; celui-ci demeure essentiellement un sacrifice, qui coûte toujours. Si les juifs et les musulmans ont prohibé le porc, c'est précisément parce qu'il était bon et qu'il attirait toutes les convoitises. Ce qui est blâmé dans le cochon n'est pas sa chair mais ce qu'il représente : l'animal le plus sale qui soit, qui ne pense qu'à manger et à copuler : de tous, celui qui ressemble le plus à l'homme. La génétique contemporaine, plusieurs millénaires après les premiers écrits hébraïques énonçant la proscription, a établi sans conteste la parenté : le porc partage avec l'homme 95% d'ADN commun, ce qui fait de lui un proche cousin, presque un frère ; pour être plus intime, il n'y a que le chimpanzé. On est ce qu'on mange, est-ce pour cela que les juifs et les arabes répugnaient à consommer sa chair ? Avaient-ils peur en se l'appropriant par la dévoration de devenir comme lui ? Ou redoutaient-ils au contraire de se livrer à une forme détournée de cannibalisme ? Rien ne ressemble plus à un porcelet qu'un nourrisson… 

    Je sais depuis l'enfance que le porc, en dépit de sa saleté, est sensible, c'est un émotif qui se cache derrière des manières grossières ; il est intelligent et a une excellente mémoire, il a une conscience aiguë de la mort, il sait très bien ce que peut lui vouloir un homme muni d'un couteau – il faut l'entendre hurler et pleurer comme un condamné partant au billot –, lavé et rasé il a la peau rose comme celle d'un Européen et de petits yeux bleus très touchants qui, c'est vrai, ne regardent jamais le ciel ; il a du nez, plus qu'un chien, dont on se sert pour trouver des truffes, même si son goût est déplorable, l'autorisant à manger de la charogne, ses petits ou sa propre merde. La science la plus récente l'a confirmé, le cochon est notre parent à plus d'un titre, il sait s'adapter, coloniser des territoires, qu'il saccage le plus souvent comme l'être humain ; sa gloutonnerie – ainsi que sa frénésie sexuelle ? – l'expose aux mêmes pathologies que l'homme : obésité, diabète, Parkinson, Alzheimer. Finir gros et fou, voilà un destin commun de porcherie. Cette proximité biologique fait évidemment du cochon le candidat rêvé pour toutes les expérimentations scientifiques ; l'industrie pharmaceutique se sert déjà de lui pour élaborer des médicaments et la recherche médicale envisage très prochainement de greffer ses organes sur l'homme – qui n'a jamais rêvé en effet d'avoir un cœur de porc ou un utérus de truie ? On connaît le précepte de la science : ce que tu peux, tu le veux, ce que tu veux, tu le dois. Les musulmans se résoudront-ils à ce genre de progrès, plus qu'assuré ? C'est peu probable, tant l'interdit symbolique reste fort, qui touche également des animaux qu'ils ne sont pas tentés de consommer, tel le chien, qu'ils tiennent en piètre estime et dont ils évitent le contact, celui-ci ne pensant selon eux qu'à deux choses, lui aussi, à bouffer et à renifler des culs, et quand il ne le peut pas, à mordre. C'est à croire que si l'homme est un loup pour l'homme, le porc et le chien sont bien trop humains pour les musulmans.




Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay



mardi 6 octobre 2020

Fiançailles à Dubrovnik




        Étrange destination, c'est vrai, un voyage de fiançailles à Dubrovnik, pourquoi pas une lune de miel à Sarajevo ? Hiroshima mon amour… Assia et moi étions déjà allés à Venise, il nous restait encore celle que l'on appelait autrefois Raguse, l'autre perle de l'Adriatique, presque aussi belle qu'une sœur jumelle, et dont le devise est la liberté ne se vend pas même pour tout l'or du monde. Je voulais voir également le cœur mort de l'Europe, pour vérifier s'il se remettait à battre. Je me voyais mal partir à l'île Maurice, à la Réunion où habite désormais mon frère et qui nous y a invités, ou aux Antilles ; Assia est comme moi, où que nous allions, nous avons besoin d'histoire, de culture, de civilisation qui s'étendent sur des siècles ou des millénaires, et où l'on ne parle pas si possible un français de colon. C'est donc en Yougoslavie – que j'ai traversée à dix neuf ans, m'arrêtant à Belgrade où la guerre allait éclater deux ans plus tard – que l'Europe a perdu tout honneur et toute légitimité. Comme il est facile, cinq ans après la fin d'un conflit, de faire son malin ou son savant, d'endosser à peu de frais le costume du procureur, du petit juge et ou du grand moraliste – dénonçant la lâcheté des uns, la compromission des autres, l'inaction de tous –, quand ce n'est pas celle, la plus ridicule de toutes, du stratège, qui aurait su, lui, comment mener le conflit pour le résoudre ; la guerre passée, tout le monde se prend pour Napoléon. 

    J'étais où, moi, quand le conflit a éclaté et que les premiers témoignages de déportation de populations et de massacres de masse ont commencé à nous parvenir ? Cette fois-ci – la phrase est devenue une antienne –, on ne pourra pas dire qu'on ne savait pas… Je m'en foutais, comme beaucoup, de cette guerre à deux heures de Paris ; j'ai bien essayé de m'y intéresser au début, pour prendre fait et cause et la pose de l'engagé, avec les intellectuels et les artistes, c'est vite devenu intenable. La confusion était totale : les agresseurs étaient d'anciens alliés, les agressés d'anciens collabos, les salauds n'étaient pas ceux que l'on croyait, et puis finalement si ; à leur tour les victimes se faisaient bourreaux, des alliances contre-nature se créaient au fur et à mesure des conquêtes et des défaites : les ennemis de la veille s'entendaient un jour pour combattre un adversaire qui le lendemain redeviendrait un allié ; les massacres de civils se perpétraient : des charniers étaient exhumés, des camps de concentration étaient découverts. L'Europe se demandait s'il fallait agir, il y avait eu Dubrovnik assiégée, Vukovar détruite, Pristina martyrisée, Srebrenica génocidée, Sarajevo éventrée, que lui fallait-il de plus ? C'est là que l'on comprend que des Juifs aient pu être exterminés par millions pendant la seconde guerre mondiale sans que personne ne bouge, et que des génocides puissent se perpétuer au vu et au su de l'ONU, sous les yeux de militaires en armes portant le casque bleu. Le général Morillon, responsable du désarmement et de la protection de Srebrenica avant que huit mille hommes y soient massacrés, peut-il toujours se regarder dans la glace ? Faut-il le blâmer ? Personne n'était d'accord, pas plus les Anglais, les Allemands que les Français, tout était invoqué, du côté des belligérants comme du côté des forces d'interposition : nations ancestrales, griefs du passé, anciennes alliances, poids de l'histoire. Ce que je percevais surtout à travers tout ça, c'est qu'on essayait de nous refaire le coup du choc des civilisations, de la guerre de religion : les protagonistes rappelaient la Seconde Guerre Mondiale, la première Guerre des Balkans en 1912, ils remontaient même à la Bataille du Kosovo… de 1389. On nous rejouait l'affrontement de l'Occident chrétien et de l'Empire Ottoman. L'effondrement du pont de Mostar en Bosnie, à lui seul, symbolisait l'échec de toute réconciliation possible, la chute de ses pierres dans le fleuve Neretva venant rappeler la rupture et l'abîme. Cette vision des choses, je ne l'ai jamais partagée, dans cette guerre-là je n'allais pas m'engager, en tant qu'artiste que pouvais-je y faire ? Quelle leçon pouvais-je en tirer ? – Bonjour, je voudrais un billet d'avion pour Kigali, c'est pour empêcher un génocide inter-ethnique, bien sûr monsieur, en classe affaire ou en économique ? Vous préférez le couloir ou le hublot ? Alors qu'une solution paraissait être envisagée dans les Balkans et que la paix semblait enfin accessible, un autre massacre commençait au Rwanda, encore plus terrible celui-ci – là encore devant des casques bleus, recevant l'ordre cette fois de ne sauver que la seule peau des Blancs – qui allait faire plus de huit cent mille morts en trois mois, les Hutus faisant preuve à l'égard des Tutsis d'un rendement génocidaire à faire pâlir la légendaire productivité allemande, le tout à la main – si les Hutus avaient régné aussi longtemps que les nazis, ils auraient pu décimer à la machette la population entière du pays, qu'on ne vienne plus dire que les Africains sont des feignants. 

    Comment expliquer que l'Histoire n'enseigne rien ? Peut-on apprendre ça aux écoliers ? Sa connaissance, hélas, n'empêche nullement sa répétition. Jusqu'où doit-on remonter dans la chaîne causale pour justifier son action ? En Bosnie fallait-il invoquer la Guerre de Kosovo Polje ? La Bataille de Lépante ? Les guerres vénéto-ottomanes ? Les premières croisades ? Les sièges de Byzance ? De Jérusalem ? Pourquoi pas ne pas revenir à Abel et Caïn pendant qu'on y était ? L'Histoire n'enseigne jamais rien de ce que nous devons faire aujourd'hui, ce n'est pas en s'inscrivant dans une chaîne historique que l'on peut s'en sortir, aussi logiques et implacables que soient les maillons, c'est seulement par un saut hors d'elle, dans un bond intemporel, que l'on peut quitter le rang des assassins. Étonnante instance que l'Histoire, aussi énigmatique que l'opinion publique, à laquelle tant de personnes se soumettent : on attend d'elle qu'elle nous explique le passé, qu'elle légitime le présent, qu'elle nous justifie à l'avenir, craignant d'avance ses jugements impartiaux et définitifs, comme si l'Histoire avait le dernier mot sur tout. Tout le monde attend l'Histoire, pour s'y rallier après coup – du côté des vainqueurs de préférence –, alors qu'il s'agirait à chacun de la faire au jour le jour.



Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay



mardi 29 septembre 2020

Destin vache



        Les vaches paissent le long de la route sans regarder passer le car qui nous emmène vers Azilal. Je fais part de ma surprise à Assia, je n'ai jamais vu autant de vaches depuis mon enfance, les mêmes qu'en Normandie, c'est incroyable, venir au Maroc pour voir ça. Attention, ce ne sont pas des vaches normandes, Assia ne doit pas confondre, c'est de la Hollandaise, noire et blanche ; la Normande, elle, est marron et blanche, bringée comme on dit, parfois blonde ; la première est excellente pour la production de lait, la seconde est meilleure pour la viande. Dans les faits, ce sont les Hollandaises qu'on voit le plus en Normandie, la seconde guerre mondiale ayant décimé plus d'un tiers du cheptel traditionnel. Hollandaise, enfin, il faudrait plutôt dire Holstein, et même Prim'holstein ; avant elle s'est appelée la Pie noire, puis la Frisonne. Dis-donc tu t'y connais, tu parles, les vaches ce sont mes premières amours, souvenirs d'enfance à la ferme, gamin je leur grimpais dessus, je me frottais à elles, t-shirt relevé, contre leur poil dur et doux, ça me faisait un drôle d'effet, la Frisonne me faisait frissonner. La Hollandaise a souvent des pis énormes, si gros qu'ils l'empêchent de marcher correctement ; la Normande est plus costaude, et plus harmonieuse en même temps, le regard plus froncé, elle a l'air moins étonnée que la Hollandaise ; elle est venue avec les Vikings : il faut l'imaginer la Normande, sabots bien écartés, sur un drakkar. Assia rigole, pourquoi tu ris ? Si ça se trouve moi aussi je descends des Vikings – sérieux, les yeux bleus, l'implantation des cheveux, la carrure, tu crois pas ? –, les Vikings ont envahi à deux reprises la Normandie ; en tous cas, c'est ce que j'aimais à croire plus jeune, je préférais me rêver une ascendance d'aventuriers plutôt que de me reconnaître descendant de bâtards anglais. 

    Qu'on retrouve la Hollandaise au Maroc ne m'étonne pas finalement, les Hollandais l'ont emmenée jusqu'à Java, c'est elle qui a conquis le monde… Elle peut sortir jusqu'à cinquante litres de lait par jour, aucune autre race ne peut faire ça, même si son lait est moins riche et que sa viande n'est pas terrible ; sept ou huit lactations et c'est la réforme, comme disent pudiquement les éleveurs, autrement dit l'abattoir, inutile de continuer à l'engraisser. Voilà ce qui l'a emporté dans ce monde : la Hollande et la Réforme, la surproduction et la mort, il n'y a rien à redire. Rembrandt nous avait prévenus, bien avant L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme de Max Weber, il faut revoir ses toiles : c'est la victoire annoncée des marchands et des banquiers sur les artistes et les philosophes ; il ne nous reste plus, discrètement et en silence, dans la pénombre des bureaux et des ateliers, qu'à retourner aux vieux prophètes de l'Ancien Testament… Assia ne connaît pas plus le terme de réforme que celui de lactation, c'est normal, elle ne connaît rien aux bestiaux, elle reste stupéfaite quand je lui apprends que la vache est le seul animal qui change de sexe à sa mort. Comment c'est possible, ça ? Eh oui, une fois tuée, la vache devient du bœuf, simple question d'étiquette, la quasi-totalité du steak haché est faite avec de la Hollandaise d'ailleurs. Tu veux dire que le boeuf dans l'assiette c'est de la vache ? Et même de la vache folle des fois. Pauvres vaches parquées auxquelles on a fait avaler, sous forme de farines, les carcasses de leurs congénères, il y a de quoi devenir fou en effet, c'est comme si on nous faisait bouffer, dans des steaks hachés sous-vide, des restes humains. Je voyais les images à la télévision, les belles, les tranquilles, les sereines, se mettre à trembler, à ne plus tenir sur leurs pattes, à tomber sur le ciment des exploitations, le regard perdu, le cerveau parti en éponge, ça me retournait de les voir comme ça, les troupeaux entiers abattus dès qu'il y avait un cas déclaré ou une suspicion de contamination par des lots ; il fallait voir la tête des gendarmes et des vétérinaires, évitant les caméras ils n'en menaient pas large, et la mine de l'éleveur, souvent au bord des larmes… D'accord il les exploite et après il les envoie à l'abattoir, mais en attendant, il les aime ses bêtes, il en prend soin, une vache c'est que de la tendresse : une vie à donner du lait pour tous les veaux que nous sommes. Drôle de décennie, après le sang contaminé et les hormones de croissance, l'encéphalopathie spongiforme bovine refilée aux humains, la Creutzfeldt-Jakob… C'est toute une société qui s'est vue gagnée par une épidémie de consciences spongieuses et de têtes molles, jusqu'aux plus hautes sphères de la gouvernance : figures folles qui ne savaient plus entonner qu'un seul et même beuglement pathétique : responsable mais pas coupable. Fallait-il les euthanasier, eux aussi, comme le chantait Jean-Louis Murat dans Le Mou Du Chat ? C'était pourtant joli-joli, ce ronron des attardés… Peu de critiques ont compris le délire de Murat à propos des vaches, lui défend la Salers et l'Aubrac, l'aristocratie bovine, il a bien raison. 

    La vache c'est sacrée. Il n'y a pas que les Indiens qui la considèrent comme la mère universelle, la douceur par excellence, qui donne du lait à tous, y compris à ceux qui ne sont pas ses veaux, les Égyptiens, les Grecs, les Romains aussi en leur temps… Nietzsche lui-même considère que nous devons prendre exemple sur elle, sur sa patience et sa sagesse ; il attendait d'ailleurs de son lecteur qu'il soit capable de ruminer une pensée : qu'il soit disposé à réfléchir longtemps avant de pouvoir l'ouvrir à son sujet. Si seulement on pouvait avoir trois cerveaux comme la vache a ses trois estomacs, ou un triple usage de notre encéphale, dont certains scientifiques prétendent que nous n'utilisons qu'un dixième de ses capacités… Quoiqu'à simplement écouter les hommes politiques et les journalistes, on soit tenté de considérer que la proportion évaluée soit encore surestimée – il n'y a plus rien de sacré et plus personne ne prend le temps de réfléchir avant de parler. Pauvre Nietzsche, qui a eu à sa façon un destin vache, il a fini le cerveau tout ramolli.




Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay



mardi 22 septembre 2020

La soif de Rimbaud (The Spirit of Mekong)



       Je n'ai pas renoncé à mon rêve d'alcool, dans un endroit comme celui-ci, sans aucun témoin, peut-être pourrais-je plus facilement soudoyer un garçon pour qu'il me serve, discrètement dans un verre à jus de fruits, un double whisky bien tassé ? Je tente le coup, les serveurs demeurent formels, no alcool today. Sacrée Reine de Thaïlande, déesse vivante aux lois inflexibles, qui par son décret me précipite aux enfers de la soif. Assis devant Assia, je me récite les vers de Rimbaud, j'ai tant fait patience, qu'à jamais j'oublie, craintes et souffrances, aux cieux sont parties, et la soif malsaine, obscurcit mes veines. L'alcool ce poison, au regard duquel toutes les drogues, héroïne comprise, m'ont toujours paru de gentilles plaisanteries. Là, il ne s'agit plus d'avoir un avis, ni même de savoir de quoi on parle, mais d'établir, pour de bon, une vérité définitive. Certains se perdent dans les phénomènes, d'autres trouvent des lois, chacun son domaine. J'ai pour moi le terrain, l'observation, la pratique et la théorie. Je suis né dans un bar – j'ai su jouer au flipper avant de savoir marcher –, j'ai deux oncles alcooliques, frères de mon père qui, lui, est passé au travers, je ne sais par quel miracle – il répétait qu'il n'avait pas de mérite, que l'excès d'alcool le rendait malade, ce qui vaut mieux quand on est patron de brasserie et que l'on ne veut pas couler son affaire –, j'ai passé ma jeunesse à observer, aux banquets normands, derrière le comptoir et en salle dans le bar de mes parents les attitudes et la geste des adeptes de l'éthylique, avant de passer moi-même à l'initiation. Mes parents ne m'ont jamais fait goûter la moindre goutte d'alcool, je m'y suis mis tout seul, comme un grand, c'est venu avec le rock et les drogues. À vingt-quatre ans, j'étais soûl tous les soirs, ce qui ne m'empêchait pas de passer, après des nuits d'excès, des UV d'épistémologie ou d'éthique et d'obtenir, pas si souvent il est vrai, les meilleures notes en prépa. À vingt-six ans, j'ai découvert ce que c'était d'avoir soif dès le réveil, de se servir un porto ou une bière à dix heures du matin. Avec le recul, je me demande si je ne cherchais pas, délibérément, à nuire à mon cerveau, à l'intelligence et à la mémoire dont j'étais doué depuis l'enfance, cancre favorisé que les professeurs n'ont jamais pu ni par la menace ni par le charme contraindre au travail, histoire peut-être de me défaire de la morgue et de l'orgueil qu'elles me conféraient – dire qu'avant j'étais capable de me taper trente pages de La critique de la raison pure au petit-déjeuner, en trouvant ça lumineux ; aujourd'hui, trois pages de Kant suffisent à m'assommer. Il y a les bonnes raisons de boire et les vraies. Couple, études, musique : tout partait de travers, voilà pourquoi je me suis mis à boire.

    Je détaille sur la carte les boissons du jour interdites, encore plus assoiffé rien qu'à les énumérer. Même le mauvais Mekong frelaté, je l'aurais avalé. J'ai réussi à réduire drastiquement ma consommation d'alcool pendant des années, ne m'autorisant des excès que le week-end, pourquoi ne réussirais-je pas à me contenir ce soir ? Je repense à toutes ces soirées passées à lire plutôt qu'à boire, aux amis évités, aux longues matinées d'écriture que ça permettait. Comment y suis-je parvenu ? J'avais un projet, un but, je voulais accomplir quelque chose. Ça, c'étaient les bonnes raisons d'arrêter de boire, la vraie raison, c'est que le manque d'argent m'empêchait de sortir et d'acheter de l'alcool ; j'ai découvert, dépité, le pauvre Merlot de supermarché. L'indigence rend vertueux, cela a au moins cet avantage, il faut avoir les moyens de son vice. Pas de tentations, pas de mérite, c'est injuste, mais c'est ainsi ; c'est comme la coke et les putes, encore faut-il pouvoir se les offrir avant de cracher dessus. J'ai bien conscience que je replonge petit à petit ; avec Assia, les sorties, les restos, les courses où il n'y a plus besoin de compter la monnaie de ses poches, les voyages à l'étranger, je me remets doucement mais sûrement à picoler. La bête s'est réveillée, elle a rompu la chaîne, je me laisse entraîner, je perds à nouveau le contrôle et la liberté. Comment lutter, aussi ? L'héroïnomane me fait rire, bien sûr que ses crises de manque sont plus difficiles, mais il lui suffit de cesser de voir deux ou trois amis toxiques et le sevrage est à portée de main. Il ne va pas trouver de l'héroïne en bas de chez lui, au supermarché, dans un bar, au restaurant, chez ses amis, chez ses parents, aux repas de famille ; il ne va pas voir en permanence des pubs pour l'héroïne dans le métro, dans la rue ou dans les magazines, des évènements et des concerts sponsorisés par l'héroïne, ni même célébrer, chaque année, l'arrivée de l'héroïne nouvelle, ni lire des articles sur les meilleures héroïnes, le classement des héroïnes les plus cotées, les bonnes affaires des héroïnes à petit prix issues de producteurs de pavot indépendants écologiquement responsables, ou recevoir dans sa boîte aux lettres des invitations pour la grande foire à l'héroïne qui vient d'être inaugurée à deux pas de chez lui. Personne ne s'amusera à soutenir devant lui que l'héroïne est une culture, une marque de savoir-vivre et de convivialité, synonyme de bonne humeur et de festivité ; on ne lui fera pas honte à une soirée d'oser refuser, par voie intraveineuse, une dose d'héroïne à peine coupée, ou de s'entendre dire, s'il dédaigne un second fixe, Attends ! C'est pas la même.

    J'ai fait une longue étude à la Sofres sur la dépendance, pour le compte de l'Observatoire des Drogues et des Toxicomanies, c'est le seul sondage pour lequel je me suis investi et durant lequel je ne me suis pas ennuyé une seconde ; on interrogeait les Français sur leurs rapports à l'alcool et aux drogues. Pour l'accoutumance et la nocivité, l'Observatoire s'était permis dans son rapport de classer l'alcool en deuxième, juste après l'héroïne ; cela avait provoqué un petit scandale à l'Assemblée et au Sénat. L'alcool, une drogue dure ? Les buveurs de vin, des toxicomanes ? Voyons, c'est absurde. Et l'art de vivre français ? Et le patrimoine ? Les rapporteurs n'étaient pourtant pas loin de la vérité. Ils l'auraient atteinte en classant l'alcool en premier.



Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay



mardi 15 septembre 2020

Tintin dans sa bulle (tintinnabule en Asie)




        Ce que je redoutais le plus se présente à nous, une longue côte que grimpe allègrement le porteur d'Assia avec son poids-plume – bien qu'il doive sentir malgré tout les dix-huit kilos de son sac-à-dos rempli de fringues et de produits de beauté –, c'est un grimpeur qui s'envole quand ça monte ; le mien ralentit fortement, j'ai envie de descendre pour l'aider à pousser, je ne vais pas ajouter à la honte un affront, je ne suis pas certain que si l'on intervertissait les rôles le cyclo-pousse ne fasse pas du surplace, voire une marche arrière. Les images de Tintin et le lotus bleu me reviennent, aussi terribles que celle de Tintin au Congo ou Tintin aux Amériques, où l'on voit le héros d'Hergé confortablement installé à l'arrière d'un pousse-pousse tiré par un Chinois famélique à l'air exténué, ou alors assis, tout à son aise, dans une chaise à porteurs épaulée par des Noirs crépus et lippus à souhait, ou contemplatif douillet dans une pirogue que dirigent des Indigènes à la pagaie transpirant aux milieux du courant et des crocodiles. Ce sont évidemment des clichés coloniaux datés, dont il serait malhonnête de reprocher le racisme à un auteur de bande-dessinée qui pratiquait, dans les années 30, le récit d'aventures et la caricature, mais tout de même… Enfant, je découvrais dans le grenier de la ferme familiale les vieux exemplaires abîmés, éditions encore non expurgées des cases les plus compromettantes, des aventures de Tintin ; ce devait être les seuls livres de toute la maison, avec une Bible rarement ouverte et un dictionnaire souvent consulté ; les après-midis étaient parfois longues, je n'avais rien d'autre à faire. Il n'y avait pas que les soupentes qui sentaient alors le vieux et le renfermé, tout dans Tintin me paraissait daté et poussiéreux. Qu'Hergé ait été, comme tant d'autres, banalement raciste, misogyne et antisémite, j'étais bien incapable d'en juger étant enfant, quoique – je ne m'identifiais pas à Tintin, mais aux Indiens, aux Africains, aux petits Sauvages, ou alors à Milou –, aujourd'hui encore je me fous de savoir si Hergé a été collabo ou pas pendant la seconde guerre mondiale, quand il représentait en 1941 dans L'étoile mystérieuse des Juifs aux doigts plein d'argent et aux nez crochus – quand je vois ce que je passe à Céline…

    Ce qui compte chez un auteur, ce n'est pas son idéologie, aussi louable ou méprisable soit-elle, mais uniquement son style, c'est son style et lui seul qui le vaut, qui le sauve et qui sauve parfois l'humanité. Je n'ai jamais pu supporter le style d'Hergé : le trait propre, fermé sur lui-même, sans ouverture ni altérité, les cases homogènes où rien ne dépasse, les bulles carrées – une contradiction dans les termes – remplies avec une typo rigide de machine à écrire – plus jeune, je m'imaginais que les personnages devaient s'exprimer comme des automates ou des robots –, la fixité des caractères et des mouvements… Ce qu'Hergé a inventé, ce n'est pas la ligne claire, mais la ligne blanche, suprématiste en diable, obsédée de rigueur, de clarté, de propreté, d'hygiène, de classification et de forclusion : tout trahit en elle la hantise de la souillure et de la dégradation, de l'atteinte de l'autre et du temps. Ce n'est pas la pensée d'Hergé qui est fascisante, c'est son trait, tout simplement. Et Céline alors ? Il paraît que les jurons du capitaine Haddock seraient inspirés du premier pamphlet antisémite de l'auteur du Voyage au bout de la nuit. Mais le style de Céline, lui, explose toutes les catégories du discours et de la pensée, sans parler des valeurs sociales et politiques ; rien ne sort indemne de son œuvre : ni Dieu, ni la patrie, ni la famille, pas plus les Juifs que les Aryens, les colons que les colonisés. Quand j'y pense, le capitaine Haddock, le seul personnage qui me faisait vraiment rire, le délire et l'outrance, déjà l'ivresse et la verve, ce que j'aimais petit venait de Céline ? Grand lecteur aussi de Brasillach, Hergé n'a pas manqué en tous cas, dans ses livres pour enfants, de faire un clin d'oeil appuyé à Bagatelles pour un massacre.

    Clichés paternalistes ou illustrations de préjugés authentiquement racistes, il n'en reste pas moins que les images de Tintin à l'étranger poursuivent tout Occidental en voyage sous les tropiques, encore plus lorsqu'il se retrouve comme moi, avec son gros cul et son sac, à l'arrière d'un cyclo-pousse qui peine dans une côte qui n'en finit pas. Une mauvaise conscience suffit-elle ? À l'évidence, non. Un généreux pourboire permettra-t-il de la faire disparaître ? Que faire de ces gestes d'émirs arabes, de magnats russes au sortir des palaces et des casinos pour les grooms et les portiers ? Une fois arrivé, je tenterai de lui sourire, de lui demander son nom et son âge. En attendant, je serre les dents avec lui, espérant qu'après la côte apparaisse la gare routière, et non pas une autre colline, encore plus haute. Assia est passé sur l'autre versant, le jeune Thaï a pris un malin plaisir à semer son rival de course et à la dérober à mon regard. Je ne voudrais pas qu'on me vole ma nénette de poche, sait-on jamais ? D'un seul coup, je me sens responsable d'elle. Il suffit que je ne la voie plus pour qu'elle me manque. J'ai juré tout à l'heure mais c'est elle qui avait raison, à pieds avec nos sacs, on aurait mis une heure, surtout avec moi qui ne dors plus depuis des jours, ou si peu. On allait rater le car, la destination tant attendue, notre correspondance sans arrêt pour L'aube du bonheur.


Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay


mardi 8 septembre 2020

Around the world (un Belge en Asie)




        Christian n'a pas trop de problèmes de charges sociales et de personnel qualifié, il fait travailler des filles thaïlandaises ; lui ne fait rien, pas plus en cuisine qu'en salle, il regarde la télé, en buvant des coups. On n'a pas beaucoup besoin de le pousser pour qu'il parle de lui, Christian, il a du temps et des choses à raconter. Je connais son histoire, je l'ai déjà entendue – évidemment il ne se souvient pas de moi –, son tour du monde, ses bagages posés ici il y a vingt ans, son mariage avec Darunee, une fille du pays, la paillote qu'ils ont retapée, transformée en resto, d'abord fréquentée par les expatriés, puis par les touristes, essentiellement français, belges et suisses. Il connaît Koh Samui par cœur, il organise des excursions dans l'île, des sorties en bateau vers Koh Phan Gnan. J'en ai croisé quelques-uns, des expats comme lui, exilés volontaires, fâchés avec leur pays d'origine ou leur famille, orphelins de patrie, fils perdus ou prodigues, misanthropes fixés, ermites immobiles, quand ce ne sont pas tout simplement des blessés de la vie : Italien boiteux de Chiang Mai, Allemand borgne de Pai, Hollandais manchot de Bali, Français alcooliques d'Afrique, cœurs brisés venus de toute l'Europe. La plupart ouvrent un bar, qui ne fait pas ce projet de nos jours ? Acteurs, sportifs, hommes d'affaires, musiciens – tous mes potes font ce rêve –, à force de fréquenter le zinc, ils se disent que de passer de l'autre côté ne doit pas être très compliqué. Comme si c'était aussi simple que de recevoir des amis dans son salon… Ceux qui sautent le pas déchantent vite – eh oui, c'est un métier –, ils confondent recettes et bénéfices, ils boivent le fond de commerce et après deux ou trois années seulement, le temps que la banque réclame son argent et que les fournisseurs refusent de faire à nouveau crédit, ils cèdent le bail, sans rien avoir appris sur la gestion des stocks, la tenue d'une équipe et l'accueil des clients.

    Christian, lui au moins, tient le coup. Il ne bosse pas mais il surveille. Il a bien formé ses filles et l'affaire roule depuis deux décennies. Le ventre lourd et le rot irrépressible, je l'observe parler de sa vie sur l'île à Assia. Quand même, quel drôle de destin, commencer aventurier et finir taulier, au moins je n'ai pas ce fantasme ; ce serait plutôt le contraire, j'ai commencé le bar à quinze ans et je ne me vois pas y finir. Je sens dans sa voix, ses gestes, comme un ennui, une lassitude ou une tristesse cachée. Pense-t-il à sa jeunesse enfuie ? Ose-t-il se dire, dans ce cadre paradisiaque, qu'il s'emmerde ? Il fait bien encore quelques randonnées ; ce sont toujours les mêmes circuits, avec des clients qui se ressemblent tous plus ou moins, la tête farcie de poncifs sur la Thaïlande et les Thaïlandais. Je me fais des idées, c'est juste un mauvais soir, la saison n'est pas bonne, les affaires, pour tout le monde, sont difficiles cette année. Nous ne sommes pas nombreux, dans son petit resto.

    Je l'imagine, des kilos et des rides en moins, avec plus de cheveux, partant à la découverte du monde, sans doute hippie, peau de mouton et patchoulis, en minibus ou en stop, commençant par le Maroc, enchaînant avec la Turquie, puis l'Inde, la Chine, l'Amérique du Sud. Il devait écouter les Pink Floyd, lisait-il Kerouac ? Il a fumé de l'herbe à Amsterdam, du kif à Chefchaouen, il a pris du LSD à San Francisco, il a dû essayer le peyotl au Mexique, connaître les premières transes à Goa, les hauteurs mystiques de Katmandou, s'est-il cherché à Bénarès un gourou ? Des Hippies, à Koh Samui comme ailleurs, il n'en reste pas beaucoup et il est de bon ton aujourd'hui de se moquer d'eux, de leur reprocher la naïveté de leurs idéaux et les échecs de leur rêve communautaire, mieux encore leurs coupables reconversions dans la publicité, les médias, la politique ou le monde des affaires. N'étaient-ils pas tous, au fond, des bourgeois honteux qui cherchaient à jouir de tout sans entrave ni frontière et qui, les expérimentations de la jeunesse passées, en musique, en drogue, en sexe et en voyage, n'aspiraient plus qu'à retrouver le confort matériel et moral d'où ils venaient ? Rien à voir avec les Beatniks en somme, qui eux étaient des prolos, rageurs et révoltés, avides de liberté et de jazz, individualistes dans l'âme qui ont su se perdre jusqu'au bout, à l'étranger, dans l'alcool ou l'héroïne. Les Hippies n'ont-ils été que les profiteurs de la mondialisation commençante, des précurseurs de la libéralisation de tous les domaines de l'existence – culturel et sexuel compris – qui devaient transformer progressivement la planète en une immense foire commerciale ? Les Hippies n'auraient été en fin de compte que des touristes, annonçant par là-même ce qui allait devenir la condition fondamentale de l'homme contemporain : être appelé à ne faire que passer, à suivre et à être remplacé, sans plus fonder qu'il ne laisse de traces, dans l'empressement et l'oubli.



Extrait de 
Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay


mardi 1 septembre 2020

Amazing Amazonia (Rudes roots)




        Je ralentis l'allure pour me mettre à la hauteur d'Awut, je pointe son t-shirt, super groupe, tu connais l'album Roots ? J'ai droit à un sourire, évidemment qu'il le connaît, c'est le meilleur de Sepultura, le seul que j'aie jamais écouté à la vérité, faramineux, qui a brisé toutes les catégories du hardcore quand il est sorti il y a sept ans, celui qui a poussé Metallica a arrêté le métal, je l'apprends à Awut, rien que pour cela on devrait les décorer. Roots, bloody roots, c'était bien la première fois qu'un groupe brésilien, qui ne faisait pas de la samba ou de la bossa nova, parvenait à se faire connaître en chantant autre chose que le soleil, la plage et les filles. Dommage que le chanteur à la voix gutturale Max Cavalera, pour des raisons plus qu'obscures, ait quitté le groupe l'année même de leur plus grande réussite artistique et commerciale – à croire que le succès est maudit –, ses textes engagés portés par une furie musicale peu commune, traitant du racisme, de la violence, de la répression policière, des années les plus sombres de la dictature militaire, avaient réussi à toucher une audience qui dépassait largement les frontières du Brésil et le cercle restreint des amateurs de métal hardcore. La défense des droits des Amérindiens, particulièrement bafoués en Amazonie, les avait conduits, lui et son groupe, à passer du temps au sein d'une tribu de Xavantès, des Indiens vivant à l'Est du Mato Grosso, afin de témoigner, comme tant d'autres, de la spoliation et de la disparition programmées par le gouvernement et les multinationales de ces peuplades originelles. En Thaïlande, la situation est loin d'être aussi dramatique, même si la sédentarisation et l'acculturation menacent tout autant l'identité et l'avenir des tribus du Nord.
   
    J'ai fait écouter à Assia, une seule fois, le Roots des Sepultura, elle a trouvé ça horrible, surtout le chant hurlé, pour elle ce n'était que du bruit, un vrai vacarme de sauvages. Le métal serait-il la musique même de la brutalité et de la férocité ? Un summum de bestialité morale et esthétique, comme beaucoup de personnes très bien éduquées le pensent ? Qui a idée de la révolte et de la colère qui peuvent être à l'origine du rock ? Si peu de personnes. Il faut l'avoir connue intimement pour pouvoir en parler. C'est une frustration que rien ne peut venir combler, c'est une rage que personne ne peut calmer ; ce n'est pas seulement une rébellion sexuelle, sociale et politique, c'est une insurrection spirituelle. C'est entre soi et Dieu. Si le métal est si souvent satanique, et toujours blasphématoire, c'est qu'il est encore une manière, la dernière et la plus désespérée, de vouloir s'adresser à Lui. Sepultura passe, avec les Deftones, pour les inventeurs du Nu Metal, comprendre le nouveau métal, n'hésitant pas pour les premiers à enregistrer avec des Indiens, des percussionnistes brésiliens et des musiciens occidentaux, pour les seconds à intégrer dans leur musique des éléments de la new-wave, du punk, du grunge et du trip-hop, les deux réussissant ainsi à s'affranchir de la sectorisation fanatique comme des classifications journalistiques. Le Nu Metal serait-il l'avenir du rock ? Ce qui est sûr, c'est que des groupes comme les Deftones, que j'écoute en boucle ces temps-ci, ou les post-hardcore de At The Drive-in, s'avèrent pour moi les derniers porteurs d'un feu sacré – avant l'extinction définitive ? – me procurant encore des frissons et des larmes, exploit auquel ne parviendra jamais le rock propret, plat et bas des Strokes ou de Phoenix, gentils rentiers issus des beaux quartiers et des grandes écoles qu'on tente aujourd'hui de faire passer pour de nouveaux rebelles.



Extrait de Pars loin l'aventure est infinie
de Frédéric Gournay